La Passion du Christ : critique sanguinolente

La Rédaction | 24 septembre 2004 - MAJ : 06/09/2018 17:29
La Rédaction | 24 septembre 2004 - MAJ : 06/09/2018 17:29

Six mois après sa sortie sur les écrans français, La Passion du Christ aura fait plutôt l'effet d'un pétard mouillé ne provoquant, ni de raz de marée espéré en salles, ni de polémiques enragées, à l'instar de ce que l'on a pu observer aux États-unis. Sans doute le public français aura-t-il été plus apte à juger par lui-même du message ambigu délivré par Mel Gibson. Il n'empêche qu'en dépit de cet amoindrissement médiatique (toujours en comparaison du « modèle » américain), la vision du réalisateur aura été out, comme le fut en son temps le splendide La Dernière Tentation du Christ de Martin Scorsese, sujette à toutes les controverses, et ce jusqu'au sein même de notre rédaction.

VIOLENCE ET PASSION

Équivoque dans son titre, le nouveau long métrage du réalisateur de Braveheart place sa Passion dans un contexte historique ultra réaliste, et ne laisse à aucun moment planer le doute sur les enjeux d'une telle entreprise. Se basant sur les textes du Nouveau Testament (Matthieu, chapitres 26 et 27 ; Marc, chapitres 14 et 15 ; Jean, 18 et 19 ; Luc, 22 et 23), Gibson donne aux mots une forme picturale qui se rapproche à bien des égards de la peinture du Caravage. Le film prend toute son ampleur pour devenir, deux heures durant, une expérience cinématographique à part – quelque part entre 2001 et Saló –, hypnotique, viscérale et portée par la démesure de la violence qui s'en échappe. Et pourtant, au-delà du malaise évident qui nous pousse à reconsidérer le film à chaque minute, celui-ci fascine, tant par sa beauté formelle que par l'interprétation magistrale de ses acteurs.

 

 

 

La Passion du Christ joue ainsi avec ardeur sur sa forme, et alterne savamment mise en scène classique et post-moderne. De classique, nous en retiendrons surtout certains aspects, qui lui confèrent une identité propre au cœur du cinéma hollywoodien, sorte d'héritage des formes et du symbolisme religieux porté depuis maintenant plus d'un siècle à l'écran. Le premier mouvement de grue donne à la scène sa forme opératique ; le ciel et la lune rencontrent la terre et le mont des Oliviers. Impossible de ne pas songer un instant à l'ouverture du film de George Stevens, La Plus Grande Histoire jamais contée. Tout comme ce premier plan du Christ, de dos, qui se réfère autant au Samson et Dalila de Cecil B. DeMille qu'à Sous le plus grand chapiteau du monde du même cinéaste. De post-moderne, nous en retiendrons principalement des effets de montage, souvent bancals durant le premier quart d'heure, jouant sans retenue sur les accélérations et les ralentis dans un même plan. Étrange et utile à la fois, cette alternance n'a en fait pour but que d'engendrer sur le spectateur une sorte de stimulus, le préparant à subir,sur près de deux heures, ce que Hollywood a produit à ce jour de plus violent dans son histoire.

 

 

 

Car il faut bien l'admettre, l'aboutissement de la violence donne au film une dimension autre, qui le place plus dans un contexte d'objet filmique qu'au rang d'œuvre de cinéma à part entière. Aussi, du premier coup reçu jusqu'à son dernier souffle, Gibson n'hésite pas à faire part au spectateur de la douleur physique et morale du personnage. En multipliant les insultes, les crachats, les jets de sang, les coups de fouets et autres sévices corporels, le cinéaste stigmatise la douleur pour la rendre insoutenable et, plus que tout, inhumaine. Et d'inhumanité, il en plus que question ici, tant les personnages extérieurs à la scène incarnent une forme tout aussi excessive de haine. Les soldats romains sont représentés comme de véritables bêtes assoiffées de souffrance, où chaque cri, chaque coup et chaque giclée de sang leur procure une sensation de plaisir exquis, sorte d'accomplissement d'eux-mêmes dans l'art de la barbarie. Tout comme les Pharisiens du Conseil dont on ne nous cache pas la crainte de voir en Jésus le véritable Messie, préférant de ce fait libérer le criminel Barabbas et voir crucifier l'un des leurs.

 

 

VIOLENCE ET COMPASSION

Le film se place dans une position où chaque plan se délecte par une approche picturale dominante qui, soit accentue la beauté et la pureté des images, soit joue le rôle de contrepoint face à la violence. Gibson use et abuse des figures de rhétorique et leur permet de transparaître comme une forme de langage à part entière. Les synecdoques affluent, mettant en avant avec pertinence toute la douleur que subit Jésus. Aussi celles-ci influent-elles, lors des gros plans de visage, sur l'expressivité d'un regard vide, affaibli et pourtant plein de sens, mettant le spectateur au premier plan d'un spectacle cauchemardesque et, semble-t-il, sans fin. Ajoutons à cela de nombreux plans subjectifs dont on connaît l'impact sur le spectateur, tout comme de nombreux regards caméra. Ces mêmes regards fatigués puisent leur force dans une continuelle absence de dialogues. Ici, certains silences sont rois.

