Us : critique de la dernière convulsion sur la gauche

Mise à jour : 13/03/2019 16:26 - Créé : 13 mars 2019 - Simon Riaux
Simon Riaux | 13 mars 2019 - MAJ : 13/03/2019 16:26

En 2017, Get Out débarquait, transformant le comique reconnu Jordan Peele en promesse détonante du cinéma horrifique et politique américain. Deux ans plus tard, il revient avec Us, une proposition radicale… et radicalement différente.

affiche
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GORE SWEET HOME

Avec ses bandes-annonces évocatrices, où une famille afro-américaine se faisait agresser par ses dopplegangers et ses affiches annonçant au spectateur qu’il est « son propre ennemi », Us avait des airs de continuation consciente de Get Out, lorgnant du côté de l’analyse sociétale. Mais Jordan Peele avait prévenu, son nouvel opus ne s’intéressait pas aux questions identitaires et raciales, on aurait dû l’écouter, car dès son introduction, le métrage nous emmène sur les rives d’un tout autre cauchemar.

Si Peele peut être considéré comme un des créateurs horrifiques les plus originaux du cinéma américain, il est passionnant de constater que les paysages spectraux qu’il nous invite à explorer trouvent leurs racines au cœur de la littérature de genre nord-américaine. Ainsi, Us nous plonge dès ses premières minutes au cœur d’une Fête Foraine dont les couleurs, attractions et proportions évoquent instantanément les écrits de Richard Matheson, leur capacité à transformer en mythe le moindre ingrédient du quotidien occidental.

 

photoL'enfer, c'est les autres

 

Mais c’est bien évidemment La Foire aux Ténèbres de Bradbury qui fait ici surface, alors qu’une petite fille s’égare, d’attractions en bonimenteurs. Et entre une Main de Gloire et un Palais des Glaces, c’est le fantôme de Le Carnaval des âmes qui surgit. Dès cette ouverture en forme de labyrinthe trop balisé pour être honnête, le cinéaste nous indique qu’il a violemment rebattu les cartes, changé les règles, pour nous abandonner au cœur d’un univers bien moins familier et « sécure » que le spectacle des vicissitudes racistes de la classe moyenne supérieure.

 

LA MÉLOPÉE DU MALHEUR

Quand, après une ellipse et quelques minutes plus tard, Us déraillera totalement à l’occasion d’une séquence de home invasion éprouvante, le réalisateur nous murmure à l’oreille que le frisson terre-à-terre de Get Out est passé de mode, et que les règles n’ont plus cours. En effet, il ne se passe pas 15 minutes sans que Jordan Peele explose le cadre de son propre enfer, redéfinissant constamment la focale de la narration, le point de vue, l’angle général.

 

photoIl ne fait pas toujours bon rencontrer son double

 

Le home invasion se fait trip existentialiste tendance morbide. L’angoisse existentielle vire au simili-slasher, lequel cède soudain la place à une hallucination de fin du monde, qui nous reconnecte brutalement au carton introductif, avant de nous immerger sans pitié dans un purgatoire qui rappelera de glaçants souvenirs aux vétérans du Grand Nulle-Part de Silent Hill premier du nom. Faire le catalogue des légendes et influences que le récit entreprend alors de coaguler serait fastidieux, tant elle aimante à elle des identités redoutables, des clochards célestes en passant par les Mole People, sans oublier de relire la figure du Double Maléfique.

Il est particulièrement impressionnant de constater comment, à la manière d’un Rod Serling (dont il remake actuellement La Quatrième Dimension), l’auteur a consciencieusement construit une mosaïque de motifs allant de l’inquiétant au proprement terrifiant, et combien il est parvenu à les tresser autour d’une liane cohérente, enserrée autour de la gorge du spectateur. Une richesse scénaristique qu’on retrouve bien sûr dans la mise en scène, qui comme dans Get Out, alterne savamment entre percées stylistiques et rigueur représentative. Peele sait quand démultiplier l’impact d’un membre arraché, comment générer le dégoût d’une situation amorale, mais aussi comment conférer à une image dissonante une beauté maladive.

