Tout James Bond : Vivre et laisser mourir, les vacances racistes et vaudous de 007

Geoffrey Crété | 26 janvier 2021 - MAJ : 28/01/2021 13:15
Geoffrey Crété | 26 janvier 2021 - MAJ : 28/01/2021 13:15

En attendant Mourir peut attendre, un cycle James Bond, qui continue avec la période glorieuse et folle de Roger Moore.

Alors qu'il faudra affronter encore quelques mois de jeux de mots sur l'attente de Mourir peut attendre (qui devait sortir en avril 2020... mais sortira finalement en octobre 2021), la saga James Bond n'attend pas. Notre cycle consacré à 007 non plus.

Place donc à l'ère Roger Moore, qui a pris la relève de Sean Connery et George Lazenby. Le commencement d'une époque incroyable, sommet du kitsch et fascinant témoin d'une lointaine époque. Et tout a commencé avec Vivre et laisser mourir, sorti en 1973.

 

Affiche

 

DE QUOI ÇA PARLE ?

James Bond enquête sur le mystérieux Kananga, dictateur de l'île caribéenne de San Monique, et ça commence mal : il survit à un accident de voiture pas accidentel du tout. Il traque les méchants à Harlem (évidemment) et rencontre Mr. Big, un gros vilain qui tient aussi une chaîne de restau. Il tombe sous le charme de Solitaire, une cartomancienne qui peut voir le futur, et aide Kananga. Bond s'échappe, et s'envole pour San Monique.

Il rencontre l'agent de la CIA Rosie Carver, et comme elle est noire, elle est évidemment méchante. Mais Bond le sait, donc ça va. Il couche avec, et Kananga la tue. Solitaire est toute émoustillée parce qu'elle a tiré la carte des amants, et se dit qu'elle doit coucher avec 007 (qui l'a piégée avec de fausses cartes). Malheur : son pouvoir était lié à son vagin, donc elle le perd. Elle s'allie au héros, à défaut d'avoir une autre raison d'être là.

 

photo, Roger Moore, Jane SeymourTrop tard pour dire Contre-Uno

 

Surprise : Mr. Big, c'est Kananga avec un masque, comme dans Mission : Impossible. Il révèle son plan : tout ça est une sombre histoire de drogue. Kananga utilise la peur du vaudou et compte distribuer gratos de l'héroïne dans ses restau, histoire de rendre tout le monde accro... avant de rendre sa drogue payante, quand tout le monde voudra sa dose avec sa barquette de frites. Best business plan ever.

Kananga n'est pas content que Solitaire ne soit plus vierge et magique, donc il la donne en sacrifice au Baron Samedi. Bond, lui, sera donné aux crocodiles. Bien sûr, il rigole de ce danger, saute les crocos comme on saute les moutons, fait péter les installations de drogue, et va sauver Solitaire. Le Baron Samedi est donné aux serpents venimeux, et Kananga explose comme un ballon de baudruche.

À la fin, Bond termine le nettoyage en tuant un dernier homme de main de Kananga dans un train... et surprise : le Baron Samedi est toujours envie, sur le train.

 

photo, Yaphet Kotto"Comment ça, je ne manque pas d'air ?"

 

POURQUOI C'EST UN ÉPISODE MAJEUR

Parce qu'en termes de témoignage d'une époque, Vivre et laisser mourir se place parmi les épisodes les plus remarquables de la saga. Si juger un film d'hier à la lumière d'aujourd'hui est un exercice périlleux, c'est également inévitable. Non pas pour détruire (quoique), mais pour réaliser à quel point la culture mainstream a toujours été le miroir de son époque, pour le meilleur et pour le pire.

Vivre et laisser mourir arrive en pleine blaxploitation, mouvement de contre-culture du cinéma américain, centré sur des personnages afro-américains. Logique donc que les producteurs essaient de surfer sur la vague, pour attirer un large public, mais aussi pour moderniser le personnage. James Bond est donc plongé dans une certaine idée de la culture afro-américaine, pour une histoire qui reprend tous les codes de la blaxpoitation (avec un couple de héros blancs au milieu néanmoins).

