Critique : Chambre avec vue

Erwan Desbois | 10 mai 2006
Erwan Desbois | 10 mai 2006

Au milieu de toutes les adaptations divertissantes mais trop sages de classiques de la littérature anglaise (Raison et sentiments, Jane Eyre, et récemment Orgueil et préjugés), Chambre avec vue se distingue toujours vingt ans après sa sortie par ce que James Ivory a su faire du roman d'origine de E.M. Forster. Par l'ironie de sa mise en scène et son acuité d'observations des personnages, il parvient à en proposer une véritable relecture et non une simple illustration.


La principale originalité de Chambre avec vue est qu'il est traité sur le mode de la pièce de théâtre. Dès le générique, qui présente à la manière d'un livret le nom et la fonction de tous les personnages qui interviendront dans le récit, Ivory lève le voile sur la vaste supercherie qu'est la haute société britannique des années 1900 : tout le monde y joue un rôle défini à l'avance, et les autodidactes sont vite ramenés dans le droit chemin. Tel est le cas de la jeune Lucy (Helena Bonham Carter), qui s'enamoure lors d'un voyage à Florence du fougueux et romantique George (Julian Sands) sans se soucier de la différence de classe qui les sépare. En découvrant cela, sa chaperonne Charlotte, qui prétend pourtant que « les désirs de Lucy passent avant les siens », va immédiatement ramener sa jeune protégée en Angleterre, où des fiançailles sont rapidement organisées avec un noble de bonne lignée, Cecil Vyse.


L'ellipse brutale qui mène du baiser florentin aux préparatifs du mariage anglais est un autre exemple de l'inspiration théâtrale de Chambre avec vue, film clairement découpé en scènes (avec des personnages qui entrent et sortent littéralement du décor) et en actes, qui sont introduits par des cartons descriptifs de l'action à venir – « Londres, dans la belle maison de Madame Vyse », « Mentir à Cecil ». Ce qui échoue dans nombre d'adaptations de pièces fonctionne ici à merveille, pour la simple raison que l'ensemble de la mise en scène est en accord avec ce parti-pris de théâtre filmé. Des cadrages au jeu des acteurs (Maggie Smith en chaperonne sotte et Daniel Day-Lewis en fiancé snob et complexé sont particulièrement savoureux), tout est maniéré à l'excès, jusqu'à ce que naisse une satire aussi subtile que cinglante dans le regard porté par le film sur les conventions de l'époque.


L'arrivée par hasard de George dans le voisinage va ouvrir les yeux de Lucy sur le piège qui se referme autour d'elle, auquel elle va décider d'échapper. Mais, dans cette partie elle aussi très balisée a priori, Chambre avec vue surprend de nouveau en se révélant être plus qu'un récit d'émancipation à la forme ingénieuse. Les velléités d'indépendance de Lucy sont en effet une perspective tellement terrifiante pour son entourage que le sentimentalisme à fleur de peau et exalté de George devient un moindre mal pour garder la jeune femme dans la voie tracée pour elle. Dans un retournement de situation d'un humour grinçant, la même Charlotte qui avait tout fait pour éloigner les deux amants va se lancer dans une tentative désespérée de les réunir. Ivory observe tout cela d'un regard acéré, qui nous fait voir dans un même mouvement les ambitions réelles de chacun et l'image qu'ils cherchent à se donner.


Plus qu'une émancipation, Chambre avec vue décrit en définitive – et avec un brio magistral – les capacités insoupçonnées d'adaptation de la classe dominante pour éviter toute fugue d'un de ses membres. La liberté acquise par Lucy est un trompe-l'œil, contrairement à celle qu'Ivory contera dans son film suivant, toujours adapté de Forster : Maurice.

Résumé

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