West Side Story : critique du nouveau chef-d'oeuvre de Steven Spielberg

Déborah Lechner | 7 décembre 2021 - MAJ : 24/12/2021 13:27
Déborah Lechner | 7 décembre 2021 - MAJ : 24/12/2021 13:27

Soixante ans après le chef-d'oeuvre de Jerome Robbins et Robert Wise, West Side Story revient chanter et danser au cinéma avec l'adaptation réalisée par Steven Spielberg. Réinterpréter le classique de Broadway sur grand écran était un projet qui lui tenait tout particulièrement à coeur et lui permet de prouver une nouvelle fois sa maestria du 7e art.

I like to be in America

Pour son rêve de comédie musicale qu'il s'était promis de réaliser, Steven Spielberg s’est lancé un double défi à double tranchant : adapter sur grand écran un des titres les plus cultes de Broadway - si ce n’est le plus culte -, tout en passant après l'adaptation cinématographique de 1961, récompensée de 10 Oscars et considérée à raison comme un chef-d'oeuvre. Et comme espéré, cette rencontre au sommet entre Broadway et Hollywood est une prouesse artistique audacieuse qu'on peut d'ores et déjà qualifier de nouveau chef-d'oeuvre.

Avec une passion communicative, le cinéaste de 74 ans démontre une nouvelle fois son éclectisme sans jamais trahir le matériau d'origine ou s'y enchaîner. Le scénariste Tony Kushner (déjà crédité sur Munich et Lincoln) préserve l'essence de l'oeuvre et reprend respectueusement les partitions de Leonard Bernstein et les paroles de Stephen Sondheim, mais s'applique surtout à mettre en exergue les thématiques sous-jacentes de la pièce originale. En ressort un long-métrage plus franc, violent et politique, qui donne aux gangs de rue et leur malaise social une importance égale à l'histoire d’amour romanesque de Maria et Tony.  

 

West Side Story : photo, Rachel ZeglerPlus d'intimité pour le couple

 

Profitant d’un recul historique que n'avaient pas Jerome Robbins et Robert Wise, ce nouveau West Side Story explicite la gentrification des quartiers pauvres de New York, et tout particulièrement de l'Upper West Side qui n'est plus qu'une ruine disputée par deux clans orphelins qui en seront inévitablement dépossédés. Dès son ouverture, le film surplombe ainsi les chantiers de démolition et plonge littéralement au milieu des gravats, de la poussière et des bâtiments éventrés au terme d’un plan séquence magistral qui contextualise d'emblée cette mutation urbaine aux allures de guerre civile.

Les dialogues, intelligemment remaniés, abordent plus frontalement le racisme, la pauvreté, la peur et le sentiment d'exclusion des deux groupes issus de l'immigration, dont le film appuie autant les ressemblances que les différends avec un regard plus actuel. Pour ce faire, la communauté et la culture portoricaines sont remises en avant, avec le choix d'inclure des lignes entières en espagnol (sans sous-titres), tandis que le scénario leur offre plus d'interactions et s'invite dans leur intimité plus que le film original n'avait osé le faire.

Tout comme le scénario jette un nouvel éclairage sur le personnage d'Anybodys, un homme trans qui ose revendiquer sa masculinité à haute voix, ou l'agression d'Anita par les Jets, explicitement présentée comme une tentative de viol.

 

West Side Story : photoLe chant des partisans

 

Someday, somewhere

S'il est plus politique et se tourne vers le passé pour mieux décrire les affres de la société américaine actuelle, West Side Story reste une réadaptation vibrante et enchanteresse, dont chaque plan est un joyau au service d'une immense pièce d'orfèvrerie. Ce bijou est en partie confectionné par Janusz Kaminski, le directeur de la photographie qui suit le réalisateur depuis La Liste de Schindler et dialogue avec les ombres, les lumières et les couleurs pour une esthétique délicate et tout simplement sublime.

Spielberg quant à lui s'écarte des origines scéniques de l'oeuvre et décloisonne les cadres en tournant en extérieur pour intensifier son spectacle musical et lui donner plus d'ampleur et de réalisme. Pour marquer cette authenticité, il sillonne davantage les rues du quartier - celles au coeur même du conflit - dans des numéros euphoriques et entraînants, en particulier la reprise d'America avec son ambiance carnavalesque. Dès l'ouverture, il casse la staticité de la première adaptation, affirmant un peu plus le traitement cinématographique de sa réadaptation. 

