Affamés : critique d'un film de monstre qui a la dalle

Mathieu Jaborska | 17 novembre 2021
Mathieu Jaborska | 17 novembre 2021

Il était temps ! Attendu pour avril 2020, Affamés aura mis plus d'un an et demi à nous parvenir, la faute, bien sûr, à une certaine pandémie. Et pourtant, la réputation bâtie par son réalisateur Scott Cooper, plus convoité que jamais au sortir du sublime western classique Hostiles, a suffi à préserver l'excitation autour de ce film d'épouvante avec Keri Russell et Jesse Plemons, produit par Guillermo del Toro. Quoique, cette aura pourrait se retourner contre lui.

chômage monstre

Dans le collimateur des amoureux de fantastique grâce à l'implication de Guillermo del Toro, longtemps fantasmé par les admirateurs de Scott Cooper, ralliés à sa cause depuis Crazy Heart, Les Brasiers de la Colère ou évidemment HostilesAntlers (titre original) n'a pas séduit tous ses publics à l'issue de ses projections américaines. Si les premiers spectateurs étaient pour la plupart ravis, les seconds, inconditionnels du cinéaste, en sont sortis déçus, eux qui voyaient dans les bribes de scénario révélées un détournement habile des codes horrifiques.

En effet, l'intrigue se déroule en Oregon, au coeur d'une bourgade sinistrée, dévastée par l'agonie de l'industrie dont elle dépendait. C'est dans un monde où se morfond une population gangrénée par la pauvreté et la toxicomanie qui va avec que Julia (impeccable Keri Russel) et son frère Paul (Jesse Plemons, toujours aussi impressionnant) enquêtent sur les blessures d'un enfant taiseux. Les thèmes développés par Nick Antosca dans sa nouvelle, adaptée par Cooper et Henry Chaisson, semblaient s'accorder parfaitement à la vision d'un cinéaste qui ausculte à travers le 7e art de petites fractions des États-Unis.

 

photo, Keri RussellLe dessin inquiétant : un gros classique

 

C'est oublier que le metteur en scène n'omet jamais d'embrasser avant tout un genre. Lorsqu'Hostiles évoquait avec beaucoup de sensibilité la face sombre de la conquête de l'Ouest, c'était à l'occasion d'un retour aux sources du western. Fier, il assumait ses relents fordiens perdus au milieu d'une culture populaire se repaissant encore des restes stylistiques et des excès de violence pop du western spaghetti.

La réaffirmation quasi chirurgicale du genre, c'est exactement l'objectif d'Affamés qui, entre deux productions post-Conjuring de plus en plus empêtrées dans des formules interchangeables et détachées des peurs contemporaines, revient à un geste cinématographique beaucoup plus épuré, soigné et intime.

Forcément, la métaphore filée ne fait pas dans la subtilité et les personnages se dévoilent de manière très mécanique. Mais ils permettent surtout au long-métrage de viser une expérience horrifique dépouillée, une expérience qui représente très littéralement le mal d'une époque - en l'occurrence ici d'un lieu - et enserre son spectateur dans des nappes de malaise, lesquelles peuvent abriter des visions cauchemardesques révélatrices des monstres se terrant dans les entrailles humaines. Ni train fantôme vide de sens ni film à thèse envahissant, Antlers met le contexte social au service de l'horreur et pas l'inverse. D'où sa réception, elle aussi calée dans un entre-deux.

 

photo, Keri RussellAu coeur des ténèbres

 

Scott fait beauCoup peur

À travers cet exercice, il parvient à toucher du doigt une viscéralité qui se révélera être justement liée aux thématiques de Hostiles. L'horreur se dégageant du film provient avant tout des surcouches de noirceur sur lesquelles s'est construite cette petite parcelle de société. Elle s'immisce au moment où les strates de vernis se craquèlent et infectent les innocents, ici représentés par le personnage de Lucas, interprété par la véritable révélation du casting : le jeune comédien Jeremy Thomas, dirigé à la perfection dans un rôle extrêmement complexe pour son âge.

