Films

Vivre et laisser mourir : critique des îles

Par Julien Foussereau
13 novembre 2006
MAJ : 30 mars 2020
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Plus encore qu’avec Les Diamants sont éternels, l’entrée de James Bond dans les seventies a lieu avec Vivre et laisser mourir. Quoi de plus normal que de rafraîchir les murs… Entre le Sean, félin implacable des débuts, le Connery limite ronronnant de fin de contrat et la tentation romantique de Lazenby, un renouveau apparaît comme indispensable pour remettre sur les rails une franchise en perte de vitesse. Alors que les producteurs Harry Saltzman et « Cubby » Broccoli ont sous la main une tonne de C.V. de p’tits jeunes prêts à endosser le matricule 007 (dont un Timothy Dalton fraîchement émoulu de la Royal Shakespeare Academy), ils proposent aux aficionados du permis de tuer leur « solution », leur « sang neuf. » Du 46 ans d’âge. Le nom de ce millésime ? Moore, Roger Moore dit « Roger la blague. »

photo, Roger Moore (I), Jane Seymour

Initialement envisagé pour Au service secret de sa Majesté, le londonien est encore sous contrat pour interpréter Simon Templar puis Brett Sinclair et doit attendre son heure pendant quatre longues années au cours desquelles son impatience va de pair avec l’augmentation de son tour de taille. Résultat, lorsqu’il obtient ENFIN son permis de jouer, il tombe sur Vivre et laisser mourir, un des pires romans de Ian Fleming. L’adaptation est confiée au scénariste Tom Mankiewicz (fils de…) qui oublie complètement de remédier aux relents racistes décelables dans la plume de Fleming… Pas besoin de phrases alambiquées pour résumer l’intrigue de Vivre et laisser mourir, quatre mots suffisent : James Bond contre Bwana.

 

photo, Roger Moore (I), Jane Seymour

Surfant éhontément sur le succès de la blaxploitation, Guy Hamilton met en scène une véritable mafia noire, plus proche de la secte narco-vaudou, comptant parmi ses membres l’ensemble de Harlem, la Nouvelle Orléans et l’île caribéenne imaginaire de Sainte Monique. Ainsi, Vivre et laisser mourir nous montre un James Bond aux prises avec une population noire transnationale qui va du chauffeur de taxi félon mais funky avec sa coupe afro et ses rouflaquettes, des nettoyeurs avec un cercueil au déhanché splendide (car, c’est bien connu, les noirs sont dotés d’un solide sens du rythme), le traditionnel bras droit, ou plutôt un crochet mécanique ici (pratique pour ouvrir des boîtes de conserve cela dit.) Sans parler du docteur Kananga, le méchant boss, entiché de Solitaire, une belle Blanche amatrice de tarot que notre espion érotomane va lui ravir.

Lorsque, en plus, ce dernier mate avec son gros calibre (un magnum .44… vous pensiez à quoi, bande de vicelards ?!!?) cette racaille désireuse de prendre le leadership du trafic d’héroïne sur le continent nord-américain, C’est à se demander s’il ne faut pas voir là un sentiment revanchard de l’empire britannique qu’affectionnait Fleming sur ses anciennes colonies.

 

photo, Roger Moore (I), Yaphet Kotto

Malgré ces quelques exemples, Vivre et laisser mourir pourrait presque être recommandable pour peu que l’on se laisse envahir par le plaisir coupable. Seulement, cette huitième cuvée s’avère être ennuyeuse comme ce n’est pas permis. Non content de subir une pénible mise en place de l’intrigue, paralysée par la multiplication de gadgets souvent saugrenus (la double introduction de la montre aimant en moins de cinq minutes pour surligner son utilité ultérieure), on manque de bailler à s’en déboîter la mâchoire à plusieurs reprises face au désintérêt grandissant suscité par les molles péripéties de 007. Guy Hamilton a beau tenir les rênes de Vivre et laisser mourir, il s’endort fréquemment sur sa caméra et peine à insuffler le rythme parfait de Goldfinger, sa plus belle réalisation.

 

photo, Roger Moore (I)

Hamilton n’est pas aidé en cela par la mue comic book entérinée avec Les Diamants sont éternels. En même temps, il est difficile de lui en tenir rigueur quand le pauvre a été confronté aux capacités terriblement limitées de Roger Moore, plus occupé à courir la cruche écervelée (« Oh ! Jaaaaaaaaaaaaaaaames ! ») et ponctuer ses interventions par des vannes miteuses avec un air entendu (ou comment transformer la quintessence du film d’espionnage populaire en une sitcom, le gros budget en plus, les rires enregistrés en moins…) qu’à endosser un mythe cinématographique avec crédibilité. James Bond selon Moore ouvre la peu glorieuse période d’un super espion dont les missions top secrètes tiennent davantage du forfait « aventures et tourisme sexuel » au Club Méd., L’Espion qui m’aimait n’étant que l’exception confirmant la règle. On remarque d’ailleurs à quel point l’humour corrosif d’Austin Powers a mis à mal cette époque.…

Certes, Vivre et laisser mourir contient quelques morceaux marrants comme la fuite du danger à dos de crocos ou la poursuite en hors-bord. D’accord, Jane Seymour est mimi en tireuse de tarot virginale (même si l’épaisseur de sa masse capillaire excède en tout point celle de son personnage.) Le film demeure pourtant le premier échec artistique d’une longue série (que seul le pitoyable Dangereusement vôtre, dernier opus avec Roger Moore aux portes de la sénilité, parviendra à dépasser.)

 

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Rédacteurs :
Résumé

Vivre et laisser mourir, ou le premier échec artistique d'une longue série dans l'histoire de 007.

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