A.I. : Intelligence artificielle - le grand film incompris de Spielberg (et Kubrick)

Geoffrey Crété | 29 décembre 2021 - MAJ : 29/12/2021 12:04
Geoffrey Crété | 29 décembre 2021 - MAJ : 29/12/2021 12:04

A.I. : Intelligence Artificielle est peut-être l'un des Steven Spielberg les moins aimés. Alors que c'est l'un de ses grands films.

Jurassic Park, La Liste de Schindler, Les Dents de la mer, Rencontres du troisième type, Les Aventuriers de l'arche perdue, La Guerre des mondes, Il faut sauver le soldat Ryan, E.T. l'extra-terrestre, Minority Report, La Couleur pourpre, Ready Player One, West Side Story... peut-on faire filmographie plus grande, plus majestueuse, plus spectaculaire ?

Demi-dieu hollywoodien, Steven Spielberg a touché à tout (on attend le western), et presque toujours avec un talent exceptionnel. Mais parmi ses films moins aimés, il y aussi des pépites. La preuve avec A.I. : Intelligence Artificielle, fascinant film de science-fiction qu'il a récupéré après le décès de Stanley Kubrick. Une œuvre d'une beauté et d'une richesse folle, qui mérite d'être vue et revue et réévaluée.

 

A.I. : Intelligence artificielle : Photo Haley Joel OsmentPinocchio-robot

 

NAISSANCE ARTIFICIELLE

A.I. : Intelligence artificielle est dès le départ un projet spécial et extraordinaire, puisque Stanley Kubrick l'a développé pendant de nombreuses années. Dès la fin des années 70, le réalisateur de Shining et 2001, l'Odyssée de l'espace travaille sur l'adaptation de la nouvelle Supertoys Last All Summer Long de Brian Aldiss, engagé pour écrire le scénario. En 1985, le film semble avancer : le studio Warner Bros. s'y intéresse et Kubrick évoque avec Steven Spielberg la possibilité de le laisser le réaliser.

Celui-ci expliquait au Los Angeles Times en 2001 : « L'histoire était moins importante pour moi que le fait que la première fois que je l'ai rencontré en 79, il me disait qu'il voulait réaliser le film. Il m'a dit : "Ce sera super. Une production Stanley Kubrick, un film de Steven Spielberg. Tu ne penses pas que les gens voudront voir ça ?'. Mais le projet stagne. En 89, Kubrick vire Brian Aldiss, et Bob Shaw le remplace, avant de partir lui-même après quelques semaines. Ian Watson arrive alors, avec comme consigne de s'inspirer de Pinocchio. Au début des années 90, A.I. semble donc prendre forme, à un détail près : les effets spéciaux. Jugeant que la technologie n'est pas suffisamment avancée, Kubrick met son rêve de côté. Jusqu'à ce qu'un film sorte en salles et change la donne : Jurassic Park, de Steven Spielberg.

 

Photo Steven SpielbergSteven Spielberg sur le tournage d'A.I.

 

Fin 93, A.I. est officiellement annoncé chez Warner. Joseph Mazzello, neveu de John Hammond dans Jurassic Park, passe des essais pour le rôle de David. Kubrick engage les techniciens des effets visuels des dinosaures pour de premiers tests, non concluants. Début 94, Chris Cunningham, qui a travaillé sur les effets d'Alien 3, travaille sur des tests d'effets. Jan Harlan, beau-frère de Kubrick et producteur, dira à The Guardian en 2000 que les résultats de ces essais ont été désatreux.

L'idée de proposer la réalisation à Steven Spielberg flotte toujours. Il refuse, convainc Kubrick de continuer. Celui-ci filmera Eyes Wide Shut et mourra, en 1999. C'est à ce moment-là que Spielberg se lance dans l'aventure, soutenu par Harlan et Christiane Kubrick, épouse du cinéaste.

Pour la première fois depuis Rencontres du troisième type, Spielberg écrit lui-même, en partant du traitement de Watson. En 2000, il annonce officiellement que ce sera son prochain film, et le tournage commencera dès l'été. Jan Harlan lui a livré plus d'un millier de dessins et concepts, ainsi qu'un récapitulatif de six ans d'échanges entre Spielberg et Kubrick au sujet du film. Quelques essais avaient été filmés par Kubrick, comme des plans au-dessus d'un océan en furie, mais Spielberg part de zéro. 