 

Autre figure, autre langage. Les flash-back qui accompagnent le film, outre leur poids pédagogique, permettent à Mel Gibson d'extirper de son fardeau le Christ, afin de lui rendre l'espace de quelques secondes sa liberté par l'esprit. Et ces instants sont beaux, simples et précieux. Ils incarnent la paix retrouvée, la conviction que tout n'est pas vain. De beaux souvenirs en somme, parfois anodins, mais qui ramènent le film à une dimension humaine et bouleversante. À l'exemple de ce flash-back magistralement intégré en montage alterné où Jésus s'écroule sous le poids de la croix, et où, quelque vingt-cinq ans auparavant, l'enfant innocent qu'il était tombe par terre, sous le regard protecteur et aimant de Marie. Et c'est dans ce même regard que l'homme, agonisant, retrouve la chaleur d'une mère qui ne peut l'approcher, victime elle aussi du destin tragique de son fils.

 

 

 

En décidant d'apporter au sein du réalisme celui de la langue, Gibson prend le parti pris de faire jouer ses acteurs en araméen et en latin. Choix judicieux puisqu'il va exactement dans le sens de l'œuvre, et désormais possible grâce à son édition DVD. Son désir de vouloir créer sur le public un choc émotionnel véhiculé par l'image et le son est sublimé par l'absence de traduction. Finalement, le principal regret vient de la partition. John Debney, même s'il parvient à de nombreuses reprises à donner un sens profond à cette musique ethnique, n'arrive pas à s'écarter du chemin tracé seize ans auparavant par Peter Gabriel avecLa Dernière Tentation du Christ. Mais tout cela reste bien anecdotique, tant il se dégage de cette Passion une puissance dans chaque image, une perfection dans chaque cadrage qui laisse part régulièrement à une lecture métaphorique, aussi parfaite sur pellicule qu'elle l'est sur papier.

De cette rencontre possible entre violence et passion, due à un pertinent excès formel, le cinéaste parvient à susciter chez le spectateur un sentiment palpable de compassion, où chacun des coups portés le traverse métaphoriquement dans sa chair, créant une alchimie parfaite entre lui et l'écran. Bien loin des polémiques, qui auront fait au bout du compte les beaux jours du film, et en dehors de toute appartenance religieuse, c'est dans le dernier tableau composé du film (une Piéta), où chacun des protagonistes semble perdu dans les limbes de la douleur, qu'un regard caméra de Marie en dit bien plus long que toute parole sur la leçon de tolérance qu'est l'histoire de Jésus.

Avec La Passion du Christ, le réalisateur de Braveheart nous propose sa vision des douze dernières heures de la vie du Christ. Au-delà de toutes polémiques et débats sensationnels qui ont suivi la sortie du film, qu'en résulte-t-il vraiment ?

 

 

Tout simplement un spectacle et un étalage de la violence absolument insupportable (au sens premier du terme), où Jésus subit durant quasiment deux heures les pires sévices imaginables sans que jamais la caméra de Gibson ne nous épargne le moindre détail. Alors oui, le cinéaste réussit amplement son pari de nous montrer, comme jamais auparavant au cinéma, que le Christ a souffert au plus haut point pour les pécheurs que sont tous les hommes. Oui, derrière ces images insoutenables (difficile de ne pas détourner les yeux lors de l'interminable séquence de flagellation où les morceaux de chair volent et où le corps du Christ finit par ressembler à un steak haché « humain »), le message sur la violence des hommes, vue comme le pire des fléaux et qui doit être rejetée et combattue par tous, passe de la manière la plus efficace et directe possible. Mais un tel message peut-il réellement avoir une portée, un impact qui dépasserait réellement le simple cadre de la projection et de l'inévitable discussion-débat entre personnes de bonne compagnie ? Permettez à l'auteur de ces lignes d'en douter considérablement.

 

 

Malgré une lourdeur de mise en scène presque touchante à force de répétition pour le moins maladroites (les flash-back façon cours de catéchisme accélérés en tête), ou de surenchère (les chutes au ralenti du Christ appuyées par une musique omniprésente), d'audaces visuelles pour le moins déconcertantes (les apparitions démoniaques), de partis pris historiques discutables, cinématographiquement (réelle valeur ajoutée de l'utilisation de l'araméen comme langue principale du film ?) et idéologiquement (la place plus qu'importante prise dans la crucifixion du Christ par les Pharisiens, en comparaison de la grande neutralité de Ponce Pilate), La Passion du Christ a toutefois le mérite d'être une vraie vision de cinéaste, celle d'un réalisateur obsédé depuis ses débuts « mad-maxiens » par le désir de souffrir à l'écran.

Était-elle la plus appropriée pour mettre en scène les dernières heures de la vie du Christ ? Sincèrement, non, puisque lorsque les lumières se rallument, c'est avant tout et presque uniquement à la représentation graphique d'un homme martyrisé et massacré que l'on pense, et non à la symbolique et au message du sacrifice ultime qu'a fait le Christ pour l'homme.

 

Résumé

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commentaires
Andarioch
06/09/2018 à 17:23

"Équivoque dans son titre"
Je suis mal placé pour jouer les théologiens à deux balles mais le titre veut bien dire ce qu'il veut dire puisque la passion du christ désigne justement ce moment précis, à savoir la montée du Golgotha sous les coups et les insultes.
Rien d'équivoque donc.
Je dis ça c'est pour aider^^
Sinon rien à dire sur le film. Vu il y a longtemps, je n'en garde que l'impression de m'être arraché un ongle dans un angle de porte.

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