Sense8, les Wachowski débarquent sur Netflix : coup de maître ou catastrophe ?

Simon Riaux | 8 juin 2015 - MAJ : 09/03/2021 15:58
Simon Riaux | 8 juin 2015 - MAJ : 09/03/2021 15:58

Après les échecs commerciaux successifs de Speed Racer, Cloud Atlas et Jupiter Ascending, les Wachowski ont logiquement quitté le giron des majors et de leurs super-productions. Les voici désormais chez Netflix, où ils accouchent de Sense8, leur première série. L'heure de la renaissance ?

La critique américaine aura été sans pitié avec le show, éparpillé façon puzzle par les mêmes qui n’auront vu dans Cloud Atlas qu’un mauvais défilé de perruques et dans Jupiter qu’un festival de maquillages outrés. On aurait tort pourtant de traiter de haut la dernière création de l’improbable duo, de l’appréhender avec le dédain qui semble désormais accueillir chacun de leurs efforts. Et pour cause, Sense8 propose rien de moins qu’un spectacle tout simplement jamais vu.

 

 

Mondialisation Reloaded

Sense8 nous met aux prises avec huit personnages disséminés de par le monde. Jeune DJ islandaise, chauffeur de bus aux environs de Nairobi, ancienne hackeuse transexuelle, star de cinéma latino à la vie privée rocambolesque, business woman coréenne portée sur la castagne… L’univers de la série s’impose immédiatement comme un kaléidoscope qui étonne par sa richesse et sa diversité.

Alternant entre une séquence fight typique des Wachowski, pour embrayer sur une séquence sortie tout droit de Bollywood avant de nous plonger dans un film dans le film, le récit et ses héros changent continuellement de forme et de cadence.

Rien d’étonnant, puisque Sense8 narre l’aventure commune et singulière de huit individus dont les esprits se retrouvent soudainement connectés. Huit personnes qui n’en formeront désormais plus qu’une, dont chaque incarnation est capable de ressentir, voire d’influer sur l’existence de chacun. Et leurs destins de se transformer en un magma commun, les uns ne pouvant avancer, progresser et se transformer sans les autres, soit un mélange de pure science-fiction, autant qu’une métaphore étonnante de la globalisation actuelle d’un monde où tout n’est plus qu’information, réseau et immédiateté.

 

 

Faites l’amour, pas (trop) la guerre

Autre fait marquant dans Sense8, sa volonté de s’affranchir de la noirceur actuelle des séries contemporaines. Les Wachowski se moquent ici éperdument de la fascination actuelle pour la noirceur absolue, de l’exigence permanente d’une violence graphique, perçue comme plus « mature », et n’a que faire des personnages de « salauds magnifiques » qui se multiplient depuis le succès de shows comme House.

Leur série affiche, comme à leur habitude, un optimisme sincère, une foi dans l’humanité portée comme un étendard. Jusque dans les choix photographiques de l’ensemble, qui étonne par ses couleurs, ses teintes lumineuses et sa volonté de traiter tous les territoires à égalité, comme autant de sources d’émerveillement, l’œuvre rappelle sans cesse qu’elle traite uniquement d’êtres divers, parfois brisés, bien décidés à se (re)construire et se transcender.

 

 

Un dépassement qui n’est possible que dans la mise en commun, ou littéralement la communion, dans la destruction des frontières et la création d’un espace partagé. Certains y verront de la mièvrerie, mais ce serait faire un peu court. En effet, si chaque personnage voit ses traits de caractère et l’univers auquel il appartient traité avec une insistance parfois curieuse, comme, si chaque élément se voyait surligné au stabylo rose, ce n’est pas le premier degré foutraque de chaque caractère qui compte ici, mais la manière dont il s’incluse dans un ensemble.