 

photo, Madison CurryLe Cris, de Peele

 

DEAD OUT

L’arsenal déployé par l’auteur est, on l’aura compris, beaucoup plus varié et riche que dans son premier long-métrage. Et pour cause, son but est nettement plus ambitieux. Plus question ici de s’ancrer dans une réalité politique quotidienne, ou de rendre compte de la domination d’un groupe social sur un autre. Le discours se veut ici bien plus général et pose le problème des joies mauvaises, passions coupables, de la part noire de chaque individu mais aussi de chaque groupe constitué. Combien de temps avant que nos pulsions, individuelles, collectives, ne viennent réclamer ce monde soit-disant dominé par la raison ?

On pourra voir dans le déferlement de violence (symbolique et physique) qui s’empare de la seconde partie du film une allégorie de la victoire de Trump, une métaphore d’un vivre-ensemble décousu, une représentation de la bataille d’égos que se livrent persona et avatars numériques, ou une vision particulièrement sardonique des transferts de classe… La matière qu’offre Us est de celle dont sont faits les cauchemars, offrant une source inépuisable d’interprétations à nos angoisses, que cette fable vorace réveille si durablement.

 

photo, Lupita Nyong'o Lupita Nyong'o, absolument bluffante

 

Face à tant de richesse, on regrettera néanmoins que le maître en devenir dose maladroitement l’humour, délaissant parfois sa verve féroce (trop rare et brillante) pour lui préférer un versant plus absurde (qui déjoue parfois la tension). De même, le scénario veut à tout prix se tordre en une ultime convulsion, afin de faire passer une évidence pour un twist, ce qui nuit grandement au mystère de l’ensemble.

Enfin, on espère que Jordan Peele reviendra un jour à son montage initial, abandonnant un plan fixe bardé de dialogues explicatifs, qui ôte une grande partie de la poésie du climax, comme de son aura énigmatique. Ajouté dans les derniers jours de post-production, c’est l’un des rares défauts de ce poème rauque, à la résonnance politique indéniable, contorsion hallucinatoire qu’on n’oubliera pas.

 

Affiche française

 

 

Résumé

Découvrir Us revient à arpenter pieds nus un labyrinthe jonché de verre pilé. Chaque pas s'y fait plus douloureux, cauchemar sans retour, peuplé seulement des cris d'effroi de ses visiteurs.

commentaires

Simon Riaux - Rédaction
21/03/2019 à 15:34

@Amnorian

Dès l'ouverture, il me semble que le film se place très loin de toute notion de réalité ou de vraisemblance, on est vraiment dans la fable ou le conte. Je trouve ça à la fois très culotté et très évocateur, et donc non, les questions que vous soulevez ne me posent strictement aucun problème.

Amnorian
21/03/2019 à 15:27

@simon riaux
Au hasard le fait qu'elle aurait put remonter depuis bien longtemps, la connexion se casse à quel moment, pourquoi elle se retrouve au même endroit, etc....mais si ces éléments ne vous ont pas gènes je commence à mieux comprendre la note du film

Simon Riaux - Rédaction
21/03/2019 à 14:56

@Amnorian

Je ne vois pas du tout ce qui est problématique dans ce que vous soulevez.

Amnorian
21/03/2019 à 14:52

@simon riaux
Si, il y a incohérence dans la réaction des deux protagonistes. Leurs manière d'agir est en opposition avec la scène ou elle est menotée sur le lit. Son manque de réaction général (elle n'a pas deux ans mais semble en avoir 8 ou 9). mais l'action qu'elle va mener par la suite (pourquoi ce code couleur, pourquoi agir à ce moment, pourquoi un manque de réaction préalable, etc....). Surtout que son manque de dialogue étant jeune amène déjà une piste.
Le problème c'est qu'a vouloir trop en expliquer il tombe dans un non sens (le twist final très prévisible est justement raté.). C'est bien dommage car Get out était très réussi sur tous ces points. Tout n'était ps crédible mais cela se ressentait moins pendant le visionnage. La c'est gênant pendant le film.
Je veux bien comprendre l'allégorie que vous mentionnez mais à mon gout la critique est vraiment plus sur Nixon (l'aspect caché, mensonge) ou Reagan (laxisme, abandon de projet) que sur Trump (même si le fait qu'il se tiennent la main puisse faire l'allégorie d'un mur....). Mais la on n'y voit ce qu'on veut et mon interprétation est probablement faussée.

