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BlacKkKlansman : critique Ku Klux Glands

Par Geoffrey Crété
14 juillet 2021
MAJ : 14 juillet 2021
9 commentaires

BlacKkKlansman, ce soir à 20h55 sur Arte.

De sa révélation internationale avec Do the Right Thing en 1989 (compétition officielle à Cannes, nomination à l’Oscar du meilleur scénario) à l’inédit en France Chi-Raq, en passant par Jungle FeverThe Very Black Show et bien sûr Malcolm XSpike Lee est le cinéaste afro-américain par excellence. Qui n’a peur de frapper ni dans ses films, ni dans la vie. Et après une salve de films bien moyens, dont Oldboy a été l’apothéose, il revient aux thématiques qui l’animent depuis ses débuts avec BlacKkKlansman.

Affiche

LA COULEUR DU MENSONGE

Derrière BlacKkKlansman, il y a une histoire vraie si incroyable qu’elle ressemble à un sketch du Saturday Night Live. Celle de Ron Stallworth, premier inspecteur noir de Colorado Springs, qui a infiltré la branche locale du Ku Klux Klan en créant un lien grâce à des lettres et conversations téléphoniques, et avec l’aide d’un collègue blanc qui prenait son identité lors des réunions. Stallworth entrera même en contact avec le tristement célèbre David Duke, figure des suprémacistes blancs aux Etats-Unis.

Il en a écrit un livre, publié en 2014. Que Spike Lee se charge de l’adapter en film relève d’une logique évidente, tant l’histoire lui permet d’allier son goût pour les personnages hauts en couleur et bigger than life, avec son discours politique sur l’Amérique qu’il habite et scrute depuis toujours. Le réalisateur ne prend ici aucun gant et n’hésite pas à charger des deux côtés. C’est à la fois la force et la faiblesse de BlacKkKlansman, comédie aussi drôle que tragique, pensée comme une aventure funky qui déborde de cool, mais qui apparaît bien simpliste et maladroite dans ses pires moments.

 

photo, John David WashingtonJohn David Washington, fils de Denzel Washington

 

AMERICAN NIGHTMARE

En castant dans le premier rôle John David Washington, fils du Denzel Washington qu’il a dirigé dans Malcolm X, et en collaborant avec la société de production Blumhouse (propulsée par les succès de Paranormal Activity et Insidious) et le réalisateur Jordan Peele (Get Out) crédité comme producteur, Spike Lee crée un pont. Entre le passé, son passé, et le présent de cette Amérique qu’il filme et raconte depuis plus de trente ans.

Un pont entre réalité et fiction aussi, évident dès la lecture du pitch ridicule. Et clairement explicité lorsque le cinéaste filme Harry Belafonte, acteur et important militant pour les Droits civiques, qui a notamment été un proche de Martin Luther King, ou quand il utilise de vraies images du drame de Charlottesville.

Si cette juxtaposition a été critiquée, et pourra être jugée comme trop lourde ou facile, elle illustre parfaitement la force qui anime Spike Lee. Pour ce réalisateur qui sait frapper fort et sans se soucier du politiquement correct ou des bonnes manières, comme lorsqu’il torpille ses collègues, le temps de la finesse et de la subtilité est révolu. L’Amérique de Donald Trump (clairement visé ici, notamment avec le choix d’Alec Baldwin, qui le parodie au SNL, dans l’intro) a balayé ces nuances, piétiné sa patience, poussé chaque camp dans ses retranchements. D’où une caricature appuyée des suprémacistes, et une volonté de créer un étonnant et déstabilisant recul comique sur cette facette sombre de l’histoire de son pays.

 

photo Quelques visions glaçantes

 

BLACK OR WHITE

Le problème de BlacKkKlansman, c’est sa capacité à souffler le chaud et le froid, et s’étirer entre les extrêmes. Le parti pris fonctionne plutôt effroyablement bien lorsque Spike Lee grossit le trait et marche dans la comédie pure pour une scène, avant de montrer la réalité brute juste après (les cibles de petits nègres utilisées par les suprémacistes). Mais le cinéaste ne semble pas en pleine possession de son récit.

Cette fausse intrigue policière notamment a l’air d’être plus encombrante qu’autre chose, tant il la traite sans passion. Il n’y a qu’à voir la manière dont le pot aux roses est découvert par les suprémacistes, ou encore la gestion du climax explosif, pour avoir la nette impression que l’intérêt de Spike Lee n’est pas de ce côté. Bon nombre d’éléments et dialogues sont plus fonctionnels qu’autre chose, et les interactions entre les personnages, pourtant passionnantes sur le papier, peinent à prendre de l’envergure. A commencer par le duo principal formé par John David Washington et Adam Driver, qui aurait pu être bien plus.