Ainsi, c’est l’œuvre dans son ensemble qui apparaît comme particulièrement dense, nuancée et subtile, grâce à l’arrangement délicat d’ingrédients tous très marqués. Cette profusion générale n’est bien sûr pas sans évoquer une des créations les plus impressionnantes des Wachos, l’impérial Cloud Atlas, qui mariait avec une grâce infinie un ballet de destinées imbriquées. C’est cette même volonté de tracer les grandes lignes d’une âme commune, d’un sillon universel, qui nourrit Sense8 et le rend souvent bouleversant.

 

 

Netflix Ascending

Depuis quelques années, Netflix a bousculé le train-train de la production télévisuelle en offrant à ses clients la possibilité de visionner à la suite tous les épisodes d’une même saison. Un moteur d’addiction efficace et inspiré du mode de consommation des pirates, capable d’entretenir et de répondre aux nouvelles habitudes des spectateurs. Mais jusqu’à présent, aucune série ou show n’avait concrètement essayé de s’adapter à cette nouvelle façon de regarder et de vivre le divertissement.

 

?url=http%3A%2F%2Fd1oi7t5trwfj5d.cloudfront.net%2F6c%2F44%2F2ed2f5cf4e37b70b07613ebc3bbb%2Fresizes%2F1500%2Fsense8.0

 

Même les séries produites en interne par Netflix conservaient le schéma interne d’un rythme calé sur des coupures publicitaires et fournissaient à chaque épisode un rebondissement de nature à faire patienter le spectateur jusqu’à la semaine suivante et au prochain épisode. Sense8 vient bouleverser cette logique en pulvérisant la structure classique de la série télé.

L’intrigue pure est réduite à sa plus simple expression, les notions de genre ou d’atmosphère sont régulièrement balayées, et le rapport du spectateur aux personnages très instable. Le rythme des épisodes ne suit quasiment jamais une construction prédéfinie, et ne s’inquiète pas non plus de conserver une organisation similaire d’un épisode à l’autre. Enfin, la notion de cliffhanger est plus ou moins absente, certains épisodes se concluant non pas sur un choc, une menace, mais une résolution.

Ce ne sont ainsi pas les montées d’adrénaline qui poussent le public à poursuivre le visionnage et le prolonger, mais bien le flot continu du récit, le fait qu’il ne s’interrompe véritablement jamais, proposant à l’audience une expérience inédite.

  

 

La claque espérée ?

Pas totalement. Et pour cause, l'entame de la série n'est pas loin d'être catastrophique. Après une introduction terriblement cheap, ou Naveen Andrews nous rappelle qu'il est à peu près aussi énigmatique qu'une limande abandonnée dans le désert de Gobi, les Wacho nous balancent leur concept sans aucune explication ni mise au point, tout en veillant à ne le distiller qu'avec parcimonie. Résultat, il faudra attendre le milieu du deuxième épisode pour découvrir le potentiel de l'ensemble.

Une attitude kamikaze qui peut pousser le fan à applaudir, mais qui risque d'être terriblement contre-productibe. Car une majorité de spectateurs (comme la critique américaine) risque d'être rebutée par le sentiment désagréable d'assister à 70 minutes de vide intégrales, le tout dans des environnements très cheap. La série refusant absolument l'esbrouffe visuelle pour permettre à son montage des envolées stupéfiantes, elle nous offre donc un pilote à la platitude certes trompeuse, mais sacrément déceptive.

 

 

Sense8 jouit de suffisamment de qualités rares, voire exceptionnelles, pour justifier un visionnage immédiat. Toutefois, la série n’est pas non plus exempte de défauts. En effet, ne vous attendez pas à être fasciné par le projet dès ses premières minutes. Sa volonté de laisser tous les personnages exister, de mener de front leur destin commun et individuel, ainsi que l’absence de tout didactisme de la part du scénario obligera à enchaîner au moins trois épisodes pour deviner l’impressionnant potentiel de la chose.