 

Photo Eyes Wide ShutStanley Kubrick sur le tournage d'Eyes Wide Shut

 

RENCONTRES D'UN AUTRE TYPE

Idée reçue sur A.I. : Intelligence artificielle : la patte de Spielberg serait dans la première partie, plus sentimentale et centrée sur la famille, tandis que l'imagination de Kubrick serait au cœur de la suite. Erreur. Le réalisateur des Dents de la mer et Minority Report l'a clairement affirmé en interview en 2002 avec le critique Joe Leydon : « Les gens font comme s'ils connaissaient Stanley Kubrick et pensent qu'ils me connaissent, mais la plupart ne nous connaissent pas. Et ce qui est vraiment très drôle, c'est que toutes les parties d'A.I. que la plupart des gens considèrent comme venant de Stanley sont de moi. Et celles qu'on m'a accusé d'avoir adoucies et rendues sentimentales sont toutes de Stanley. L'ours en peluche, c'est Stanley. Les 20 dernières minutes du film sont complètement de Stanley. Les premières 35-40 minutes, tout ce qui se passe dans la maison : c'est mot pour mot le scénario de Stanley. Sa vision. »

Une confusion qui témoigne de la richesse d'une œuvre mal perçue à l'époque, et qui n'a pas vraiment rencontré son public - un budget d'une centaine de millions et un box-office d'environ 235 dans le monde, dont à peine 79 sur le continent américain. Un accueil à peine surprenant vu la complexité et l'étrangeté du film, bien moins calibré que quantité d'autres films de science-fiction.

 

Photo Haley Joel OsmentL'amour imprimé dans les circuits

 

A.I. : Intelligence artificielle est ainsi une oeuvre riche, qui s'ouvre peu à peu pour révéler son sens. D'une histoire intimiste centrée sur une famille, où David trouve sa place avant d'être menacé par son "frère" de chair et de sang, le film passe au récit d'aventure, avec un héros pourchassé et épaulé par un compagnon dans sa quête, avant de s'achever dans une dernière partie de pure science-fiction.

L'émotion et la réflexion mènent la danse, bien plus que l'action et le spectacle. En ça, A.I. : Intelligence artificielle aura logiquement laissé perplexe une partie du public, bien plus charmé l'année suivante par un Minority Report très réussi mais bien plus dans les clous. Malgré son univers futuriste ambitieux, A.I. : Intelligence artificielle se rapproche finalement plus de Rencontres du troisième type, le premier film de science-fiction de Steven Spielberg lui aussi intimiste et plus beau à chaque visionnage.

 

Photo Haley Joel OsmentSixième Sens vers le futur

 

LA GRANDE ILLUSION

Comment ne pas repenser au cirque des puces de John Hammond, évoqué dans une scène de Jurassic Park comme une gigantesque illusion à l'image des rêves de son parc ? Celle du professeur Allen Hobby, de Monica et Henry, de David. De la possibilité de créer artificiellement l'amour, mais également de le contrôler dans les circuits électroniques. 

A.I. : Intelligence artificielle est un grand film vertigineux, et l'un des plus ambitieux et précieux de Steven Spielberg. S'y entrechoquent sa vision lumineuse et douce du monde, avec ce petit héros magnifiquement interprété par Haley Joel Osment, et la brutalité baroque lorsque l'enfant découvre la Flesh Fair, sorte de version whitetrash du Dome de tonnerre de Mad Max. Le visage d'une nounou-robot ainsi que son doux sourire y sont avalés par de l'acide, comme une image de l'innocence détruite par la réalité dès lors que David sera abandonné, sans la protection maternelle qui faisait rempart contre le monde.

 

Photo Jude Law Jude Law dans la mémorable Flesh Fair

 

De visions saisissantes (les robots hors-la-loi qui fouillent les détritus à la recherche d'une pièce pour s'auto-réparer dans la hâte, avant d'être surpris par une gigantesque lune elle-aussi artificielle) en images magnifiques (la lumière de Janusz Kaminski, splendide), le film est une odyssée d'une ampleur étourdissante. Elle se termine d'une manière fantastique, à la croisée de l'intime et du magique - entre l'amour simple de la cellule familiale et la dimension folle d'un futur où les Mecha évolués fouillent la planète, tels des archéologues à la recherche de leurs créateurs disparus. Là encore, le grand écart est vertigineux et rappelle la fin de Rencontres du troisième type.

La réussite est également technique, avec un superbe travail sur le design des robots aux visages morcelés. Impossible de ne pas saluer Teddy, l'ours du grand Stan Winston, véritable merveille d'animatronique qui pouvait interagir avec les acteurs et le décor sur le plateau. Il faudra aussi noter les participations de Robin Williams et Meryl Streep : lui prête sa voix au Dr. Know, tandis qu'elle donne la sienne à la fameuse fée bleue, des années avant de véritablement tourner avec Spielberg dans Pentagon Papers.

Film souvent oublié dans la longue et fructueuse carrière de Steven Spielberg, considéré comme l'un de ses rares petits échecs financiers et artistiques, A.I. : Intelligence artificielle est pourtant l'une de ses oeuvres les plus fascinantes, matures et audacieuses, qui mérite incontestablement d'être vue, revue, et rerevue.

