Critique : Crash

Damien Vinjgaard | 9 décembre 2005
Damien Vinjgaard | 9 décembre 2005

Maybe next time...

Avec la mode des talk-shows cinéma, c'est dingue comme les jugements à l'emporte-pièce fleurissent. Tiens, pas plus tard qu'il n'y a pas longtemps (émission du vendredi 4 novembre 2005), Le Cercle (émission diffusée sur Canal Plus Bleu uniquement) évoquait l'événement de la semaine : A History of violence de David Cronenberg. Pinaillage des critiques et mot de la fin laissé à l'invité du jour, Jean-Jacques Annaud. En substance, ce dernier affirmait que si le générique n'avait pas indiqué le nom du réalisateur canadien, on aurait été incapable de lui en attribuer la paternité. Dur, le procès d'impersonnalité, surtout de la part de 2JA. Mais Crash, dans tout ça me direz-vous ? Eh bien, s'il n'avait pas été un film de Cronenberg (exit donc, la touche machine et la vision clinique du corps), on ne peut qu'affirmer qu'il aurait déjà été génial et novateur.


Par son récit d'abord, qui entre dans la vie d'un couple fatigué avec efficacité et véracité. En trois scènes seulement, le scénario nous place dans un microcosme amoureux en fin de partie. D'abord elle : culbutée par un homme-gode (juste un bassin et des mains) qui procure un peu de plaisir jusqu'à ce qu'il s'humanise par la présence de son visage ; fin de scène, pas de jouissance imagée. Ensuite, lui : la tête enfouie dans un cul bombé, il se plonge presque littéralement dans un corps-con qui s'offre jusqu'à ce qu'il soit interrompu et que la personne redevienne entière ; fin de scène, pas de jouissance. Enfin elle et lui : sans entrain sur un balcon avec vue glauque sur l'autoroute, ils se racontent ce qui n'est pas arrivé, la jouissance. « Maybe next time » lance-t-elle alors, comme pour indiquer que la quête de plaisir qui suivra trouve son commencement à la fin de la simple relation homme-femme-tromperies.


Avec une force doucement sinistre, cet au-delà de l'amour fait irruption et renvoie de façon inattendue à un fantastique appliqué à la sexualité. Les airs léthargiques, fascinés et fascinants des personnages ne montrent d'ailleurs rien d'autre que cette absence vitale d'affect. Sans passion organique, ils errent, presque déjà morts, à la recherche d'une jouissance. Si la tentation du trio et de la maîtresse surgit avec Holly Hunter, elle est vite évacuée car déjà vue. Seule reste alors la mise en place d'une communauté d'échangistes bourgeois. Entre eux, la rengaine est d'ailleurs le toucher des parties génitales. Une sorte d'interrupteur de la libido qu'ils peuvent enfin commander. Les quelques barrières, le voyeurisme et l'homosexualité, volent rapidement en éclats, et le couple retrouve un semblant d'appétit. Une façade de courte durée qui les rapproche de la figure mythique des stars.
L'histoire confine son analyse à notre époque qui est veinée par la force érogène de ces icônes glamour. Elles irriguent notre culture moderne de leurs charismes. James Dean, l'enfant-mâle véritable aimant à femmes, et Jane Mansfield, sa poitrine, authentique objet de luxure, sont des étendards d'une réussite de la luxure, qui pousse tout le monde à la masturbation dès le premier regard qu'on leur jette. De par leurs aventures, les Ballard se rapprochent de ces figures, ils deviennent des héros de leur propre vie en prenant des risques. Le problème, c'est que les risques n'en sont plus, une fois qu'ils deviennent habituels. Le seul moyen de retrouver l'excitation devient la mise en danger réel, le véritable risque de la mort et de l'affrontement. Une quête vaine et butée qui se matérialise obligatoirement par un flirt létal. D'où la voiture et ses carambolages pas finement symboliques de la sexualité. Lui : travaillant avec sa propre voiture l'arrière-train de la voiture de sa femme. Elle : résistant et essayant de se donner à ce jeu qu'elle ne comprend qu'à peine. L'un dirige l'autre, c'est obligé, c'est un rapport de domination qui est établi. Le pouvoir de mort de l'un sur l'autre. L'accident, comme un sursaut, provoque alors à nouveau le désir chez lui, mais pas encore la jouissance chez elle. « Maybe next time », dit-il alors. Aveu d'une impuissance inversée, d'une quête qui risque de ne jamais aboutir : celle d'une sexualité épanouie.


Et la touche Cronenberg, dans tout ça ? Sans renverser le discours, elle le renforce, le symbolise et le concrétise. La sensation glacée du sein sur le métal évoque magnifiquement le désir refroidi, son obsession des nouvelles ouvertures dans le corps avec la cicatrice, qui devient une nouvelle fente montrée à tous et en permanence, symbolise parfaitement la recherche folle et crue de sexe par tous les trous, la télévision (à différencier du cinéma et des stars) qui n'a d'intérêt que pour ses mannequins que l'on accidente à loisir, se transforme en miroir de notre état, et la machine en notre équivalent, notre prolongation de par sa mécanique prévisible, notre réalité. David Cronenberg n'a pas et jamais réalisé de film prémonitoire. La différence temporelle entre le récit de J.G. Ballard qui date des années 1960 et l'actualité de la date à laquelle le cinéaste canadien réalise Crash, est l'indication que ce film est une anatomie des parties génitales de l'être humain dans la société occidentale moderne.

Résumé

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