Critique : The Road to Guantanamo

Par Audrey Zeppegno
5 juin 2006
MAJ : 25 février 2020
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Michael Winterbottom n’en est pas à son premier brûlot politique. Il suffit de survoler sa filmographie, en faisant un crochet par Welcome to Sarajevo et In this world, pour prendre le pouls de son engagement alter mondialiste. Mais, jamais le chicaneur n’avait pondu un pamphlet aussi efficace et déboulonnant que Road to Guantanamo ! Si sa dernière petite bombe en date, nous tord les boyaux comme rarement une œuvre de fiction s’en est déjà montrée capable, c’est qu’à l’instar du Punishment Park de Peter Watkins, son immersion dans le quotidien végétatif de la très contestable prison de Guantanamo emprunte les voies métissées d’un vrai-faux documentaire désarçonnant.

Petit récapitulatif contextuel à l’intention de ceux qui auraient passé les cinq dernières années, reclus aux antipodes : suite aux avènements du 11 septembre, les States atteignirent un niveau de paranoïa protectionniste qui dépassa l’entendement. En réduisant en cendres le World Trade Center, Ben Laden et ses faucheurs enrubannés alimentèrent un état de panique sans précédent. Ground Zéro fit l’effet d’une boule de neige cataclysmique. Et, en bon sauveur de la planète, Bush déclara la guerre à tout ce que la mappemonde dénombrait de tyrans, en missionnant ses G.I en Afghanistan et en Irak, tandis qu’un détachement d’accoucheurs de Moudjahiddin en puissance furent mandés dans le désert de Guantanamo, où ils officient encore aujourd’hui.

Sur le papier, cette cellule de crise, nichée en plein cœur du désert cubain, vise à « détenir des combattants illégaux et à sonder leurs liens éventuels avec des organisations terroristes ou les talibans ». Tout ça, bien sûr, dans le respect le plus scrupuleux du droit international et de la dignité humaine. Mais dans les faits, les interrogatoires qui se déroulent à l’ombre de ce goulag des temps modernes, multiplient les exactions en tous genres. Détenus sans limite ni chef d’accusation, et souvent au seul motif de leur doctrine religieuse, les suspects incarcérés dans ce no man’s land juridique subissent tout ce que l’on peut imaginer de tortures psychologiques et de mauvais traitements physiques.

Ce voyage jusqu’au bout de l’enfer, Winterbottom le décortique minutieusement, en filant à la trace l’odyssée -tirée d’une histoire vraie- de trois britanniques d’origine pakistanaise, interpellés sans raison apparente, et cuisinés sans relâche dans cet antre de la phobie yankee, avant d‘être relâchés deux ans plus tard, faute de preuve. Campé par une brochette d’apprentis comédiens, tourné avec deux mètres de fil barbelé et trois blocs de préfabriqués, filmé caméra à l’épaule pour mieux coller aux corps et disséminer ses effets de réel, Road to Guantanamo réussit l’exploit de nous initier au chaos, sans jamais incriminer notre ignorance sommaire d‘occidentaux déconnectés.

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