 

 

Newsletter Ecranlarge
Recevez chaque jour les news, critiques et dossiers essentiels d'Écran Large.
Vous aimerez aussi
commentaires
Eddie Felson
29/12/2021 à 23:44

West Side Story les amoureux de Tonton Spielby, à voir d’urgence car c’est l’un de ses meilleurs, un chef d’oeuvre de plus, une nouvelle adaptation qui résonne, bien que fidèle aux sixties, des maux de notre époque et est une merveille de mise en scène. Classique bis instantané;)

A I is demonic spirits inside
29/12/2021 à 18:19

j'etais alle le voir au cinoche, et il ne m'a pas emballé du tout,
mais la photo était bonne, celle de Kaminsky, il filme tous les Spielberg depuis Schindler et on reconnait ses contrastes et ses flares pelliculés ,plus une enorme sequence 100% CGi, assez impressionnante pour l' époque, qu'est ce que çà donne en 4K?en 2021?
j'espere que new york sous la flotte a la fin c'est pas du predicitive Program,
le petit prodige H J Osment qu'on avait decouvert dans un film de fantome avec Willis, a disparu des radars

Rencontres99
29/12/2021 à 15:51

Je rêve d'une suite à rencontres du 3ème type avec le retour de Roy Neary plus de 40 ans + tard : voir sa femme, ses enfants et leur relation, la surpopulation, la pollution de la planète, bref pleins de thèmes idéaux pour spielberg !

Kyle Reese
29/12/2021 à 14:56

A.I est devenu immédiatement après son visionnage au ciné un chef-d’œuvre classique pour moi. Spielberg ne m'avait pas autant ému depuis, E.T et La liste de Schindler. J'étais véritablement en vrac à la fin de la projo à la différence de mes potes.
Ce film touche à un sentiment que beaucoup d'enfants ont dû ressentir dans leur enfance à savoir la peur de la perte ou de l'abandon de ses parents. C'est sans doute ce qui a fait que j'y étais particulièrement sensible et qu'elle a fait écho à cette peur irraisonné chez moi à une certaine époque. .
Mais pas que. Après le copain Gizmo de Gremlins voici le nounours copain intelligent idéal Teddy. Une superbe création, il est littéralement magique ce personnage et a un rôle bien plus important qu'il n'y parait. Ce film est un pur joyaux d'anticipation, de technologie, de questionnement et de dilemme éthique et moral, de bienveillance et de cruauté, de pure poésie et d'amour. Et cette épilogue avec ce bond dans le temps complètement fou avec cette fois de la SF hardcore épuré. Ce film est un véritable conte moderne bouleversant.
Rien que d'en parler j'en ressens encore des frissons. Un cocktail d'émotions diverses sans pareil, dans le top de mes films préféré de Spielberg. Minority Report, WOW et A.I forment pour moi un triptyque de SF très précieux. Haley Joel Osment est parfait, il aurai mérité un oscar pour son interprétation.

Sprig
29/12/2021 à 14:32

@dahomey EXACT ! Je l'avais un peu oublié dans la série.

dahomey
29/12/2021 à 13:21

@actar et Sprig
Dans Futurman aussi que j'affectionne bien comme série.

Sprig
29/12/2021 à 13:17

@actar Dans "THE BOYS" (réponse à ta question où était passé Haley Joel Osment )

Sprig
29/12/2021 à 12:55

Pas vraiment sensible à la re lecture de pinnochio comme je n'avais pas été sensible à la re lecture de pocahontas dans Avatar. Ceci étant dit, j'aime revoir Avatar pour ses prouesses technologiques, la présence de Sigourney Weaver et son déroulé mais AI je n'y arrive pas.
J'adore le coté entertainment de Spielberg (suis un gros fan de Jaws, ET, Rencontres du 3e type, Indiana Jones, Jurassic Parc, Ready Player One) mais là, lorsque je le revois, je vois un mélange de Real steel mélangé à la moins bonne partie de Minority Report je n'arrive pas à accrocher. Je n'apprécie pas Jude Law lorsqu'il joue dans la sy fy (Captain Marvel par ex). Il a un côté trop sérieux pour nous emporter ailleurs.
Je ne contrarierai donc pas votre avis sur le film ni ceux qui l'adorent mais çà n'a pas pris du tout avec moi.

HB33
14/08/2020 à 01:42

Un réel chef d'oeuvre. Immense, bouleversant, mythique. La quête de l'amour maternel absolu, l humain dans toute son ambivalence , une image et une musique sublime, un chef d'oeuvre qui se révèle à chaque vue supplémentaire. Merci de votre critique. A voir et revoir . On en sort grandi et émerveillé.

Hicks.Cash
22/04/2020 à 11:43

Never give up is the only secret to your dreams

Plus
votre commentaire