Films

Le Téléphone de M. Harrigan : critique qui ne rappelle pas sur Netflix

Par Déborah Lechner
5 octobre 2022
MAJ : 1 novembre 2022

Netflix a ajouté à son catalogue une nouvelle adaptation de Stephen King, cette fois de la nouvelle Le Téléphone de M. Harrigan tirée du récent recueil Si ça saigne. Si le film, réalisé par John Lee Hancock et mené par Donald Sutherland et Jaeden Martell, n’est pas dénué d’ambition ou d’idées et qu’il surpasse de nombreuses autres adaptations de l’auteur, il ne parvient pas à convaincre pour autant. ATTENTION SPOILERS !

Le Téléphone de M. Harrigan : Affiche US

FAUSSES PISTES

Étant donné le synopsis du film Le Téléphone de M. Harrigan, le public pouvait légitimement s’attendre à une histoire d’épouvante old-school reprenant le poncif des appels vers l’au-delà et du téléphone comme vecteur horrifique. Bref, une histoire dans la veine de La mort en ligne, Hellphone, One Missed Call, Wounds ou plus récemment The Black Phone, par ailleurs tiré d’une courte histoire de Joe Hill, le fils de Stephen King.

Et le fait que Le Téléphone de M. Harrigan soit une nouvelle adaptation du maître de l’horreur qui débarque sur Netflix pour le mois d’Halloween avait de quoi renforcer l’idée, surtout après l’écriture du roman Cellulaire dans lequel un virus zombie se transmet via téléphone portable. 

 

Mr. Harrigan’s Phone : Jaeden MartellIl a lâché son 06

 

Dès le départ, le film joue avec les codes classiques du genre pour installer une ambiance angoissante et menaçante : une musique pesante, une photographie terne et brumeuse, un village pittoresque, un manoir sinistre, une relation à la fois tendre et malsaine, ainsi qu’un vieil homme patibulaire joué par Donald Sutherland. Tout ou presque laissait donc penser que le scénario allait forcément prendre une tournure pleinement surnaturelle et horrifique (du moins pour ceux qui n’ont pas lu l’oeuvre originale). 

Mais comme on aurait pu le soupçonner avec la présence à la réalisation et au scénario de John Lee Hancock (qui n’a jamais versé dans les esprits vengeurs et autres malédictions des enfers), toutes ces pistes narratives et visuelles ne font qu’induire en erreur. Exit donc les monstres en CGI, les dieux de la mort, les spectres translucides et autres entités paranormales peu commodes, le long-métrage tenant bien plus du drame que du film de genre attendu.

 

Mr. Harrigan’s Phone : Jaeden MartellJaeden Martell

 

et LÀ, c’est le drame

Malgré ses messages sans expéditeur (vivant) et ses morts troublantes qui surviennent dans la seconde moitié du film, le récit ne bascule jamais complètement du côté du fantastique ou du rationnel et laisse toujours ses effets surréels sujets à interprétation. Que ce soit Kenny Yankovich ou Deane Whitmore, l’accident et le suicide sont aussi probables qu’un châtiment de l’au-delà, tandis que le hasard et le jeu des probabilités ne sont pas à écarter. 

Le fait de maintenir le flou sur la nature des événements a d’abord le mérite de contourner les attentes et de diriger le film vers un récit plus morne et contemplatif qu’effrayant, jusqu’à ce que la frustration prennent le dessus. Le sentiment d’avoir été trompé s’intensifie à mesure que le film déjoue ses propres effets narratifs et trahit en quelque sorte ses promesses. 

 

Mr. Harrigan’s Phone : Jaeden Martell« Bizarre, ça capte mal »

 

C’est tout particulièrement le cas avec la mystérieuse porte censée renfermer « de terribles secrets » qui ne renferme qu’une pièce symbolique dédiée à la jeunesse de M. Harrigan et à la vie dont il a choisi de se couper (et cette révélation a de quoi être décevante).