 

photo, Roger Moore (I), Jane SeymourVivre blancs et laisser mourir les autres

 

C'est aussi l'heure des premières fois : la première James Bond girl noire digne de ce nom (après les petits rôles de Trina Parks dans Les Diamants sont éternels, et Sylvana Henriques dans Au service secret de sa Majesté), et le premier bad guy noir. Pendant un temps, l'idée de caster une actrice afro-américaine pour incarner Solitaire a été discutée, mais l'idée a vite été balayée, et c'est finalement "l'autre" James Bond girl, en arrière-plan, qui marquera cette étape. Gloria Hendry entre ainsi dans l'Histoire de 007 dans le rôle de Rosie Carver, finalement plus proche de l'ingénue que de l'agent double. Le grand méchant sera interprété par Yaphet Kotto, quelques années avant Alien, le huitième passager.

En ça, Vivre et laisser mourir a marqué un tournant parmi d'autres, chose plus que normale pour une saga qui a traversé les époques. Quelques décennies plus tard, Halle Berry sera la première James Bond girl noire au premier plan dans Meurs un autre jour, Moneypenny sera incarnée par Naomie Harris, et l'idée de caster Idris Elba en 007 provoquera de vifs débats.

 

photo, Roger MooreJames Blanc contre Dr Black

 

Au-delà de cet aspect historique, Vivre et laisser mourir ouvre un nouveau grand chapitre de l'histoire de 007 avec le casting de Roger Moore, qui portera le flingue pendant sept films et une bonne décennie. Les producteurs Albert R. Broccoli et Harry Saltzman voulaient que Sean Connery revienne, et étaient prêts à sortir leur plus beau chèque, mais l'acteur a refusé.

Après une recherche côté anglais et américain, Roger Moore sera choisi, et préféré de justesse à Michael Billington. Lequel apparaîtra néanmoins au début de L'Espion qui m'aimait... dans une scène qui laisse croire que c'est lui, l'espion (alors que c'est la femme dans ses bras, l'agent XXX incarnée par Barbara Bach).

Malgré la rumeur, Roger Moore a affirmé qu'il n'avait jamais été approché pour jouer James Bond avant Vivre et laisser mourir. Il racontera avoir dû perdre du poids et revoir son look pour être casté. Il signe pour trois films, dans un premier temps. Casté à 45 ans, soit plus que Sean Connery ou Daniel Craig, le comédien a une approche décomplexée du rôle : pour lui, cette idée d'un super-espion connu à travers le monde n'a aucun sens, et exige donc d'en rire un peu.

 

photo, Roger MooreL'échelle vers la gloire

 

C'est aussi l'un des meilleurs thèmes de la saga, et pas seulement parce que Guns N' Roses l'a repris. C'était la première chanson rock utilisée pour ouvrir un James Bond, et c'est certainement pour ça qu'elle a mieux vieilli que beaucoup d'autres.

Enfin, c'est le premier film James Bond qui parle de mort dans le titre. Le début d'une grande tradition, avec Tuer n'est pas jouer, Permis de tuer, Demain ne meurt jamais, Meurs un autre jour, et bien sûr Mourir peut attendre.

 

photo, Jane SeymourOrigin story de Dr. Quinn, femme médecin

 

POURQUOI C'EST UN ÉPISODE MALHEUREUX

Entre le début de l'ère du kitsch de Roger Moore et le concentré de clichés sur les Afro-Américains, Vivre et laisser mourir a un arrière-goût rance. Parfois pour le rire, parfois pour le pire. Vaudou, magie, drogue, La Nouvelle-Orléans, Caraïbes, sorte de princesse vierge... tout y passe, dans un exercice de grand-guignol incroyable (la VF n'y est pas pour rien, pour les plus audacieux). C'est d'ailleurs le seul épisode de la saga à mettre en scène du surnaturel, même si ça se discute vu l'extrême délire d'autres épisodes (oui, Meurs un autre jour).

Du début à la fin, à peu près tous les personnages noirs sont des menteurs, des truands, des ennemis, qui se mettent sur la route de James Bond pour le tromper, le piéger, et constamment nourrir son aura de super-héros. Ce n'est pas qu'une question d'individus, puisque le film met en scène la communauté afro-américaine comme une menace : des musiciens dans les rues de La Nouvelle-Orléans au cireur de chaussures sur un trottoir new-yorkais, en passant par le chauffeur de taxi, tout ce monde est contre les gentils. Heureusement, le flic blanc et un peu débile interprété par Clifton James rééquilibre un peu la balance.

Les héros et l'homme de loi (même s'il est grotesque) sont blancs, et ce n'est pas anodin dans les années 70. Les producteurs voulaient pomper l'énergie blaxpoitation de l'époque, avec une ambiguïté néanmoins : leur désir de profiter de cette mode, et leur peur d'y aller avec un héros blanc. Le scénariste Tom Mankiewicz était apparemment le premier ravi à l'idée d'écrire un bad guy noir, tandis que les producteurs avaient peur de s'attirer les foudres du public (la rumeur dit que Yaphet Kotto a été écarté de la promo, pour ne pas trop mettre en avant l'antagoniste noir du film).

