Critique : Old boy

Eric Dumas | 2 septembre 2004
Eric Dumas | 2 septembre 2004

Il s'en sera fallu de peu pour que la Palme d'or du festival de Cannes 2004 soit coréenne. Vainqueur du Grand Prix du festival, Old Boy arrive dans nos salles ce 29 septembre. Tandis que les avis sur l'auteur se partagent entre génie et imposture, entre violence gratuite et douleur viscérale, une chose est sûre, le film ne laisse pas indifférent et procure un choc.

Patchwork

Réalisateur connu en France pour son film Joint Security Area, mais plus encore pour son terrifiant et fascinant Sympathy for Mr Vengeance, un drame obscur et extrême, Park Chan-wook continue de laisser s'enfoncer ses personnages dans les abîmes de la douleur et du pathétique au sens propre du terme, et entraîne avec lui les spectateurs dans une spirale infernale. Le thème central de Old Boy devient habituel pour le réalisateur : la vengeance se métamorphose en une chasse à l'homme, une obsession du harcèlement psychologique. La violence est à la fois physique et répulsive, à l'image des gros plans qui accompagnent certains sévices corporels. Elle est également « organique » dans la recherche d'une quête d'existence, de renaissance, après des années d'incarcération, portée par une incroyable séquence gastronomique. Si le film travaille sur la douleur physique et plus encore sur la souffrance mentale et le sadisme, il n'en reste pas moins une délicate complainte amoureuse.

En alternant un quotidien urbain violent et une nostalgie sentimentale, Park Chan-wook fait naître un choc émotionnel et visuel qui laisse une impression d'incompréhension et de pièce manquante dans ce gigantesque puzzle. Couplant à cela une narration jouant avec les temporalités (l'ouverture in medias res, la télévision comme unité calendaire, les transitions associées à un réveil…), le réalisateur utilise la matière de son sujet dans la forme même de l'œuvre. C'est en enchaînant également les indices et les solutions qu'il donne à son film une ambiance ludique, à la manière de The Game, qu'il dote d'une esthétique à la Fight Club. Sous forme de descente aux enfers, la mise en scène entraîne les personnages dans un jeu du chat et de la souris, dont les enjeux dépassent bien souvent le héros victime. Si le sujet du film et son traitement sont typiquement fincheriens, certaines caractéristiques visuelles rappellent également l'univers à la fois triste et glauque du réalisateur américain. Servi par des plans à l'esthétique sale et stylisée, des cadres insolites et novateurs, Park Chan-wook se présente comme un réalisateur postmoderne. Sa caméra semble nourrie de l'univers publicitaire, des jeux vidéos (un Beat them all avec son scrolling horizontal, à l'image du combat dans le couloir où, à coups de marteau, Oh Daesu élimine des hommes de main), et les clips musicaux.

En opposition, et c'est probablement ce qui fait toute la force de son cinéma, il se réapproprie certaines figures de style de la nouvelle vague française comme le jump cut ou le raccord elliptique… Plus encore, certaines séquences semblent portées par une fraîcheur et une « légèreté » qui évoque le cinéma de François Truffaut, à l'image d'une promenade en vélo à la manière des Mistons. Dans cette confrontation, une puissance émotionnelle inédite voit le jour, et certaines séquences atteignent des sommets de lyrisme et de poésie. Pour accroître davantage cette impression et cette opposition entre passé et présent, la musique se montre inspirée par l'écriture de Georges Delerue pour sa partie nostalgique et mélodique, tandis qu'elle flirte avec le style de Philip Glass pour son aspect rythmique et chronométré. La bande originale est à ce titre une véritable réussite.

Une fois encore, Park Chan-wook touche le public par sa fantastique mise en scène pointue et machiavélique, une direction d'acteurs parfaite (mention spéciale à Choi Min-sik / Oh Daesu), et l'universalité de son sujet. En s'attachant au processus de sensations à la fois physiques et émotionnelles, le cinéaste parvient à sortir le spectateur de sa position passive pour le faire participer. Le croisement improbable du postmodernisme et d'un cinéma dramatique excessif. Et si le temps détruit tout, il reste cependant le support de la vie qui doit continuer, aussi incertaine qu'en soit l'issue, aussi atroce fut-elle…

Résumé

Lecteurs

(3.7)

Votre note ?

commentaires

Aucun commentaire.

votre commentaire