 

West Side Story : photoLes Figures de l'ombre

 

Sa caméra ne reste donc plus spectatrice du ballet, mais y prend pleinement part. L'objectif se mêle aux acteurs, les surplombe, accompagne leurs mouvements élancés, les dicte par moments, pour devenir un élément à part entière des chorégraphies virevoltantes de Justin PeckWest Side Story reprend les mêmes séquences, qu’il réarrange habilement pour donner aux chansons une autre signification. Un des exemples les plus frappants est celui de Rita Moreno dans le rôle inventé de Valentina, la veuve portoricaine de Doc, qui hérite du titre mélancolique Somewhere, et charge la musique d’une symbolique plus universelle, le morceau étant à l’origine chanté par Maria et Tony après la rixe des Jets et des Sharks. 

 

La chanson Cool intervient quant à elle plus tôt dans le récit et oppose Riff à Tony. Cette scène, là encore minutieusement chorégraphiée pour mêler danse et bagarre, renforce la dramaturgie et accentue l'implacabilité du drame à venir. Au lieu de ressouder les Jets, cet affrontement déchirant renverse la dynamique du groupe en fracturant la relation entre Tony et Riff, plus fraternelle et sentimentale. Le pistolet prend donc une place plus importante dans l'intrigue, symbolisant l'escalade de haine et l'engrenage dans lequel les deux gangs sont pris.

 

West Side Story : photoLe point de non-retour 

 

THIS IS THE VOICE

Enfin, il serait malhonnête de ne pas consacrer une dernière partie au casting, composé de plusieurs noms encore méconnus du grand public, mais bien plus proches des personnages qu'ils incarnent. À commencer par Rachel Zegler, l'interprète de Maria âgée de 20 ans, à qui Spielberg offre son tout premier rôle au cinéma. Avec son visage juvénile, sa gestuelle gracieuse et sa voix de princesse Disney, son prochain rôle dans le remake de Blanche Neige en prises de vues réelles apparait comme une évidence.

La jeune actrice vole malgré elle la vedette à son partenaire d'affiche, Ansel Elgort, qui apporte plus de fragilité et de sensibilité à Tony, à qui il prête une voix suave, mais un peu trop introvertie. L'émotivité du film repose également sur Rita Moreno - ancienne actrice d'Anita -, dont la voix éraillée s'élève pour l'un des moments les plus poignants du film. Son personnage est à la fois un pont générationnel et ethnique, lui donnant plus de consistance que le Doc joué par l'acteur Ned Glass.

 

West Side Story : photoAriana DeBose

 

Le casting féminin se retrouve cependant vite éclipsé par l'énergique Ariana DeBose. L'actrice succède à Rita Moreno sans avoir à rougir, de même que Mike Faist dans la peau d'un Riff plus nerveux et David Alvarez dans celle d'un Bernardo plus passionnel. En plus de ses talents indéniables de chant et de danse, la distribution offre une complexité aux personnages, de la même façon que Spielberg s'empare de l'oeuvre pour lui donner une nouvelle tonalité, sans jamais renier son héritage.

 

West Side Story : Affiche française

Résumé

Ce nouveau West Side Story est un pari fou, magnifiquement exécuté. Animé d'une passion et d'une excitation qui traversent l'écran, Steven Spielberg livre un de ses longs-métrages les plus sincères, qui n'aura aucun mal à s'imposer parmi les meilleurs films de l'année, et de sa carrière.

Autre avis Alexandre Janowiak
Steven Spielberg réussit son pari avec West Side Story, adaptation visuellement plus ample, plus moderne et plus concrète. Et même si, en étant moins abstrait, son récit perd en subtilité, il gagne en romanesque et densité, pour offrir un terrain de jeu plus palpitant à son superbe casting dont l'étoile Ariana DeBose.
Autre avis Antoine Desrues
La rencontre entre West Side Story et Steven Spielberg est d'une évidence désarmante, une émulsion qui donne lieu à un bijou d'orfèvrerie. L'un des plus beaux films de l'année, tout simplement !
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commentaires
napo
21/12/2021 à 19:07

il paraissait difficile de faire mieux que l'original se Wise mais le pari zsr réyssi

Giorno Giovanna
13/12/2021 à 19:39

J'adhère pas, c'est juste du repompé alors que l'original est parfait si même lui fait dans le réchauffé ou vas on..

Simon Riaux - Rédaction
13/12/2021 à 10:24

@Ethan

C'est, encore une fois, absolument n'importe quoi.

Les écrans numériques ne rendent pas les films "ternes". Nombre de classiques sont d'ailleurs visibles aujourd'hui dans de biens meilleures conditions qu'ils ne l'étaient avant "le numérique". Ce qui n'empêche évidemment pas de tomber sur une mauvaise copie, un transfert pourri ou autres joyeusetés.

Mais là encore, ça n'a strictement aucun rapport avec le numérique.

Peut-être plus avec votre ignorance totale du sujet, le matériel que vous employez, ou la date à laquelle remonte votre dernier rendez-vous chez l'ophtalmo.

