Traqué : critique bestiale

Laurent Pécha | 27 juin 2017 - MAJ : 02/07/2018 13:44
Laurent Pécha | 27 juin 2017 - MAJ : 02/07/2018 13:44

William Friedkin est à lui tout seul un sacré paradoxe. Insaisissable à plus d'un titre, le cinéaste n'a jamais cessé de se chercher durant sa longue, éclectique, et inégale filmographie. Ainsi, il fut capable de changer de vision, d'opinion au fil des années (voir son revirement vis-à-vis de la peine de mort et les conséquences sur le montage de son Sang du châtiment), ou pire de se contredire au sein d'un même film (L'Enfer du devoir). Certains pourraient le qualifier d'irresponsable (à chaque sortie d'un de ses films, le mot est balancé par ses détracteurs), d'autres y voient un grand artiste, du genre de celui qui en s'interrogeant laisse la porte ouverte à la réflexion, celui qui permet au spectateur de se forger sa propre opinion. Traqué est l'illustration exacte de ce principe friedkinien : vide de sens pour certains, d'une insondable richesse pour d'autres. Dont nous.

CHERCHER LA (GROSSE) BÊTE

À la lecture de son pitch, Traqué a vite fait d'être catalogué par l'immense majorité de clone de Rambo, ou pire, de simple, même si efficace, film d'action bourrin qui permet de laisser son cerveau à l'entrée de la salle. Malgré ses apparences fortement trompeuses que William Friedkin, fidèle à sa ligne de conduite, ne cherche d'ailleurs presque jamais à éviter, il n'en est rien. Traqué s'impose après une heure et demie tétanisante comme une immense œoeuvre barbare.

Si sur l'écran on semble se retrouver avec la version basique d'un colonel Trautman barbu lancé à la poursuite de son poulain devenu incontrôlable, Friedkin va s'évertuer au fil des minutes à transformer ce concept, ou mieux, à s'en servir pour atteindre son « simple » objectif : illustrer cinématographiquement de manière magistrale et définitive la pensée de Hobbes, « l'homme est un loup pour l'homme ». Pas étonnant alors que le réalisateur démarre son film de la façon la plus spectaculaire et écoeœurante qui soit, au cœoeur d'un charnier kossovar, aux images mille fois plus choquantes et impressionnantes que celles entrevues lors du massacre de la population par les soldats américains de L'Enfer du devoir. Tout le propos du cinéaste va ainsi être de montrer en live comment la part d'humanité de deux combattants ne cesse de se réduire au profit de l'instinct animal le plus basique, celui de tuer ou d'être tué.

 

photoTommy Lee Jones et Benicio Del Toro

 

ABSTRACTION / COAGULATION

Avec un sens formel à la maîtrise inimaginable, Friedkin réussit l'impensable : un film à l'épure parfaite, un récit qui va droit à l'essentiel, où tout le superflu aurait été gommé au montage (ou mieux au tournage). N'ayant que faire de signer aux yeux de certains un film sans scénario, Friedkin minimise les dialogues au point d'être quasi totalement absents lors de la dernière demie-heure, survole ou esquisse les personnages mais en leur laissant quelques mots ou regards pour les cerner et se consacrer à la seule traque. En forêt puis en ville pour finir par un inéluctable retour dans les bois, ce mano à mano au caractère œoedipien, Traqué multiplie les images et scènes chocs.

Totalement investis dans leur rôle à tel point qu'on se demande comment ils pouvaient cohabiter sur le plateau entre deux prises, les deux géniaux comédiens se rendent coup pour coup, galvanisés, on n'en doute pas une seconde, par un Friedkin déchaîné, adepte du réalisme le plus criant (voir l'inconscient réalisateur qui tournait la course-poursuite sous les rames du métro de French connection en live sans avoir eu d'autorisation de tournage). Résultat, on n'avait jamais vu un « spectacle » aussi brutal à l'écran, l'ultime affrontement au bord d'une chute d'eau constituant un sommet à la violence inouïe où le sang coule à flots.

