Adoration : critique qui a des papillons dans le ventre

Simon Riaux | 21 janvier 2020 - MAJ : 21/01/2020 17:01
Simon Riaux | 21 janvier 2020 - MAJ : 21/01/2020 17:01

Depuis CalvaireFabrice Du Welz trace un sillon singulier au sein du cinéma de genre européen, faits de pulsions amoureuses, de cauchemars charnels, et d’émotions à la pureté aveuglante. Son nouveau film, Adoration, les transcende et les dépasse.

MESSAGE FROM THE ARDENNES

Avec Colt 45 et Message from the King, le cinéaste s’est frotté aux super-structures du cinéma hexagonal et américain, deux machines massives, assez éloignées de l’artisanat bouillonnant qui présidait jusqu’alors à la carrière de celui qui s’était fait connaître avec le passionné et éreintant Calvaire. Deux films loin d’être les échecs auxquels on les aura parfois réduits, mais indubitablement des épreuves pour leur auteur, qui a toujours assumé combien ces processus créatifs s’étaient avérés difficiles, voire conflictuels.

On était donc impatients de retrouver Fabrice Du Welz aux commandes d’une œuvre plus personnelle, ce qu’est incontestablement cette conclusion à sa trilogie ardennaise, qui se referme ici sur un chapitre étonnamment solaire. Est-ce l’accumulation de l’expérience, la nécessiter de panser des plaies artistiques ou l’évolution naturelle d’un cinéma toujours au plus près des émotions ? Peu importe finalement, tant cette progression semble ici naturelle, évidente, parce qu’émanant directement du travail de l’image.

 

photoTendre est la nuit...

 

Accompagné à la photo par Manuel Dacosse, Du Welz plonge son regard et le nôtre dans un monde de celluloïd, dont le moindre photogramme nous renvoie à un âge organique du 7e Art, à une conception vitaliste de la mise en scène. Depuis que critique et public ont pu poser leurs pupilles sur le film, les commentaires désignant le métrage comme une parenthèse lumineuse font florès.

Eh oui, le film tranche radicalement avec le travail fascinant sur les ténèbres que proposait Alléluia, ou les contrastes vertigineux de Vinyan, mais pour autant, c’est sans doute aller un peu vite que de voir dans Adoration une simple tendance du réalisateur à se tourner vers une vision enluminée de la narration. Car si le soleil est quasiment un personnage du long-métrage, le cinéaste n'oublie pas de saisir à l'écran toute l'instabilité de l'astre, de ses rayonnements changeants jusqu'à ses plus terribles éruptions.

 

photoUne photo sublime

 

ENTRE CHIEN ET LOUP

Les ténèbres guettent toujours, mais leur rôle a changé. Quand elles questionnaient jusqu’à présent le sentiment amoureux et sa soif d’absolu (aussi bien dans la conquête que la perte), ouvrant les vannes du cinéma de genre, ils ont désormais été parfaitement digérés par l’intrigue, font intrinsèquement partie de son ADN.

Du survival, au drame intimiste en passant par la tragédie romantique, le metteur en scène aura toujours marié les influences, proposant un cinéma référencé, mais aussi ardent que turbulent, toujours prêt à muter en une excroissance imprévue.

Adoration s’articule à la fois comme une synthèse de ces Atlantides cinéphiles, mais avant tout comme un conte. Dès lors, le découpage peut laisser libre cours au sens du merveilleux, à l’instinct de l’allégorie qui meut toujours la caméra de Du Welz. Les cadres dans le cadre se multiplient alors que les personnages muent, enfants ballotés par leurs coeurs et bientôt héros d'une odyssée intime ; le scénario, lui, s’envole vers des cimes symboliques puissantes.

 

photo, Benoît PoelvoordeUn Benoît Poelvoorde incandescent

 

Paul et Gloria suivent le cours de la Moselle, sans que l’on ne sache jamais s’ils progressent sur le Styx, ou remontent les mythes platoniciens. Alors que l’image permet l’affleurement d’émotions d’une rare puissance, le film s'avance vers un dernier acte déchirant, qui capture comme rarement l'emphase et l'innocence d'un âge où les sentiments sont tour à tour des boucliers et des pièges à mâchoires. Et c'est, dans le prolongement d'Alléluia, la figure de l'ogre qui donne sa chair à l'ensemble. Ogre comme le désir pur mais affamé de Paul, ogre comme l'énergie dévorante de Gloria, ogre comme la figure paternelle d'Hinkel dont on ne sait si elle se propose d'accueillir les héros sous son aile pour mieux les sauver ou fondre sur eux.

Quand surgit le personnage de Benoît Poelvoorde, on aura tôt fait d’y voir un écho de celui, aperçu plus tôt, de Laurent Lucas, ou une nouvelle figure de la solitude dévorante propre au réalisateur. Mais ce dernier, plutôt que de se citer ou de céder à une logique de système, préfère se renouveler, offrant au comédien un de ses plus beaux rôles récents, plutôt qu’un écho de celui tenu jadis par Jackie Berroyer.

Ainsi, il permet à Adoration d’achever la mue de son récit, sorte de relecture foisonnante de La Nuit du chasseur, où la prédation viendrait d’un monde insensible, incapable de déceler en lui, la lumière enclose dans les ténèbres.

 

photo

Résumé

Adoration est un conte enivrant et singulier, où la caméra scrute une romance tragique et absolue, portée par la mise en scène fiévreuse de Fabrice Du Welz et la photographie bouillonnante de Manuel Dacosse.

commentaires

Clutchdarko
22/01/2020 à 12:25

Malheureusement peu visible et surtout en province....

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