 

photoLe Baron Samedi pardis

 

Est-ce un hasard si Kananga a l'une des morts les ridicules de toute la franchise ? Faut-il voir un mépris latent derrière le rire inévitable ? Entre ce final qui achève d'en faire l'un des pires vilains de la franchise, et le traitement des personnages afro-américains, Vivre et laisser mourir se regarde en tout cas avec un autre oeil des années après. Même si l'argument du divertissement pur et dur est bel et bien là, surtout avec une histoire aussi ridicule.

En 2012, Yaphet Kotto revenait avec amertume sur l'expérience pour Cult Film Freak :

"Il y avait beaucoup de problèmes avec ce scénario... J'ai dû aller chercher très loin en moi pour trouver un semblant de réalité pour contrebalancer l'océan de conneries stéréotypées que Tom Mankiewicz a écrites, et qui n'ont rien à voir avec l'expérience ou la culture noire. J'étais le premier méchant Bond noir, je voulais être original. Mais je n'ai rien pu tirer du scénario. C'était un piège. Si je l'avais joué comme c'était écrit, toutes les organisations noires du monde me seraient tombées dessus. Mais la manière dont Kananga meurt était une blague... et toute l'expérience n'a pas été aussi gratifiante que je l'aurais aimé."

 

photo, Roger Moore (I), Yaphet Kotto"I expect you to live and let die, mister Bond"

 

LE BUSINESS BOND 

Environ 7 millions de budget officiellement, et près de 162 millions au box-office mondial : Vivre et laisser mourir est un carton. Sans compter l'inflation, il se place même comme le plus gros succès mondial de la saga à l'époque, devant Opération Tonnerre (140 millions) et Goldfinger (125 millions). Ce qui est d'autant plus remarquable que le budget n'a pas explosé, et reste dans la fourchette classique des épisodes.

En 1973, Vivre et laisser mourir se place parmi les 10 plus gros succès de l'année, loin derrière L'Exorciste (plus de 440 millions), largement en tête du box-office.

En France, il attire plus de 3 millions de spectateurs en France, pour s'imposer comme le 6e plus gros carton de l'année, loin derrière Les Aventures de Rabbi Jacob (7,2 millions). Dans ce podium très français, James Bond est alors le leader hollywoodien de l'année, devant par exemple L'Aventure du Poséidon.

Néanmoins, ce n'était pas un record en France pour la franchise, loin de là. James Bond 007 contre Dr. No (4,7 millions d'entrées), Bons baisers de Russie (5,6 millions), Goldfinger (6,6 millions), Opération Tonnerre (5,7 millions), et On ne vit que deux fois (4,4 millions), avaient attiré beaucoup plus. Mais après Au service secret de Sa Majesté et Les Diamants sont éternels, qui avaient refroidi le public français avec environ 2 millions d'entrées, Vivre et laisser mourir envoyait un bon signal.

 

photo, Roger MoorePermis de réessayer

 

UNE SCÈNE CULTE

C'est l'habitué Guy Hamilton (réalisateur de Goldfinger et Les diamants sont éternels) qui a rempilé, et emballé quelques scènes marquantes. Impossible de ne pas évoquer la mort de Kananga donc, l'un des meilleurs mauvais moments de la saga, à tous les niveaux - c'est presque aussi laid et ridicule d'un point de vue technique, que narratif.

Mais l'autre scène mémorable de Vivre et laisser mourir, c'est lorsque Bond échappe à une mort certaine dans les mâchoires de vilains crocodiles... en courant sur leurs dos. Capturé par les hommes de main de Kananga, le héros se retrouve piégé sur une minuscule île dans une ferme de crocos, entouré de bestiaux affamés. Il y avait bien l'espoir de sa super-montre-gadget-aimant, pour attirer à lui un petit bateau, mais c'est un échec. Au bout du rouleau, 007 se lance donc dans une petite course pour rejoindre la terre ferme, en sautant sur le dos des animaux. Une histoire de quelques secondes, mais un moment inoubliable.

 

https://i.imgur.com/CLzEl94.gif

 

L'histoire derrière la scène est par ailleurs très amusante. C'est lors des repérages en Jamaïque que l'équipe tombe sur une ferme de crocodiles, annoncée par un avertissement "Les intrus seront mangés", et tenue par... Ross Kananga. C'est de là que viendra le nom du grand méchant du film, et l'idée de ladite scène des crocodiles.