Simon Riaux - Rédaction
21/03/2019 à 14:44

@Amnorian

Difficile de vous répondre dans le détail sans spoiler, mais il n'y aucune incohérence dans le final (qu'on peut trouver trop explicatif hein). Encore moins d'incohérence étant donné que le film ne cherche aucunement à inscrire le récit dans une réalité tangible, mais bien dans un délire métaphorique et poétique.

Je ne dis pas que le film parle de Trump, mais qu'il peut (entre autres nombreuses choses) être vu comme une allégorie de sa victoire. Je dis bien une allégorie, pas une analyse ou une représentation directe. Représenter une classe insensible qui accapare les biens et une classe littéralement muette, sans parole, qui sort d'un espace invisible pour reprendre le pouvoir, c'est très littéralement ainsi qu'a été régulièrement perçue la victoire de Trump. Mais ce n'est qu'une lecture parmi beaucoup d'autres.

Amnorian
21/03/2019 à 14:25

C'est l'un des gros problème de ce film, le twist de fin rend l'ensemble très incohérent et gène considérablement. Déçu en tout les cas, vu la critique je m'attendais à beaucoup et malheureusement seul la deuxième partie du film est réussi la première et la troisième étant passablement raté.
Ce n'est pas un film d'horreur et je ne comprends pas que l'on s'attache dans l'article à vouloir faire une mention de trump alors que le début de l'histoire se passe dans les années 80 (donc plus reagan) et l'histoire se passait bien avant (donc nixon, voir encore avant, tous les présidents ou les expériences menées). En plus le film présente un joli cliché sur les blancs riches mais qui ne se supporte pas (mais la ca ne choque personne).
Par contre la direction d'acteur est excellente et tous les acteurs (mention spéciale à Lupita Nyong'o,) sont impressionnant. Il y a aussi de très belles images qui prennent tout leurs sens (le passage des ombres à la plage, la descente dans les égouts, etc...

Trey
20/03/2019 à 23:02

Pierre: Au dela du twist final qui est ultra prévisible mais justement amené pendant tout le film, il est malheureusement incohérent avec la scène "dans la salle de classe". (celle ajouté au dernier moment) Les deux scène s'annule presque et rend cette fin parfaitement incohérente.

Matt
20/03/2019 à 17:35

Malheureusement pour moi pas l'essai transformé. En même temps un 2ème film c'est souvent quitte ou double. Pour ma part le scénario est quand même invraisemblable même pour un film d'horreur surtout sur la thématique du double..

SPOILER
J'ai décroché après le home invasion au moment de la confrontation dans le salon. Malgré le talent indéniable de Lupita Nyong'o, je trouve que la voix qu'elle adopte pour le double ne fonctionne pas. La dernière partie du 3ème acte est très faible (le montage alterné de la danse bof) et finir sur un denier plan au drone qui fait penser à une pub pour Groupama ou Engie, ça me laisse un goût amer.
FIN SPOILER

Reste pourtant une mise en scène superbe avec de jolis mouvements de caméra et choix de cadre (un beau plan à la fin qui ferait plaisir à De Palma et Vilmos Zigmond), des comédiens bien dirigés et une musique globalement bien utilisée. Dommage.

Pierre
20/03/2019 à 16:18

Pour la "surprise finale" en soit justement une, il aurait fallu que les scènes se déroulant dans les années 80 s'arrêtent sur le plan de la jeune fille qui découvre son double, et ne rien dévoiler de plus (pas de scène dans la voiture, chez la psy...). La surprise aurait été bien mieux gérée je pense.

Jojo
13/03/2019 à 12:35

Cool ça donne envie, j'avais bien aimé Get Out !

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