Cinéma tchèque - Les années 60 en 14 DVD

Nicolas Thys | 28 novembre 2009
Nicolas Thys | 28 novembre 2009

« Le film documentaire devrait présenter les faits les plus étendus, faits qui représentent le pour et le contre ; ce qui importe ici, c'est l'attitude éthique des auteurs et leur volonté de pénétrer jusqu'à la vérité de la vie. L'enregistrement, sous forme de chronique, reportage sur l'époque actuelle peut prendre des formes multiples, mais il ne suffit pas. La chose capitale est l'apport de l'auteur. Si, une fois pour toutes on s'engage dans cette profession, on devrait le faire afin de s'en montrer digne ». Evald Schorm, Positif n°81, 02/1967.

 

                                      Retrouvez l'interview de Milos Forman ici

 

Après avoir consacré plusieurs années à éditer en DVD l'essentiel du cinéma polonais de Wajda à Żuławski en passant par Has, Skolimowski ou Kawalerowicz, Malavida ressort depuis maintenant près d'un an des incontournables du cinéma tchèques des années 60. Après une première salve de 5 films, en voici 9 nouveaux, tous inédits en DVD Zone 2 France jusqu'à maintenant.

 

Sortis en décembre 2008 : L'As de pique de Miloš Forman, Les Petites marguerites de Věra Chytilová, Le Miroir aux alouettes de Ján Kadár et Elmar Klos, et Des Trains étroitement surveillés et Mon cher petit village de Jiří Menzel. 

Sortis le 30 septembre 2009 : Eclairage intime d'Ivan Passer, L'Oreille de Karel Kachyňa et Marketa Lazarova de František Vláčil.

Sortis le 30 octobre 2009 : Les Fruits du paradis de Věra Chytilová, Un cas pour un bourreau de Pavel Juráček et Les Petites perles au fond de l'eau, un collectif regroupant Jiří Menzel, Jan Němec, Věra Chytilová, Jaromil Jireš et Evald Schorm.

Sortis le 20 novembre 2009 : La Plaisanterie de Jaromil Jireš, Les Diamants de la nuit de Jan Němec et Un jour, un chat... de Vojtěch Jasný.

 

 

Ces 14 films, parmi les plus marquants de leur époque, sont l'occasion de revenir sur une cinématographie nationale peu connue, voir oubliée aujourd'hui et pourtant indispensable car depuis toujours le cinéma tchèque est qualitativement, l'un des plus importants d'Europe. Surtout célèbre pour sa littérature, de Kafka à Kundera en passant par Hrabal ou Hašek, ou sa musique (Dvořák, Smetana), la Tchécoslovaquie possède toutefois de nombreux réalisateurs importants. Ses cinéastes d'animation en premier lieu, d'où émergent quelques figures majeures et fondamentales telles que Jiří Trnka, Břetislav Pojar, Jan Švankmajer, Hermína Týrlová, Jiří Barta ou Karel Zeman, souvent des marionnettistes ce qui est peu étonnant quand on sait l'importance du théâtre de marionnettes dans la culture Tchèque. Mais également nombre d'autres réalisateurs dont beaucoup ont émergés à la fin des années 1950.

 

Comme la France avec la Nouvelle Vague, l'Angleterre avec le Free Cinema, le Brésil et le cinéma novo ou la Pologne, La Tchécoslovaquie a connu à la fin des années 1950 et au cours de la décennie suivante, un moment de renouveau cinématographique, une période faste qui s'est elle aussi caractérisée par un désir liberté accrue. Mais contrairement à la plupart des pays précédemment cités (à l'exception de la Pologne), le cinéma tchécoslovaque de cette période s'est avant tout affirmé en réaction à un environnement politique totalitaire, marqué dès la fin de la guerre par l'avènement du Stalinisme, d'une censure féroce, d'une idéologie vorace où le contrôle des objets culturels est une priorité pour qu'un lavage de cerveau s'effectue correctement sur le peuple et donc d'un cinéma banalisé marqué par ce qu'on a appelé le « Réalisme socialiste ».