Cette idée d'une épouvante en embuscade, qui se terre, Cooper et ses co-scénaristes la développent explicitement dès la sublime scène d'introduction. Une note d'attention absolument glaçante où les ténèbres d'un sol américain trop longtemps souillé par l'industrie et ses conséquences envahissent le cadre. Trêve de sursauts artificiels : le cinéaste mise tout sur l'atmosphère de sa ville rongée de l'intérieur, terreau fertile pour quelques visions d'horreur remarquablement dévoilées et de rares éruptions de violence spectaculaires.

 

AntlersÀ la clé : des cauchemars originaux

 

À force de petits travellings inquiétants et de plans rigides laissant au hors champ son mystère, il cherche surtout à capter l'émergence d'un monstre, et toutes ses étapes. Et malgré le rythme binaire de la première partie, la dévotion de sa mise en scène s'avère très rafraichissante. En faisant glisser progressivement les thématiques sociales de son récit en arrière-plan, il traite sa bestiole en devenir avec un soin tout particulier.

Le matériel promotionnel a eu le bon goût de ne rien révéler des derniers actes et tant mieux. Ces ultimes minutes, magnifiées par des effets spéciaux non seulement solides, mais également éclairées avec ingéniosité accomplissent l'objectif du film : un retour à une forme de franchise horrifique, thématiquement et esthétiquement.

Peu étonnant qu'il se soit attiré la bienveillance de del Toro, admirateur des monstres devant l'éternel : Antlers se voue corps et âme à ses amours monstrueux, prolonge son interprétation des créatures fantastiques, rattachées pour le meilleur ou pour le pire aux parias de notre monde, quitte à laisser transparaitre quelques défauts (une écriture très artificielle) et à irriter une partie de son public. Comme beaucoup des productions du maître, Affamés ne révolutionne rien, mais arbore la sincérité nécessaire à une reconnaissance par les amateurs du genre. Et ça lui suffit amplement.

 

Affiche officielle

Résumé

Au risque de décontenancer, Affamés met son passionnant contexte au service de l'horreur plutôt que l'inverse. En résultent un très beau film de monstre et un modeste retour aux sources horrifique.

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Lecteurs

(3.5)

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commentaires
Terry
21/11/2021 à 23:08

Un gamin bizarre: check
Une infection: check
Un humain qui se transforme en zombie/bête/chose: check
Un dessin bizarre: check
Des jump scares: check
Voilà.
Allez, next.

"Trouvez en un autre"
21/11/2021 à 10:17

C'est sûr que le shérif n'est pas Sherlock Holmes... l'enquête piétine passablement mdr

Blue Star
19/11/2021 à 15:42

"Affamés" quel doux euphémisme, d'un ennui mortel soporifique ^ ^
Je conseil vivement Feast de John Gulager, sorti en 2005 !
-"Dans un bar perdu au fin fond du Texas, la soirée se déroule paisiblement quand brutalement, la nuit tourne au cauchemar. À quelques pas de là, des créatures mutantes, affamées, se sont échappées d'une base de recherche militaire et elles ont faim de chair humaine !"-
Du huis clos bien gore et barré ! Là au moins on sait ce que l'on regarde !
Yabon les boyaux ! Miam miam !

Alloys
19/11/2021 à 08:50

Un film sympathique, qui se laisse regarder mais qui s'étire par moments vers des scènes un peu trop mélodramatiques, sur le passé des personnages (je n'ai pas réussi à avoir de l'empathie pour cette histoire). A mon goût, le rythme est trop souvent rompu par ces moments longuets.

(Si je ne me trompe pas, dans la conclusion de votre critique, il y a une petite coquille : "aux sources horrifiques" ^^)

Marc
18/11/2021 à 14:11

Moin pire que ce navet Malignant dans les films d'horreurs récents le début est prenant le mythe de la créatures pourquoi pas ! Malgré les scènes sanglant aucune peur un film oubliable dès la sortie de la Séance du cauchemar ;)

Rorov94M
18/11/2021 à 11:56

Ressemble étrangement à RAZORBACK de Russell Mulcahy mais surtout à PROPHECY de John Frankenheimer.
Moi j'dit ça...

Tonto
18/11/2021 à 00:28

"Affamés ne révolutionne rien, mais arbore la sincérité nécessaire à une reconnaissance par les amateurs du genre."
Tout est dit, ça résume parfaitement ce film, qui n'est pas un grand film comme l'était Hostiles, mais un très solide film d'horreur, mis en scène de main de maître par une des valeurs les plus sûres du cinéma américain actuel...

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