A.I. : Intelligence artificielle - le grand et fabuleux film incompris de Steven Spielberg

Geoffrey Crété | 18 mars 2018
Geoffrey Crété | 18 mars 2018

Avant Ready Player One, retour sur quelques films grandioses et plus ou moins aimés de Steven Spielberg.

Entre Pentagon Papers sorti en janvier dernier et Ready Player One attendu le 28 mars, il y a un monde : celui de Steven Spielberg, cinéaste incontournable qui règne sur Hollywood depuis des décennies, au-delà des modes et des genres.

Pour fêter son grand retour dans la science-fiction avec un blockbuster événement, Ecran Large revient sur une poignée de films mémorables, plus ou moins aimés, du réalisateur, depuis ses débuts jusqu'à ses succès les plus récents.

 

 

NAISSANCE ARTIFICIELLE

A.I. : Intelligence artificielle est dès le départ un projet spécial et extraordinaire, puisque Stanley Kubrick l'a développé pendant de nombreuses années. Dès la fin des années 70, le réalisateur de Shining et 2001, l'Odyssée de l'espace travaille sur l'adaptation de la nouvelle Supertoys Last All Summer Long de Brian Aldiss, engagé pour écrire le scénario. En 1985, le film semble avancer : le studio Warner Bros. s'y intéresse et Kubrick évoque avec Steven Spielberg la possibilité de le laisser le réaliser.

Celui-ci expliquait au Los Angeles Times en 2001 : « L'histoire était moins importante pour moi que le fait que la première fois que je l'ai rencontré en 79, il me disait qu'il voulait réaliser le film. Il m'a dit : "Ce sera super. Une production Stanley Kubrick, un film de Steven Spielberg. Tu ne penses pas que les gens voudront voir ça ?'. Mais le projet stagne. En 89, Kubrick vire Brian Aldiss, et Bob Shaw le remplace, avant de partir lui-même après quelques semaines. Ian Watson arrive alors, avec comme consigne de s'inspirer de Pinocchio. Au début des années 90, A.I. semble donc prendre forme, à un détail près : les effets spéciaux. Jugeant que la technologie n'est pas suffisamment avancée, Kubrick met son rêve de côté. Jusqu'à ce qu'un film sorte en salles et change la donne : Jurassic Park, de Steven Spielberg.

 

Photo Steven SpielbergSteven Spielberg sur le tournage d'A.I.

 

Fin 93, A.I. est officiellement annoncé chez Warner. Joseph Mazzello, neveu de John Hammond dans Jurassic Park, passe des essais pour le rôle de David. Kubrick engage les techniciens des effets visuels des dinosaures pour de premiers tests, non concluants. Début 94, Chris Cunningham, qui a travaillé sur les effets d'Alien 3, travaille sur des tests d'effets. Jan Harlan, beau-frère de Kubrick et producteur, dira à The Guardian en 2000 que les résultats de ces essais ont été désatreux.

L'idée de proposer la réalisation à Steven Spielberg flotte toujours. Il refuse, convainc Kubrick de continuer. Celui-ci filmera Eyes Wide Shut et mourra, en 1999. C'est à ce moment-là que Spielberg se lance dans l'aventure, soutenu par Harlan et Christiane Kubrick, épouse du cinéaste.

Pour la première fois depuis Rencontres du troisième type, Spielberg écrit lui-même, en partant du traitement de Watson. En 2000, il annonce officiellement que ce sera son prochain film, et le tournage commencera dès l'été. Jan Harlan lui a livré plus d'un millier de dessins et concepts, ainsi qu'un récapitulatif de six ans d'échanges entre Spielberg et Kubrick au sujet du film. Quelques essais avaient été filmés par Kubrick, comme des plans au-dessus d'un océan en furie, mais Spielberg part de zéro. 