 

 

Pourtant, plusieurs événements majeurs ont permis l'arrivée d'une dizaine de cinéastes, tous importants. Le premier, l'émergence d'une école, encore réputée de nos jours, la FAMU de laquelle tous ou presque sont issus. Chacun avec un style propre, parfois très éloignés formellement les uns des autres, tous étaient réunis par un désir d'aller contre un cinéma sclérosé, un désir de montrer la réalité, l'homme en tant qu'individu propre et de critiquer une pression idéologique étouffante. Ján Kadár, plus âgé et qui deviendra l'un des cinéastes majeurs de ce tournant cinématographique, remportant un oscar avec Le Miroir aux alouettes en 1965 coréalisé par Elmar Klos, fut professeur à la FAMU.

 

Le deuxième événement : la mort de Staline et la déstalinisation amorcée par Khrouchtchev dès 1956, et le léger affaiblissement de la censure qui a ouvert une brèche pour ces réalisateurs. Troisième élément : les studios Barrandov, créés en 1931 et pourtant nationalisés, ont permis à des nouveaux venus de faire leurs premières armes dès 1957 grâce à la décentralisation importante en groupes de production qui s'opère dans les studios. Le premier qui est le premier à enraciner le cinéma dans la réalité contemporaine sera Vojtěch Jasný avec ses Nuits de septembre. Il aborde, avec lyrisme, des problèmes sociaux et moraux délicats à l'époque. Il continuera en 1963 avec Un jour un chat... petite merveille dorénavant disponible en DVD.

   

D'autres suivront. Ce qui caractérise leur démarche à tous c'est la rupture avec le passé, avec l'idéologie oppressante, le dogmatisme et la plupart des tabous qui limitent l'analyse des réalités nouvelles qui préoccupent les individus.

 

Une première vague de cinéastes sera composée d'auteurs préoccupés par l'observation directe du monde avec Jasný, Miloš Forman, qui reste aujourd'hui le plus célèbre cinéaste de cette période et Ivan Passer, qui a également collaboré à l'écriture des films tchèques du précédent. Les trois sont à la recherche d'une forme nouvelle de réalisme. Mais leur cinéma n'est pas non plus du cinéma-vérité et s'il s'en approche par moment c'est dans un objectif de révolte par rapport à la génération précédente. C'est un passage avant l'avènement d'un autre cinéma, aux fondements réalistes mais qui dé-dramatise, qui va s'occuper de capter les petites joies et d'éviter les drames sordides. Leurs films sont en quelque sorte des variations sur la quête d'un bonheur et les protagonistes sont des individus simples, des hommes de partout.


 

 

Forman s'est illustré avec L'As de pique (réédité par Malavida), Les Amours d'une Blonde et Au feu les pompiers qui figurent parmi les films les plus importants de cette période. Ses premières œuvres sont l'expression d'une génération et d'un pays qui aimerait recouvrer un semblant de liberté. Partagé entre recherche du bonheur et drame du quotidien, il entre dans une sphère intimiste. Ivan Passer dans Eclairage intime, son premier long et son chef d'œuvre, cherche la même chose mais il va peut-être plus loin encore dans l'épure. Pratiquement pas d'action, et surtout l'individu dans sa singularité qui est placé au centre du film. Non plus la masse, ou la représentation d'une idée générale de l'homme dans un corps mais une personnalité unique au centre de l'attention avec ses rêves ou ses déceptions.

   