 

Photo John David Washington, Adam DriverBon acteur + bon acteur = pas forcément un bon duo

 

VERY DARK SHOW

Et ce qui étonne et détone à côté, c’est la puissance du cinéma de Spike Lee qui prend possession de l’écran dans une poignée de moments fascinants. Les suprémacistes réunis en furie devant Naissance d’une nation, les visages des jeunes hommes et femmes face à Harry Belafonte, ou encore ce vertigineux et terrifiant travelling final qui pousse les héros vers l’horreur de la réalité. Là encore, Spike Lee ménage ses effets, en posant cette scène juste après une résolution niaise où le racisme était puni comme dans un Disney. L’entrechoc des deux est tétanisant, et rappelle l’esprit à l’oeuvre derrière le film, aux accents parfois aussi extrêmes que The Very Black Show.

Spike Lee jongle avec la violence et la bouffonnerie, la douleur et le rire. Il emballe son film dans une ambiance délicieusement seventies, filme des acteurs aussi beaux que stylés, à commencer par un John David Washington ultra-charismatique et une Laura Harrier excellente (méconnaissable après son passage dans Spider-Man : Homecoming). Topher Grace et Jasper Pääkkönen sont également fantastiques, et s’en donnent à coeur joie dans leurs rôles de désaxés.

 

photo Une scène tétanisante

 

Mais cette vague de cool s’écrase irrémédiablement contre le mur des réalités. D’abord au loin dans la nuit, avec ce monstre de flamme immuable, puis en plein jour lorsque le spectateur s’écrase à son tour sur la véracité des images filmées le 12 août 2017 en Virginie. En trente ans de films de Spike Lee, l’Amérique a changé.

Pour le meilleur, ou pour le pire ? La réponse de Spike Lee n’est pas vraiment rassurante, ni étonnante. Et elle est à son image. Normal donc qu’elle ne fasse l’unanimité, et puisse aussi bien enthousiasmer qu’exaspérer.

 

Affiche

Rédacteurs :
Résumé

Avec BlacKkKlansmanSpike Lee retrouve un peu de sa puissance d'antan, et rappelle son talent lorsqu'il va à fond dans l'humour et la violence. Dommage qu'il ne soit pas féroce sur la durée du film, et ne semble pas en pleine maîtrise de son récit et ses personnages.

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pseudo

Votre conclusion est tellement pédante.
En fait les critiques devraient commencer par faire leur auto critique (ce que je n’ai jamais vu faire, car ils sont tous persuadés de détenir la vérité ou de ne pas avoir besoin de se justifier et de prendre du recul sur eux même)

Geoffrey Crété

@Pseudo

Etant donné qu’on répète inlassablement que notre avis n’est aucune la vérité, qu’on la replace systématiquement en opinion et non en donnée objective, l’attaque est plutôt amusante. De notre côté, aucun problème avec le concept d’avis différents (on le vit chaque semaine à la rédaction), et on préfère toujours écouter et accueillir l’opinion d’autrui, plutôt que distribuer les fautes et chercher qui aurait raison ou tort.

Kris mery

Faut pas s’énerver, je pense que certaines critiques de EL sont soit trop subjectives, soit à côté de la plaque mais je pense qu’ils doivent conserver cette possibilité de ne pas conforter les lecteurs des critiques, sinon il faudrait se forcer à mettre une excellente note à tous les films, n’est ce pas ?

Geoffrey Crété

@Kris mery

Une critique est quasiment faite pour être perçue trop ceci, trop cela, ou à côté de la plaque. Elle n’est pas là pour dire à quiconque quoi ou comment penser, ni pour être saluée comme la vérité indubitable. On l’a déjà et on le répète : la critique, c’est un avis, et une proposition, des pistes de réflexions, d’éventuelles clés de compréhension, et le début d’un débat qu’on espère cinéphile. Le vrai problème avec la critique actuellement nous semble être, au vu des réactions sur nos articles qui virent très vite à l’agressivité ou au procès, la rapport que certains entretiennent avec elle, et ce qu’ils projettent sur elle.
Et aucun énervement (du moins de notre côté).

MystereK

J’ai beaucoup aimé BlacKkKlansman et pour le côté comique des membre du Klan, cele me rappelle la stratégie qui a servi en fait à les décrédibiliser, c’est en les faisant passer pour des caricatures que l’organisation a perdu de son aura dans beaucoup d’états.