De même, la question de savoir si M. Harrigan est véritablement mauvais ou non irrigue le film, mais ne trouve jamais de réponse. Le récit tend à dire que de son vivant, l’ancien homme d’affaires n’était pas un coeur tendre, qu’il a été dur et revanchard, laissant ainsi deviner une cruauté sous-jacente, mais jamais au point où il pourrait devenir un meurtrier démoniaque ou un ange de la mort. Cette atmosphère entre deux mondes installe également un rythme trainant de plus en plus ennuyeux et rébarbatif

 

Mr. Harrigan’s Phone : Donald SutherlandDonald Sutherland

 

VIEILLIR FAIT MOURIR

Le véritable coeur du film concerne la solitude, et les différents moyens d’y pallier ou de s’y enfoncer. De fait, la plupart des personnages sont seuls ou isolés : le père veuf toujours dans sa maison à attendre que le temps passe, l’adolescent qui ne parvient pas à faire le deuil de sa mère et le vieil ermite en exil dans son immense manoir.

En réalité, Craig est entouré, mais toujours de façon artificielle. Il n’échange et ne partage jamais rien avec ses soi-disant amis et ne parle jamais à sa copine de vive voix, tandis que tous disparaissent de sa vie une fois le bal du lycée passé. Il ne parvient pas non plus à se lier avec son colocataire de fac et n’entretient que des relations pudiques, à peine esquissées, pour constamment le maintenir en autarcie. Malheureusement, même si le jeune interprète prouve un peu plus son talent après The Lodge, le protagoniste est trop passif pour être suffisamment caractérisé, et donc intéressant ou attachant. 

 

Mr. Harrigan’s Phone : photoDes amis de paille

 

Le propos du film est quant à lui niais, ouvertement moralisateur et se contente de décrire le téléphone portable comme une porte sur le monde qu’il tient à chacun d’ouvrir ou de fermer (avec un passage « prophétique » ultra forcé sur les dérives d’Internet). C’est donc un discours assommant, voire ringard par moments, surtout quand le film crie: « Rah tous ces jeunes pendus à leur téléphone, c’était quand même mieux avant » à travers sa mise en scène.

Ces banalités – qui n’en seraient pas si la nouvelle et le film ne s’inscrivaient pas dans un contexte aussi contemporain – sont cependant plus pertinentes dans la réalisation et la composition des plans. Dès le début du film, Craig et M. Harrigan se font face et maintiennent constamment une distance physique. Le fait d’offrir un téléphone portable permet d’inverser les rôles du professeur et de l’élève, tout en leur permettant littéralement de se rapprocher dans un cadre resserré.

 

Mr. Harrigan’s Phone : photo, Donald Sutherland, Jaeden Martell« Et ça, c’est YouPorn, le nouveau Playboy »

Lors de leur première conversation téléphonique (censée logiquement accentuer l’éloignement des deux personnages), la mise en scène et le montage donnent au contraire l’impression qu’ils se tiennent presque côte à côte pour la première fois. Mais là encore, passé la première moitié du film, celui-ci ne s’encombre plus d’idées de réalisation et devient de plus en plus plate jusqu’au final pour le moins risible

Le Téléphone de M. Harrigan est disponible sur Netflix depuis ce 5 octobre

 

Le Téléphone de M. Harrigan : Affiche US

Rédacteurs :
Résumé

On comprend bien les intentions du film et ce qu'il y a de malin dans le fait de contrecarrer l'horreur attendue, mais le résultat manque de rythme et de tension. Le Téléphone de M. Harrigan rejoint ainsi la liste des adaptations peu mémorables de Stephen King (même si c'est toujours mieux que de se ranger du côté des pires).

Tout savoir sur Le Téléphone de M. Harrigan
Vous aimerez aussi
Commentaires
9 Commentaires
Le plus récent
Le plus ancien Le plus populaire
Commentaires en ligne
Afficher tous les commentaires
Thierry.1

Perso, j’ai beaucoup aimé ce film sobre et intelligent qui remue et s’installe durablement dans notre esprit. Ce n’est pas un chef d’oeuvre mais c’est un très bon film.

jean luc dardenne

J’ai arrêté après 15 minutes.. les films Netflix, ça fait peur… mais pas dans le bon sens

jphi77

Totalement d’accord avec g0urAngA qui a parfaitement formulé une interrogation (voir un mystère…) sur la médiocrité (et le manque d’inventivité) de la plupart des longs métrages Netflix. Cela peut donner lieu à une enquête interessante

GTB

@g0uranga > On est reparti: « films Netflix » ça ne veut pas dire grand chose. En tout cas, pas ce que les gens semblent penser. Les projets fabriqués, financés, gérés et produits par Netflix ne représentent peut-être même pas 30-40% des Originals. Dans le tas il y a de la distribution et de l’acquisition (comprendre, des films qui n’ont pas été fait pour et par Netflix).