 

Photo Eyes Wide ShutStanley Kubrick sur le tournage d'Eyes Wide Shut

 

RENCONTRES D'UN AUTRE TYPE

Idée reçue sur A.I. : Intelligence artificielle : la patte de Spielberg serait dans la première partie, plus sentimentale et centrée sur la famille, tandis que l'imagination de Kubrick serait au cœur de la suite. Erreur. Le réalisateur des Dents de la mer et Minority Report l'a clairement affirmé en interview en 2002 avec le critique Joe Leydon : « Les gens font comme s'ils connaissaient Stanley Kubrick et pensent qu'ils me connaissent, mais la plupart ne nous connaissent pas. Et ce qui est vraiment très drôle, c'est que toutes les parties d'A.I. que la plupart des gens considèrent comme venant de Stanley sont de moi. Et celles qu'on m'a accusé d'avoir adoucies et rendues sentimentales sont toutes de Stanley. L'ours en peluche, c'est Stanley. Les 20 dernières minutes du film sont complètement de Stanley. Les premières 35-40 minutes, tout ce qui se passe dans la maison : c'est mot pour mot le scénario de Stanley. Sa vision. »

Une confusion qui témoigne de la richesse d'une œuvre mal perçue à l'époque, et qui n'a pas vraiment rencontré son public - un budget d'une centaine de millions et un box-office d'environ 235 dans le monde, dont à peine 79 sur le continent américain. Un accueil à peine surprenant vu la complexité et l'étrangeté du film, bien moins calibré que quantité d'autres films de science-fiction.

 

Photo Haley Joel Osment Haley Joel Osment et Frances O'Connor 

 

A.I. : Intelligence artificielle est ainsi une oeuvre riche, qui s'ouvre peu à peu pour révéler son sens. D'une histoire intimiste centrée sur une famille, où David trouve sa place avant d'être menacé par son "frère" de chair et de sang, le film passe au récit d'aventure, avec un héros pourchassé et épaulé par un compagnon dans sa quête, avant de s'achever dans une dernière partie de pure science-fiction.

L'émotion et la réflexion mènent la danse, bien plus que l'action et le spectacle. En ça, A.I. : Intelligence artificielle aura logiquement laissé perplexe une partie du public, bien plus charmé l'année suivante par un Minority Report très réussi mais bien plus dans les clous. Malgré son univers futuriste ambitieux, A.I. : Intelligence artificielle se rapproche finalement plus de Rencontres du troisième type, le premier film de science-fiction de Steven Spielberg lui aussi intimiste et plus beau à chaque visionnage.

 

Photo Haley Joel Osment Haley Joel Osment

 

LA GRANDE ILLUSION

Comment ne pas repenser au cirque des puces de John Hammond, évoqué dans une scène de Jurassic Park comme une gigantesque illusion à l'image des rêves de son parc ? Celle du professeur Allen Hobby, de Monica et Henry, de David. De la possibilité de créer artificiellement l'amour, mais également de le contrôler dans les circuits électroniques. 

A.I. : Intelligence artificielle est un grand film vertigineux, et l'un des plus ambitieux et précieux de Steven Spielberg. S'y entrechoquent sa vision lumineuse et douce du monde, avec ce petit héros magnifiquement interprété par Haley Joel Osment, et la brutalité baroque lorsque l'enfant découvre la Flesh Fair, sorte de version whitetrash du Dome de tonnerre de Mad Max. Le visage d'une nounou-robot ainsi que son doux sourire y sont avalés par de l'acide, comme une image de l'innocence détruite par la réalité dès lors que David sera abandonné, sans la protection maternelle qui faisait rempart contre le monde.

 

Photo Jude Law Jude Law dans la mémorable Flesh Fair

 

De visions saisissantes (les robots hors-la-loi qui fouillent les détritus à la recherche d'une pièce pour s'auto-réparer dans la hâte, avant d'être surpris par une gigantesque lune elle-aussi artificielle) en images magnifiques (la lumière de Janusz Kaminski, splendide), le film est une odyssée d'une ampleur étourdissante. Elle se termine d'une manière fantastique, à la croisée de l'intime et du magique - entre l'amour simple de la cellule familiale et la dimension folle d'un futur où les Mecha évolués fouillent la planète, tels des archéologues à la recherche de leurs créateurs disparus. Là encore, le grand écart est vertigineux et rappelle la fin de Rencontres du troisième type.

