The Vigil : critique qui sent la peur et la mort

Simon Riaux | 21 juillet 2020 - MAJ : 21/07/2020 12:43
Simon Riaux | 21 juillet 2020 - MAJ : 21/07/2020 12:43

Yakov a quitté la communauté juive orthodoxe dans laquelle il a passé toute sa vie. Mais en quête d'argent, il accepte pour une nuit de participer à une veillée funèbre. Désigné pour passer la nuit seul avec le corps d'un homme qu'il ne connaît pas, il va être confronté à un mal ancien et aux conflits qui le minent. Voilà pour le point de départ de The Vigil, étonnant premier film et véritable tremplin pour les ténèbres.

LA PEUR EN SOLITAIRE 

Pour le connaisseur de cinéma de genre comme l’amateur de frissons grand public, la peur est devenue de plus en plus rare à l’écran. À force de connaissances encyclopédiques ou de recettes éculées, il est devenu difficile d’effrayer les uns, et dispensable d’offrir auautres plus qu’une poignée de frissons inoffensifs. C’est pourquoi quand un long-métrage, à fortiori un premier film, parvient à générer de longues plages d’angoisse, il brille d’un éclat indiscutable. 

C’est le cas de The Vigil, dont son réalisateur consacre absolument toute son énergie à générer un terrain de jeu de prime abord ludique, puis inquiétant et enfin franchement flippant. Conscient de ses moyens très limités, il restreint son récit à une unité de temps, de lieu et d’action, centrée sur un protagoniste quasi unique. Une apparente simplicité qui l’oblige à faire feu de tout bois pour engendrer un récit dynamique. Dès lors, chaque détail de la composition des plans, les oscillations de la photographie, le montage et surtout le travail du son (re)deviennent les matières premières de la terreur.  Et si les jumpscares ne sont pas absents, on appréciera combien Keith Thomas varie les approches.

 

photo, Lynn CohenQuand on veuve on peut

 

Étirant souvent ses scènes, quitte à mettre durablement à mal le spectateur, il alterne entre passages extrêmement éprouvants et longues plages d’angoisse, à la manière de ce que proposait The Jane Doe Identity. Conscient qu’il doit toujours laisser au spectateur l’espace pour emplir l’écran de ses propres peurs, il fait de cette veillée funèbre un réceptacle cauchemardesque dont il est bien difficile de détourner le regard. Enfin, la belle idée de ces passages est d'interconnecter terreur existentielle et douleur physique.

Ne tranchant jamais, le scénario mêle les deux, offrant aux sévices qui s'abattent sur le protagoniste un renfort de sens, mais aussi de brutalité. Au sein de cette équation qui laisse finalement peu de place aux fioritures (ni personnages secondaires ni sous-intrigues), chaque hurlement compte, la moindre angoisse nous pousse dessus à la manière d'une mauvaise herbe vorace.

 

photoUne hantise qui laisse peu de place à la lumière

 

NOUVEAUX MYTHES ET VIEILLE TROUILLE 

Ce qui permet également à The Vigil de pénétrer progressivement sous l’épiderme du public, c’est son choix d’immerger le public dans la mythologie juive, dont les symboles, l’esthétique et le bestiaire diffèrent grandement du cathoporn adopté traditionnellement par les studios américains. Doté d’un rapport à l’abnégation, d’une conception de la damnation radicalement différente, l’univers qui prend vie à l'image sera pour une majorité de spectateurs bien plus original et donc imprévisible que le tout-venant de la production contemporaine. 

De même, en usant de manière ludique d’idées et de concepts kabbalistiques, le récit confronte son protagoniste à des principes efficacement générateurs d’effroi, tels que le doute, la permanence de la douleur, et un rapport renouvelé à la culpabilité. Si ces ingrédients offrent leur lot de pure trouillasse, ils sont aussi des vecteurs d’humanité et donc de poésie parfois inattendue. Que notre héros improvise une tentative de fuite pour le moins craquante, ou visite un instant les souvenirs traumatiques d’un autre, l’horreur qui contamine le scénario progresse toujours selon nos battements de cœur, les épousant avec une sensibilité cruelle. 

 

photoYakov est dans de beaux draps

 

Pour prometteur et flippant qu’il soit, The Vigil n’en demeure pas moins un premier film qui, parfois trop conscient de la réussite de ses effets, les étale un peu trop. On pense notamment à des jeux de manipulation ravageurs autour de la perception du protagoniste, mais trop présents pour ne pas devenir prévisibles.

De même, en optant pour un climax essentiellement symboliste (plastiquement superbe), le cinéaste nous envoie un déluge d’images puissantes, dans une atmosphère irrespirable et néanmoins baroque, aussi à l’aise pour citer Dario Argento que Lucio Fulci, mais prend le risque de perdre certains spectateurs en quête d’explications. Reste un premier effort parfaitement flippant, et riche d’un extrêmement accrocheur. 

 

affiche

 

Résumé

Keith Thomas écrit et réalise là son premier long-métrage, dont le sens de l'effroi et l'intelligence émotionnelle laissent espérer que ses créations peupleront longtemps nos cauchemars.

