A.I. : Intelligence artificielle - Critique

Erwan Desbois | 25 mars 2006
Erwan Desbois | 25 mars 2006

En reprenant un projet initié par Kubrick, Steven Spielberg a rencontré lors de la sortie de A.I. l'accueil poli teinté de déception et d'incompréhension qui accompagnait chaque nouveau film du metteur en scène de 2001, l'odyssée de l'espace. Une froideur inhabituelle pour un film de Spielberg, mais qui n'a rien de surprenant puisque A.I., film extrêmement ambitieux et personnel, est à des années-lumière du train-train habituel des réalisations du petit prodige d'Hollywood, peu risqué bien que brillant. Il s'agit pourtant du film le plus personnel de son auteur, qui sous couvert d'une réflexion sur l'intelligence artificielle et le rapport humain/machine, traite en réalité du thème qui hante chacun de ses films : l'enfance brisée et perdue à tout jamais.

Comme Kubrick en avait pris l'habitude dans la seconde moitié de sa carrière, le sujet de A.I. découle d'une oeuvre littéraire. Dans le cas présent, il s'agit d'une nouvelle de l'auteur de science-fiction Brian Aldiss intitulée « Supertoys last all summer long » (« Des jouets pour l'été » en français). Cette courte nouvelle (moins d'une dizaine de pages) n'a que vaguement inspiré Kubrick et Spielberg, eux qui n'en reprennent dans leur script que le thème général ainsi que l'environnement familial qui sert de cadre au premier tiers du film. A.I. débute en effet par l'arrivée de David, robot-enfant crée pour aimer sans retenue et sans condition ses « parents », chez ses nouveaux acquéreurs, dont le fils unique est plongé dans le coma. David naît et s'épanouit au sein de ce cocon familial parfait, nimbé d'un blanc virginal étincelant. Dans ce cadre idyllique et coupé du monde extérieur (on ne sort quasiment jamais de la maison des Swanson au cours de ce premier acte), il fait l'expérience d'un amour pur et absolu entre lui et sa mère. Mais cet amour devient à sens unique lorsque le fils des Swanson guérit miraculeusement, David ne pouvant rivaliser avec ce dernier. Le paradis que représentait la maison se transforme alors en enfer sans changement notable dans la mise en scène. Ce sont les lézardes dans le comportement des Swanson vis-à-vis de David qui rendent insupportables cette lumière blanche aveuglante et ces lents mouvements de caméra pourtant si rassurants auparavant. Le film se transforme en un huis clos irrespirable, où l'aspect immaculé de la maison jure avec la violence larvée de ses occupants. David devient peu à peu inutile, puis gênant à leurs yeux, au point d'être abandonné comme un animal domestique sur la route des vacances. Le seul à rester à ses côtés est Teddy, l'ours en peluche - amélioré comme il se doit -, qui l'aide de ses conseils précieux mais sait aussi se taire par sagesse (ou dépit ?), à l'instar du personnage de l'Âne dans La ferme des animaux de Orwell.

 

 

Ensemble, ils vont se mettre à la recherche de la Fée Bleue, être de conte de fées que David croit capable de le transformer en vrai petit garçon, seul moyen à ses yeux de retrouver l'amour de sa mère. Une quête parsemée de pièges mis en place par les hommes, qui ne peuvent vivre sans les robots tout en craignant que ceux-ci ne remettent en cause leur autorité. De la foire à la chair à la vision de New York englouti en passant par l'incroyable et décadente Rouge City, impossible d'échapper à cette ambiguïté inhérente à l'homme ; tous les personnages du récit sont en effet tiraillés entre des sentiments nobles, tels que l'amour ou la générosité, et d'autres plus sombres comme l'égoïsme et la suspicion.

 

 

Ce refus du manichéïsme, chose inattendue chez Spielberg, est pour beaucoup dans la richesse narrative de A.I., qui touche même les seconds rôles comme par exemple le créateur de David, scientifique de génie dont la folie n'est que suggérée sous ses motivations en apparence désintéressées. Ce sont les robots qui font les frais de ces contradictions, eux qui ont été conçus pour remplir un rôle immuable. Un principe binaire trop parfait pour être compatible avec la réalité, ce qui conduit inévitablement à des dysfonctionnements, qu'il s'agisse du souhait a priori irréalisable qui guide David ou de l'attitude de son second compagnon d'infortune, Gigolo Joe (rôle en or pour Jude Law, qui s'amuse comme un fou). Cet androïde, créé dans l'unique but de fournir du plaisir sexuel, est l'exact opposé de David, mais accepte pourtant d'aider ce dernier car la Fée Bleue est une femme... donc une conquête potentielle.

 

 

En arrière-plan de cette aventure se dessine un univers d'une splendeur inouïe. Comme il le fera à nouveau dans Minority Report, Spielberg décrit un futur qui allie crédibilité et pure beauté cinématographique, en suivant une logique de relookage du monde actuel : les décors sont plus démesurés que les villes d'aujourd'hui, les gadgets plus sophistiqués, mais l'ensemble reste dans la continuité de ce que nous connaissons. Tout le génie de Spielberg est de ne jamais s'apesantir sur les multiples prouesses visuelles dont fait preuve A.I., en particulier les robots. Le réalisme extrême voulu par le réalisateur afin de nous faire croire à leur existence mène à des réussites prodigieuses. On peut citer la transformation filmée en plan-séquence de la secrétaire lors du prologue, et surtout la performance que constitue Teddy, aux mouvements et aux attitudes si criants de vérité qu'il en devient un personnage à part entière et non une simple démonstration technologique. Il en est de même pour tous les effets spéciaux présents dans le film, que Spielberg emploie pour mettre en valeur la quête de son protégé.

 

 

L'épilogue de A.I. fut la partie qui provoqua le plus de rejets et de sarcasmes de la part des spectateurs. En effet, plutôt que de finir son film sur un abrupt constat d'échec, Spielberg choisit de nous emmener dans une conclusion que l'on pourrait intituler « L'an 4000... et au-delà de l'infini », pour détourner le titre de la dernière partie de 2001, l'odyssée de l'espace. D'une beauté et d'une mélancolie poignantes, cette conclusion surpasse la simple happy-end que beaucoup y ont vu pour évoquer avec une grande justesse le paradis perdu de l'enfance, auquel chacun doit renoncer mais que David ne peut quitter de par sa condition de robot. Malédiction ou bénédiction ? Spielberg ne tranche pas, indiquant ainsi que lui-même n'avait alors pas encore arrêté sa position sur le sujet - ce qui n'est plus le cas dans ses films suivants : de Minority report au Terminal, chacun de ses héros saura se résigner et tirer un trait sur son enfance. Comme si Spielberg lui-même l'avait fait en menant à bien ce projet monumental qu'était A.I..

 

 

 

Résumé

Newsletter Ecranlarge
Recevez chaque jour les news, critiques et dossiers essentiels d'Écran Large.

Lecteurs

(4.8)

Votre note ?

commentaires
Aucun commentaire.
votre commentaire