Qu’il s’agisse de son personnage principal (Dahlia, une mère en instance de divorce qui emménage dans un nouvel appartement avec sa fille Ceci) ou des rôles secondaires qui l’entourent, tous les protagonistes de Dark water partagent en effet la même solitude au sein d’une ville trop grande pour eux. Le propriétaire et le concierge du nouvel immeuble où habite Dahlia ainsi que l’avocat de celle-ci pour le divorce apparaissent ainsi toujours perdus au milieu des buildings et de la foule, sans famille ni vie personnelle apparente, et n’ont entre eux que des relations strictement professionnelles. Incarnés par des acteurs de première classe (John C. Reilly, Pete Postlethwaite, et surtout un méconnaissable Tim Roth), ces personnages ont une vraie présence dans le récit, et transforment le drame d’une femme paralysée par ce qu’elle a vécu enfant avec sa propre mère en mal-être urbain ressenti par tous.
En cela, l’américanisation du film de Nakata est très réussie : la mégalopole new-yorkaise où le scénario a été transposé depuis Tokyo est au centre de l’histoire, et le regard inédit que porte sur elle Salles la rend particulièrement inquiétante. À l’image de l’équilibre mental précaire de Dahlia sous lequel sont tapis ses cauchemars et ses psychoses prêts à exploser, New York cache à deux pas de la vitrine qu’est Manhattan des quartiers franchement angoissants, comme celui de Roosevelt Island où se situe l’action. Une île entièrement recouverte d’immeubles décrépis qui, surtout sous la pluie torrentielle qui s’abat sur New York pendant tout le récit, inspirent à eux seuls un profond malaise et représentent dès lors le principal atout du film. Entre ce décor exceptionnel, l’ancrage du film dans une réalité étouffante et la performance à fleur de peau de la toujours parfaite et toujours sublime Jennifer Connelly, on est peu à peu happé par cette relecture de Dark water.
On se prend même à rêver que celle-ci rejoigne le clan très fermé des remakes réussis, en passant l’éponge sur les quelques stigmates dus au formatage hollywoodien (forçage maladroit du trait sur le pathos de Dahlia, effets de mise en scène et scènes spectaculaires trop appuyées, personnage de l’enfant énervant à force d’être intelligent et mature). La dernière partie du film nous ramène malheureusement sur terre de façon brutale. Car là où Nakata parvenait à s’élever vers des sommets d’émotion via un final apocalyptique, Salles trébuche sur un climax étonnamment mou (peut-être dû à son inexpérience dans le domaine horrifique) et surtout sur l’épilogue.