Et surtout, tapez-vous les 1000 films qui sortent en salles en France sur une année et voyez combien vous en qualifiez de bons/très bons pour faire le constat de ce qu’est la qualité moyenne en général. C’est juste pas facile de faire un très bons films. Sans parler du côté subjectif, comme Blonde qui divise en 2 extrêmes.
Le truc c’est que vous identifiez les articles « Netflix », là où chaque film cinéma sera pris indépendamment. Mais faisons le constat très concrètement sur les dernières critique EL de films cinéma.
– Ticket to Paradise 2/5
– L’Origine du Mal 4/5
– Novembre 2.5/5
– Smile 3/5
– Jumeaux Mais pas Trop 1/5
– Sans Filtre 3.5/5
– The Woman King 3/5

C’est pas non plus le défilé des louanges. Et heureusement. On manque déjà cruellement de temps pour voir ne serait-ce que les trucs intéressants un peu partout.
Sur Netflix comme ailleurs, il faut regarder qui fait le film (c’est pas une garantie mais ça aiguille pas mal déjà).

Pour ce qui est de la liberté, c’est justement à double tranchant. Encadrer permet d’éviter aussi les dérives artistiques. Et pour terminer je soulignerais qu’un film peut être moyen/imparfait tout en étant malgré tout intéressant. C’est pas tout excellent ou tout merdique, sans rien entre les deux :).

Bon cela dit j’avoue que ce M Harrigan ne me tente absolument pas et que, même s’il y a eut du bon, 2022 n’a pas été dingue en films Originals. Mais j’ai espoir pour ce dernier trimestre, il y a un très beau programme.

Xbad

J’ai beaucoup aimé la nouvelle et suis très fan du casting, ce soir pour moi

Geoffrey Crété

@Poutoulitoumou

On ne précisera jamais ça en intro, parce que c’est plus que réducteur. Ca veut dire quoi téléfilm / téléfilm premium / vrai film ? C’est plus que relatif, et ça exige des détails, plutôt qu’une étiquette collée en deux mots. Pour répondre à ce que cette question sous-entend, on écrit une critique entière. Et si vous ne voulez pas encore la lire, il y a la note + le résumé à la fin, qui résume l’avis et devrait vous aider.

Poutoulitoumou

Je n’ose pas lire la critique de peur d’être spoilé, mais je n’aurai qu’une question :

Est-ce que ça ressemble à un vrai film ? À un téléfilm premium ? Ou à un téléfilm classique ?

Difficile de savoir souvent, ça serait bien de le préciser dès l’introduction.

Kyle Reese

Dommage car au niveau du casting et des visuels ça correspond tout à fait à la nouvelle … mais comme je l’avais déjà dit c’est une jolie nouvelle mais bien courte, parfaite pour un recueil mais insuffisant telle quelle pour donner un film avec du souffle. Il aurait évidement fallu développer comme pour Les évadées par exemple. Là comme le dit la critique ça semble être juste une adaptation minimum syndical vite faite mal faite, sans aucun recul sur ce qu’on pouvait en tirer.
Si ça saigne est sorti aux US il n’y a que 2 ans. Ca m’énerve car ça jette du discrédit sur King qui lui écrit toujours aussi bien, que ce soit des histoires courtes ou longues. Bref … je ne regarderais pas du coup, aucun intérêt.

g0urAngA

C’est fou comme les bons films Netflix se comptent sur les doigts de la main.Pour une plateforme sensée donner un entière libérté à ses créateurs, je ne comprend pas le fossé qualitatif entre leurs séries et leurs films…

Depuis un moment maintenant, chaque fois que je fois une bande annonce d’un film estampillé Netflix, je me dis « ehhh merde »…

Ce serait intéressant de faire un dossier et de découvrir pour quelles raisons, la sauce ne prend pas qualitativement parlant pour les longs métrages Netflix…