La réussite est également technique, avec un superbe travail sur le design des robots aux visages morcelés. Impossible de ne pas saluer Teddy, l'ours du grand Stan Winston, véritable merveille d'animatronique qui pouvait interagir avec les acteurs et le décor sur le plateau. Il faudra aussi noter les participations de Robin Williams et Meryl Streep : lui prête sa voix au Dr. Know, tandis qu'elle donne la sienne à la fameuse fée bleue, des années avant de véritablement tourner avec Spielberg dans Pentagon Papers.

Film souvent oublié dans la longue et fructueuse carrière de Steven Spielberg, considéré comme l'un de ses rares petits échecs financiers et artistiques, A.I. : Intelligence artificielle est pourtant l'une de ses oeuvres les plus fascinantes, matures et audacieuses, qui mérite incontestablement d'être vue, revue, et rerevue.

 

commentaires

Hicks.Cash
22/04/2020 à 11:43

Never give up is the only secret to your dreams

Dirty Harry
19/03/2018 à 13:55

Film qui se laisse regarder sans déplaisir mais qui joue sur plusieurs tableaux quitte à déstabiliser (la fameuse structure Kubrickienne de "blocs narratifs"), des fois lourd (la "flesh fair" avec des vrais morceaux d'indignation dedans) des fois subtils (le rêve final, projection bouleversante du retour de la mère pour une seule journée, créant l'inconscient du robot et donc son "humanité"), la première partie en famille reste un film en soi à l'intérieur du film, quelques passages ironiques (Gigolo Joe qui sait parfaitement parler aux femmes dans une séquence "misogyne" délicieuse), plus quelques "visions"assez bien vues ("le chevalier à la rose" de Wagner lors de l'entrée de Rouge City, les méchas qui visitent les restes terriens désolés...) et une lumière absolument sublime ne m'ont jamais laisser trancher quoi penser de ce film. Malade pour certains, intimiste pour d'autres, pour moi l'erreur est de mélanger conte moral et conte féérique (l'aspect Pinnochio raté), le film ne sait pas exactement sur quel pied danser. Mais le gamin est très bien en effet...

Ben
19/03/2018 à 09:29

ça m'a donné envie de le revoir!
A l'époque la fin m'avait laissée sans voix... pure vision de science fiction que ces méchas surévolués, archéologues du futur.

actar
19/03/2018 à 08:14

Difficile à dire ce que Kubrick aurait pu en tirer. Un Spielberg moyen très réussi dans sa première partie mais qui devient indigeste avec la relecture de Pinocchio. La fin est interminable, reste une partition très juste de Haley Joel Osment alors jeune acteur prometteur (mais où est-il donc passé ??)

Fab
19/03/2018 à 07:26

Étourdissant de beauté

joflo
19/03/2018 à 00:01

A classer rayon niaiserie à coté de Peter Pan. D'ailleurs il y a beaucoup de similitudes avec ce dernier. Le regard de l'enfant sur le monde des adultes, l'enfant qui ne veut pas grandir ou plutôt son ersatz ici car c'est une machine et etc. A chaque fois que Spielberg aborde frontalement ces thèmes, il se plante et verse dans la guimauve. Pour ma part, je préfère Forest Gump.

Hasgarn
18/03/2018 à 18:52

J'étais resté sur ma faim avec ce film, complètement.
Plus le temps passe, plus j'ai l'impression d'être passé à coté à lire tout ce que j'en li ^^

Z
18/03/2018 à 17:48

Excellent ce film!! d'ailleurs à la fin le faux happy m'avait très surpris. David peut revoir sa mère, mais le temps d'une journée. Il sortira donc définitivement de l'enfance. Dure

Momo
18/03/2018 à 17:23

Le film met un peu de temps à démarrer puis il s'envole littéralement pour atteindre des sommets de beauté et de poésie
Merci EL pour ce rappel nécessaire

Redmond Barry
18/03/2018 à 16:59

ça fait vraiment plaisir de lire cela. Merci pour cet article.

@ Coco Rico Je partage tout à fait votre avis.

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