Ethan
13/12/2021 à 10:02

@JR
Il y a vraiment une différence nette. Les nouveaux écran rendent terne les anciens films.
Je n'aime pas revoir souvent les films que j'aime pour avoir toujours envie les revoir. Ca ne fait aucun doute certains films comme retour vers le futur ont pris un coup de vieux à l'heure actuelle car les écrans sont numériques qui rendent terne l'image.

Aller le voir à Kinepolis et et vous verrez

Lors du passage écran standard écran HD à première vue notamment sur des films type comédie on ne la voyait pas la différence mais il y en avait une

JR
10/12/2021 à 21:19

@Ethan, mes 15ans de projection viennent de saigner en vous lisant...

J'ai vécu la transition numérique (chez UGC), on (les spectateurs) nous disait juste avant être en numérique quand on etait encore en 35,puis qu'on etait en 35 alors qu'on venait de passer au numérique...

Donc... Comment vous dire....?

Ethan
10/12/2021 à 20:02

@Simon
@Kyle

Je te dirai également que les films numériques propose une image de style jeux vidéos. Ce sont des images empruntées à l'art des jeux vidéo

On peut apprécier les films mais ce pas comme la photo argentique et les films à la pellicule qui proposent une image au plus proche de la réalité.

Le cas du premier film Jurassic Park illustre bien où le numérique sert d'ajout au film à la pellicule pour introduire quelque chose d'un probable les dinosaures.

C'est d'ailleurs pour ça que beaucoup estiment que les dinosaures étaient plus réel dans le premier film Jurassic Park que dans le prochain qui sortira l'année prochaine

Sur cheval de guerre, on est vraiment sur une image brillante qui fait mal aux yeux je trouve.

Ce qui s'est passé après 2004 c'est une éviction des films tournés à la pellicule au profit d'une industrie : les plateformes streaming notamment Netflix que vous chérissez

Ce retour vers le futur les producteur le disent dans ce reportage qu'ils ne souhaitaient pas numeriser les films comme les premiers star wars ( qui ont été beaucoup retravaillé et qui ne ressemblent plus vraiment à ce qu'ils étaient)

La copie numérique que vous me citez n'est donc pas de même nature que celle pour les premiers Star Wars

De même étant vraiment sûr que c'est celle qui est diffusée à l'heure actuelle, rien n'est moins sûr

Ethan
10/12/2021 à 19:34

@Simon
@Kyle
Sur les 2 films je parlais des décors l'un ommence en Irlande l'autre en Angleterre dans des paysages qui se ressemblent.

À l'inverse je trouve que visuellement horizons lointains est plus intéressant

Le visuel d'un film pellicule n'est pas le même que le visuel d'un film numérique. Tu sembles préférer le rendu visuel numérique.
Par ailleurs la projection d'un film pellicule sur écran numérique comme c'est le cas aujourd'hui ternit un peu l'image.
J'ai été voir au tournoi retour le futur à Kinepolis et l'image de film est ternit car il était projeté sur un écran numérique.
Tout ça pour dire qu'il faut relativiser quand tu dis "que cheval de guerre est plus intéressant visuellement que la croûte..."

Ce que je veux dire par là c'est que les films à la pellicule et les supports analogiques étaient du cinéma de qualité

Qu'il y a une industrie aujourd'hui qui fait disparaître l'autre pour moi ça n'a pas de sens. Puisque nous avons là deux types de cinéma qui sont différents. Les deux devraient pouvoir coexister.

Au lieu de ça on enlève les écran analogique et le cinéma à la pellicule disparaît.

Sur Le Secret de la Licorne excuse-moi mais ce n'est pas un remake. Je te rappelle que dans ce film il n'y a pas seulement le secret de la Licorne mais d'autres albums de Tintin !!
Et Tintin n'apparaît pas comme un reporter un mène l'enquête mais plutôt comme un héros américain

Maintenant oui je vais regarder les derniers films et la bande d'annonce

Pulsion73
10/12/2021 à 15:02

Et bien tant mieux, face à de tels arguments, je craignais le pire puisque que l'on nous gave régulièrement avec un politiquement correct de plus en plus omniprésent au cinéma et c'est parfois rageant.

Simon Riaux - Rédaction
10/12/2021 à 13:12

@Pulsion73

Et pour aller plus loin, il s'agit, presque toujours, spécifiquement de répliques qui se trouvent doublées en anglais par les chants et les choeurs.

Donc littéralement, le sous-titrage n'a rien de nécessaire.

Ah et je parle espagnol comme une vache allemande. Aucun problème de souci, de compréhension ou de quoi que ce soit à ce niveau là.

Pulsion73
10/12/2021 à 13:00

petit oubli : Réponse à l'attention de Simon Riaux concernant son commentaire du 9.12.

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