Le Dindon : critique farcie

Christophe Foltzer | 10 septembre 2019
Christophe Foltzer | 10 septembre 2019

Si on jette un oeil à la comédie française de ces dernières années, le constat n'est pas très glorieux : nous nous confrontons à des considérations terriblement bourgeoises, voire populistes, un genre qui semble tourner en circuit totalement fermé, ressassant la même formule ad nauseam, avec les mêmes acteurs et les mêmes histoires. Ce serait pourtant oublier qu'à l'origine, la comédie typiquement française était un espace de liberté, de dénonciation, un regard grinçant sur les gens et leurs travers... et Le Dindon de Jalil Lespert montre que cette comédie est toujours possible.

PORTES QUI CLAQUENT

Et, forcément, quand on plonge dans ces considérations, on en revient fatalement au théâtre, père du genre, et au vaudeville en particulier. Art populaire par excellence, constitué de certains clichés là pour servir de repères plus que pour enfermer l'histoire dans une formule toute faite, le vaudeville vaut beaucoup plus que l'à priori que l'on peut en avoir.

À l'image des pièces de Molière en son temps, le vaudeville sert surtout à dénoncer les grands mensonges et les petites trahisons qui constituent l'être humain en société. À rire de bon coeur de nos travers tout en critiquant joyeusement une époque et un milieu. À ce petit jeu, Georges Feydeau était l'un des maîtres.

 

photo Le DindonDe Pontagnac a la braguette qui le démange

 

Si sa pièce Le Dindon a déjà été adaptée de nombreuses fois au théâtre, au cinéma et à la télévision, on ne s'attendait pas forcément à ce qu'un réalisateur comme Jalil Lespert s'y attaque. Plus identifié dans le drame voire le thriller, après des films comme 24 mesures ou, plus récemment Iris, le voir arriver au royaume des portes qui claquent, des acteurs qui surjouent et des cadavres dans le placard pouvait inquiéter.

D'autant qu'il s'entoure pour l'occasion de comédiens comme Dany Boon et Guillaume Gallienne, notamment. Pourtant, un petit miracle se produit à mesure que le film se déroule.

 

photo Le DindonVatelin, aux fraises, encore que...

 

L'AMANT DE MA FEMME

Bien que réadaptée et située dans les années 60, la pièce originelle ne change pas vraiment de postulat : nous y suivons toujours les pérégrinations amoureuses d'une poignée de personnages, le séducteur maladif De Pontagnac, le notaire Vatelin, leurs femmes et une galerie de personnages bien allumés, pris dans les méandres du désir et de l'adultère, chacun cherchant à conquérir l'autre et ne reculant devant aucune bassesse pour y parvenir.

C'est en voulant conquérir la femme de son ami Vatelin que De Pontagnac s'embourbe dans une histoire qui lui échappera bientôt tandis que, tout autour de lui, le miroir des apparences se brise. La noblesse d'âme prend quelques RTT et chacun révèle qu'au fond, il ne vaut pas mieux que l'autre et que les conventions sociales ne sont que des barrières morales érigées en garde-fou.

 

photo Le DindonAhmed Sylla, magistral

 

À ce titre, le travail d'adaptation est à saluer tant il arrive à rester fidèle au texte tout en lui donnant une tonalité plus contemporaine. Si la mise en scène frôle dangereusement avec le théâtre filmé par moments, Jalil Lespert semble en être totalement conscient et l'accepte, installant ses magnifiques décors comme autant de scènes, ce qui ne le prive cependant pas de toujours y insuffler du rythme et du dynamisme pour contrebalancer ce côté figé.

Cette grande attention à la forme (décors et costumes) se retrouve également dans le fond puisque, très rapidement, Le Dindon révèle qu'il n'est pas une comédie franchouillarde comme les autres.

 

photo Le DindonRire de nos travers, c'est leur affaire

 

LIAISONS VACHEMENT DANGEREUSES

Bien sûr, le film ne dépasse jamais son statut de simple comédie légèrement acide et nous ne pouvons échapper aux portes qui claquent, aux éclats de voix, aux expressions exagérées... Mais il se dégage du Dindon une telle sincérité et une telle volonté de bien faire tout autant que de rendre un vrai hommage à l'écriture de Feydeau que nous acceptons ce qui, d'ordinaire, nous horripilerait en quelques secondes.

À ce titre, les comédiens y sont pour beaucoup. Entre Guillaume Gallienne, parfait en De Pontagnac vicieux, manipulateur et au final très vulnérable, Dany Boon, utilisé comme il convient (c'est à dire avec parcimonie), la fantastique Laure Calamy, exubérante et géniale, et le fantastique Ahmed Sylla (qui a vraiment tout pour se construire une très belle carrière), c'est un régal pour le fan de dialogues incisifs et, la plupart du temps, rythmés à la perfection. Seule Alice Pol dénote de temps à autre, avec un jeu un peu plus artificiel que ses camarades.

 

photo Le DindonCiel, mon mari !

 

Le film nous réserve aussi de belles surprises, notamment l'apparition d'un comédien américain au rôle important, dont nous tairons l'identité (mais que vous avez retrouvé cet été dans une grande série Netflix), totalement à l'aise dans ce capharnaüm rigolard et joliment fripon.

Si Le Dindon n'est pas un grand film, il se savoure comme une belle petite friandise entre deux plats plus consistants. Au final, il n'est là que pour nous divertir en riant de nous-mêmes, tout en nous rappelant que la comédie française ne se résume pas qu'à Qu'est-ce qu'on a fait au Bon Dieu ?. Et, rien que pour cela, on peut remercier Jalil Lespert de nous avoir offert une comédie énergique, passionnée, drôle le plus souvent et qui met du baume au coeur. Un remède idéal à l'approche de l'automne.

 

Affiche officielle

Résumé

Si Le Dindon ne révolutionne pas le genre, il n'en reste pas moins une comédie légère et acide plus que plaisante et servie, qui plus est, par d'excellents comédiens. Une manière de nous rappeler que la comédie française a encore beaucoup de choses en réserve et qu'il suffit parfois d'aller piocher dans les classiques pour la revigorer.

commentaires

Raoul
10/09/2019 à 16:52

Le scandale des affiches des films français, un dossier à venir là-dessus? On dirait une affiche d'un Zidi des années 70. C'est sans doute le but (surtout pour la police), mais y'a de meilleurs modèles à suivre. Et toujours ces fonds de couleurs qui semblent sortir de nulle part et qu'on voit sur une affiche sur deux.

sylvinception
10/09/2019 à 12:18

Emmanuel Macron en guest star ?? lol

Zanta
10/09/2019 à 11:59

Merci pour cette critique très utile !
Car si on se fie à l'affiche, ça donne VRAIMENT pas envie.
Que celui qui a choisi cette police d'écriture pour le titre se dénonce...

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