Lecteurs

(4.0)

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commentaires

Internaute
22/07/2020 à 20:09

@Simon Riaux

Saint Maud possède déjà bien plus d'idées, d'images ou au moins de séquences originales, uniques, que The Vigil. Il suffit de voir les jumpscares de l'un et de l'autre pour comprendre que ce n'est pas du même niveau. D'un côté, on a deux jumspcares imprévisibles, originaux, puissants, qui nous propulsent dans l'horreur avec une vraie force, et dans l'autre on a des tas de jumpscares tellement attendus que le réalisateur compense avec un mixage hyper épidermique pour s'assurer que le spectateur saute de son siège.
Et c'est pareil pour la culpabilité, il y a ça dans Saint Maud, mais si je parle aussi du " Rituel " c'est pas pour rien, car c'est littéralement le même drame - un proche qui s'est fait tuer sous ses yeux sans qu'il ai pu faire quoi que ce soit - qui pousse le personnage principal à être coupable. Sauf que c'est 100x plus ambigu et utile dans l'un, où il est confronté à sa lâcheté et son incapacité d'agir dans un environnement de danger tout le long du film, que dans The Vigil, où le mec se met carrément à pleurer face à la caméra et limite expliquer à voix haute sa tristesse au spectateur. Même personnage qui, à la différence du personnage principal très bien joué et écrite dans sa mysticité dans Saint Maud, passe son temps à faire des moues d'incompréhension et d'inquiétude à d'innombrables instants où n'importe qui comprendrait des la première seconde que quelque chose cloche, un cliché absolu.

Donc vraiment, je ne me trouve pas dur, je suis bon public et j'essaie toujours de voir le bon dans les films ( surtout d'horreurs ) mais là j'ai vraiment trouvé que Keith Thomas se foutait de la tronche du spectateur de A a Z. Je préfère largement l'ambiance, l’atmosphère, l'originalité plastique d'un Saint Maud ( qui n'est pas non plus un chef d'oeuvre absolu, je dis pas, mais qui reste un vrai moment étonnant ) que le côté totalement factice et vu-revu d'un The Vigil.

Simon Riaux - Rédaction
22/07/2020 à 18:21

@Internaute

J'aime beaucoup Saint Maud, mais prétendre que le film fait preuve d'originalité, c'est un peu fort de café. En termes d'écriture, c'est une reprise de la plus vieille ambiguité du monde, à savoir la tension autour de la démence réelle ou supposé du personnage principal. On compte littéralement les films y ayant recourt par centaines.
Quant à la mise en scène, souvent impressionnante, elle cite bien trop souvent Ari Aster pour qu'on la considère comme originale.
Quant à l'impact du folklore juif, là aussi, les ressorts mis en oeuvre autour de la mythologie et de la bébête qui occupe le héros me paraissent pas mal trancher avec le tout-venant des menaces classiques du cinéma de genre.

Et ça n'en fait pas moins un excellent film d'effroi... très classique.

Je vous trouve, très très dur avec The Vigil.
Bien sûr on trouve des sursauts... dans une poignée de séquences.
Bien sûr il y a une petite vieille... dont le rôle est bien différent des flippantes mémés à la James Wan.
Bien sûr il est question de culpabilité... mais avec un traitement opposé à sa conception judéo-chrétienne.

Internaute
22/07/2020 à 18:16

Alors là... J'ai pu voir ce film à Gerardmer et j'ai été soufflé par à quel point le film est un exemple de tout ce qui ne va pas dans le cinéma d'horreur. Quel genre de golmond en 2020 peut oser proposer de l'horreur aussi conventionnel et cliché ? Pour faire peur, c'est simple, il suffit de faire des jumpscares incroyablement prévisibles, avec en prime un mixage sonore ultra violent pour bien que le spectateur sursaute... Pour faire peur, c'est simple, il suffit de montrer des ongles en gros plans gratter le sol... Pour faire peur, c'est simple, il suffit d'installer un personnage principal aussi charismatique qu'un paquet de Miel Pops mal interprété, et avec en plus une back story de culpabilité d'un ennui et d'une non-puissance astrale... Sans oublier la classique petite vielle... Et l'argument « Non mais tu comprends, c'est juif, donc c'est différent de la masse ! », le dire la même année que le très bon Saint Maud qui renverse vraiment les codes de l'horreur chrétien et propose vraiment quelque chose de nouveau, c'est lourd.
Donc les gens si vous voulez regarder un bon film d'horreur étonnant, avec en prime une culture rare dans le cinéma d'horreur et surtout un personnage principal qui a un passé coupable : Matez « Le rituel » sur Netflix ou même « Midsommar », mais n'allez pas voir The Vigil. C'est presque honteux, du pur foutage de gueule.

Lascar
22/07/2020 à 10:21

*reconnu

Lascar
22/07/2020 à 10:20

@Riau

Mon talent ne sera vraiment reconnue qu'après ma mort!

Simon Riaux - Rédaction
22/07/2020 à 09:40

@Lascar

Notons déjà combien elle engendre d'hilarants commentaires.

Et rappelons à ceux qui en douteraient que le film est autant une apologie du judaïsme que Jurassic Park un plaidoyer en faveur des attaques animales.

Lascar
21/07/2020 à 22:36

Cette apologie du judaïsme a l'air excellente!

Simon Riaux - Rédaction
21/07/2020 à 13:16

@Shag on !

Merci !

Concernant Saint Maud, la sortie, initialement prévue au 24 juin a logiquement été repoussée, le film est désormais annoncé pour novembre 2020.

Shag on !
21/07/2020 à 12:58

MerSimon pour la critique, ravi que Blumhouse mette du genre dans les sorties d'été contrariée, je leur donnerai mes sous en offrande.
.
Si A24 avait la même bonne idée.... des nouvelles de " Saint-Maud " ?

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