Une seconde vague, trois ans plus tard survient avec un style davantage axé sur la poésie ou l'insolite et qui vise à secouer le réel mais de manière complètement différente à chaque fois. On peut en citer trois : Jan Němec, influencé par le surréalisme, réalise avec Les Diamants de la Nuit un film fort et ambitieux à partir de deux enfants échappés d'un train de déportés pendant la seconde guerre mondiale ; Pavel Juráček, avant tout scénariste pour des gens comme Zeman ou Chytilová, démis de ses fonctions aux studios Barrandov après le Printemps de Prague en 1968 et qui aura réalisé trois films dont Un cas pour un bourreau débutant, adaptation libre et étrange des Voyages de Gulliver, une véritable curiosité à découvrir. Et enfin Věra Chytilová, l'une des rares femmes réalisatrice de cette période. Son style est particulier et renouvelle la syntaxe cinématographique : mélange d'animation, de trucages et de prises de vues réelles, elle possède un univers cartoonesque et coloré proche de l'absurde et qui cache une réelle rage de destruction. A partir de sujets en apparence légers et métaphoriques dans Les Petites Marguerites et Les Fruits du paradis, elle participe au mouvement anti-totalitaire, critiquant dans le premier film à « Ceux qui s'indignent quand on piétine des salades » et avouant au détour d'une interview que ses films sont « des films de combat et dans tout combat il y a une lueur d'espoir ».



D'autres cinéastes, aussi importants et très différents se sont imposés. Jiří Menzel en particulier et son ton humoristique sarcastique et grinçant, à la fois grave et drôle dans Des Trains étroitement surveillés et Mon cher petit village. Son œuvre se situe dans le même état d'esprit que le Brave soldat Chveik, cynique et burlesque, l'une des figures majeures de la littérature tchèque, né sous la plume du romancier Jaroslav Hašek et adapté plus tard par Jiří Trnka.



Citons également František Vláčil, parfois comparé à un Mikio Naruse européen. Réalisateur important mais boudé en Europe de l'ouest, il commence par le cinéma d'animation avant de passer à la prise de vues réelles. Marketa Lazarova, proposé par Malavida, est son film le plus important. En 1998, il sera couronné plus grand film tchèque par un sondage dans son pays. Il se sert du film d'époque, ici le Moyen-âge, pour aborder des questions contemporaines.

   

Parmi les autres réalisateurs majeurs on trouve Jaromil Jireš qui adapte La Plaisanterie roman de Milan Kundera, longtemps interdit de publication, qui fait ici une critique acerbe du régime stalinien, Karel Kachyňa dont les films sont régulièrement interdits par le régime en place, comme L'Oreille, réalisé en 1970, censuré, condamné et finalement sélectionné à Cannes en 1990 ! Enfin Evald Schorm, figure importante dont on ne trouve trace dans la sélection de Malavida que dans un court métrage du film collectif Les Petites perles au fond de l'eau, adaptation de nouvelles de Hrabal, écrivain contestataire et lui aussi longtemps interdit de publication dans son pays.


 

Et même si les prix ne sont pas toujours un gage de qualité, signalons néanmoins pour l'anecdote que les films tchécoslovaques ont, pour l'année 1966, remportés 25 prix pour les longs métrages et 41 pour les courts métrages dans des festivals internationaux, preuve tout de même de l'importance de ce cinéma novateur. On terminera par la phrase d'un critique de La Croix en 1966 qui écrivait très justement à propos de ce jeune cinéma tchécoslovaque : « On a fait des révolutions en faisant plus de bruit. On en a fait qui font plus de bruit et qui vont moins loin ».

 

Techniquement, l'image de ces 14 films ne se vaut pas mais on appréciera le travail important de restauration effectué par l'éditeur, une belle réussite dans l'ensemble. Idem du point de vue du son, avec parfois un léger souffle mais en général de qualité. Du côté des suppléments si les cinq premiers films comportent une analyse assez inutile de Romain Le Vern, celles-ci ne sont pas présentes pour 9 derniers films et c'est sans regret. On retrouve toutefois dans les 14 DVD un très beau livret explicatif qui aborde l'histoire du cinéma tchèque et répertorie plusieurs entretiens ou critiques autour des films.

 

Cette sélection de films, tous à découvrir, on espère vivement que Malavida la poursuivra, nous faisant voyager encore plus en profondeur dans le cinéma tchèque avec peut-être aussi d'autres auteurs comme Juraj Herz, Věra Šimková (dont seul le très beau Katia et le crocodile est disponible dans une dérangeante VF uniquement aux Films du Paradoxe), ou encore Jiří Trnka, animateur de génie dont les œuvres sont encore indisponibles en DVD.

 


 

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