 

Résumé

Traqué s'impose comme une étonnante aventure individuelle, voire psychanalytique, où l'homme civilisé se confronte à la part de violence qu'il ne voulait pas assumer et qu'il espérait pouvoir expulser de lui. Alors qu'il apparaît au début du film vouloir venir en aide à un loup blessé, Tommy Lee Jones apprend petit à petit à intégrer sa part animale et à l'accepter. Ce n'est qu'à l'aune de cette analyse intime et viscérale que Traqué prend tout son sens et sa force exceptionnelle. Friedkin rules !

Lecteurs

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commentaires

Alexiaaucarré
28/06/2018 à 20:57

https://youtu.be/EHD-4PFFuqQ

J ai adoré ce film mais maintenant j ai du mal à ne pas rire sur certaines scènes :-)

Dirty Harry
28/06/2018 à 16:25

On pense au Cameron des débuts pour la sécheresse dans l'action mais Friedkin sait aussi être un chorégraphe qui sait se faire discret dans ce genre (l'inverse d'un John Woo au style bien plus ostentatoire dans l'action). C'est un bon petit film, comme Friedkin sait nous les pondre depuis les années 2000 et son perpétuel renouvellement montre qu'il est lucide à ne pas se laisser aller sur les lauriers de la jeunesse ou à la vanité (cf cet extrait où il remet à sa place le jeune Nicolas Winding Refn : https://www.youtube.com/watch?v=1jPWGEoyJHY )

Matt
28/06/2018 à 14:10

Bon film de Friedkin, je rejoins assez Sylvinception sur le fait qu'il ne s'agit pas l'un de ses meilleurs. En tout cas pas pire que The Nurse ou l'Enfer du Devoir.
Le combat final devant la cascade était l'une de meilleurs chorégraphie réaliste que je n'avais plus vu depuis longtemps à l'époque pour un film d'action US.

Petite aparté, certes Friedkin a tourné certains plans sans autorisation pour French Connection mais la majeure partie de la course poursuite était planifiée, organisée et répétée par l'équipe du film. C'est une légende que tout cela a été filmé illégalement. Friedkin en parle himself dans les bonus du film et dans son autobiographie.

sylvinception
28/06/2018 à 10:15

Pas un mauvais Friedkin, mais loin de faire partie de ses meilleurs.
Je sais pas ou vous avez été cherché ces "presque" 5 étoiles, mais faut pas déconner, pour ma part j'ai un peu trop souvent le sentiment de visionner un banal téléfilm, sauvé par quelques scènes mémorables mais trop peu nombreuses - je précise que je suis fan de Crazy Billy.

the défenders
28/06/2018 à 09:24

enfin du vrai cinéma ; buriné et brutal j adore !!!

Dutch Schaefer
28/06/2018 à 09:12

Je suis un fervent défenseur de ce Friedkin depuis que je l'avais vu en salle à sa sortie!
Vif! Nerveux! Sec! Violent! Brutal! Sauvage!
Certains tacherons feraient bien d'en prendre de la graine, afin de nous proposer un autre niveau en terme de cinéma!

corleone
28/06/2018 à 00:43

Impeccable tout simplement!

Hasgarn
27/06/2018 à 21:38

Maitre Friedkin a frappé un immense coup avec ce film. L'épure n'est que le concept, ce film a compris un chose : "Show, don't tell".

Et là, on a largué toute la production hollywoodienne moderne.

Une œuvre d'art.

pulp
27/06/2018 à 21:17

Exacte suivez le conseil de Terminéator.

Terminéator
27/06/2018 à 21:05

On aimerait avoir plus de film de ce genre et de ce calibre mais dans le Hollywood actuel ça devient compliqué. C'est juste un film magistral qui n'a pas du tout rencontré le succès escompté. À découvrir en urgence pour ceux qui ne l'on pas encore vu. Un vrai Bon film de cinéma de genre avec une vraie signature , du contenue et très divertissant.

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