Ce Kananga sera même engagé par la production pour la cascade, filmée en cinq ou six prises, dont une où l'un des crocos a failli bouffer le pied de son papa.

 

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commentaires
Pseudo
27/01/2021 à 15:48

Les racistes vont nous expliquer que le racisme n'existe pas et qu'il est le fruit de l'imagination de gens faibles d'esprit.

Birdy 006,5
27/01/2021 à 14:38

Dans 20ans, Eric Zemmour sera peut être vu comme un humaniste, allez savoir...

Simon Riaux - Rédaction
27/01/2021 à 13:20

@alexx

Il me semble qu'il y aune contradiction dans vos propos, qui est largement répandue.

Pour considérer un film comme l'expression d'une époque, il faut bien, justement, mettre les lunettes du présent, et constater les différences, changements, transformations, tant du corps social que du regard qu'il porte sur les oeuvres.

Considérer que ce James Bond, ou d'autres, exprime une forme bien particulière de racisme et de misogynie, ce n'est pas spécialement de la bien-pensance (qui reste à définir, puisque nous sommes tous, toujours les bien-pensants d'un autre), mais précisément, essayer de regarder son époque, pas tant pour la vouer aux gémonies... que la regarder pour ce qu'elle est, une époque, avec ses codes et ses spécificités.

Zebulon
27/01/2021 à 13:05

@alexx

Stérile...? Je dirais naturel, inévitable, intéressant, vital parfois. Juger, ça amène à en faire les témoignages d'une autre époque, justement. C'est ce que fait l'article d'ailleurs.

alexx
27/01/2021 à 12:42

Juger le film à la lumière de notre société actuelle et l'évolution des mœurs est stérile, justement il faut le voir comme un témoignage d'une époque, on ne peut pas tout bazarder sur l' autel de la bienpensance mais s'en servir pour voir le chemin parcouru et en tirer les conclusions. La saga des Bond est intrinsèquement raciste et miso, de l’aveu même de son créateur et de certains acteurs ( le mâle blanc hétéro ) et par ailleurs, prendre le contrepied total dans le nouvel opus comme pour réparer les errements des premiers films est aussi une erreur je trouve, des sagas comme mission impossible ont su beaucoup plus subtilement faire évoluer le status de la femme, surement à cause d'un héritage moins lourd à porter.

jorgio6924
27/01/2021 à 12:23

@Kyle Reese
Il faudrait que je revois "Vivre et laisser mourir".

Mais ma dernière vision de l'Homme au pistolet d'or remonte à il y a 1 an et je ne l'avais pas depuis très longtemps.
Ça fait très très mal. Les femmes (Good Night Oo), les personnes de petites tailles, tout y passe.
Avec le recul je me suis demandé comme ils ont pu valider un scénario pareil.

Kyle Reese
26/01/2021 à 19:22

@ jorgio6924

"Jamais je n'avais abattu de nabot ! Mais il y a un début à tout !"

Je ne me souvenais plus de celle là. Elle est culte et d’un goût à toute épreuve ! On dirait du OSS 117 avec Jean Dujardin. Les scénaristes ne se posaient vraiment pas trop de questions à l’époque. Lol.

sylvinception
26/01/2021 à 18:25

J'ai jamais vu celui-là, mais ça a l'air tellement c*n et "aware" que ça donne trop envie!! :-)

George Abitbol
26/01/2021 à 18:18

Le plus frappant avec ce premier Bond de l'ère Moore (et cela vaut aussi pour le suivant) est sa facture très télévisuelle ainsi que sa volonté de transformer 007 en banal flic-enquêteur-justicier-aventurier dans une intrigue somme toute convenue digne d'une pochade d'action à la Burt Reynolds (style "Les Bootleggers").

Même l'opus précédent avait pour lui un grain de folie, un art de l'emphase et un goût pour l'outrance complètement absents ici. Tom Mankiewicz était un piètre scénariste (le talent n'est pas forcément héréditaire) et les faiblesses du film nous apparaissent aujourd'hui comme difficiles à surmonter.

Reste un film d'aventure plaisant émaillé de quelques scènes cultes avec une incroyable poursuite en hors-bord dans les bayous. Et puis Jane Seymour était vraiment sublime...

Nico
26/01/2021 à 17:31

Il y n'y a que la musique du générique à sauver dans cette première incursion de Roger Moore en James Bond.

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