De même, si son casting est globalement réjouissant d’audace et d’intelligence, certains (seconds) rôles, comme celui de  Naveen Andrews, rescapé de Lost, sont bien moins heureux. On espère ainsi que la partie SF de l’intrigue nous réservera des rôles plus charpentés que celui de ce gourou new age qui pâtit de la naïveté assumée des Wacho, pas toujours dosée avec pertinence.

De même, si le montage, qui bénéficie de leur expérience accumulée sur Cloud Atlas, se révèle souvent formidable, on espère que l’ambiance sonore de la série saura se révéler à la hauteur, tant il semble évident que la bande-originale est clairement le parent pauvre de la série.

On saura gré aux Wachowski de nous offrir une fois de plus une œuvre éminemment multiple, mutante et transgenre (dans toutes les acceptations possibles et imaginables que recèlent ces termes), mais force est de constater que ce choix bienvenu n’est pas toujours extrêmement bien tenu. A titre d’exemple, la béatification continue de la gay pride apparaît gentiment simpliste, quand l’écriture des personnages et la confrontation de leurs valeurs et de leurs univers est souvent bien plus subtile que le « décor » qui les accueille.

 

 

Sense8 souffre encore de maladresses, mais elles ne doivent pas vous retenir d’y plonger séance tenante. L’ensemble s’avère d’une richesse et d’une puissance rares. Plus important, il semble bien difficile aujourd’hui de prédire comme la série continuera de se transformer, quel chemin elle empruntera. Le show est sans doute le premier à tenter de bouleverser durablement les codes narratifs de son médium, et à chercher par tous les moyens à nous offrir une expérience novatrice. Une ambition et un travail qu’il convient de saluer et qui apporte incontestablement un vent de fraîcheur bienvenu.

 

 

 

Tout savoir sur Sense8

Newsletter Ecranlarge
Recevez chaque jour les news, critiques et dossiers essentiels d'Écran Large.
Vous aimerez aussi
commentaires
bioul
16/06/2015 à 10:30

Une grosse claque. J'ai voulu m'y mettre. Au milieu du premier épisode j'ai décroché. Et puis j'ai retenté et là, LA CLAQUE. C'est beau, c'est pas trop mal ficelé et plus les épisodes passent et plus c'est addictif. ça faisait longtemps que je n'avais pas vu une série aussi addictive.

janematarzane
11/06/2015 à 10:37

Très bonne série, quelques longueurs, mais globalement un réel new style assez addictif !

max
10/06/2015 à 17:01

Une série totalement imparfaite mais absolument sympathique. Bref, c'est original, bien joué et avec de la qualité dans les décors et les idées. Quelques beaux morceaux d'humour, de tendresse, de sexe et d'émotion. J'ai détesté leurs films précédents... là je suis enchanté ! merci

max
10/06/2015 à 17:01

Une série totalement imparfaite mais absolument sympathique. Bref, c'est originale, bien joué et avec de la qualité dans les décors et les idées. Quelques beaux morceaux d'humour, de tendresse, de sexe et d'émotion. J'ai détesté leurs films précédents... là je suis enchanté ! merci

Kram'Ouille
09/06/2015 à 15:30

La meilleure série vue depuis des années. Et du jamais vu. Rien que ça c'est dingue.
Comme d'hab les Wacho ont mis la branlée a tout le monde. Et Jupiter ça déchire.

Marco
09/06/2015 à 09:39

Une bonne série, bien meilleure que ces séries qui se ressemblent toutes.

vico4444
09/06/2015 à 02:52

une série de merde, Netflix s'est bien planté

Mat
08/06/2015 à 16:10

On dirait qu il y a du «Please save my earth» dans Sense8, à voir...

Bolderiz
08/06/2015 à 14:50

J'ai beaucoup d'affection pour les Wacho que je trouve vraiment injustement maltraités (ok ils le cherchent parfois) et cette série leur ressemble en fait... Curieux de voir ça.

Hi Hi Ho Ho
08/06/2015 à 12:36

Composée comme trois films de 4h, c'est effectivement une série très ambitieuse, imparfaite mais magnifique, à l'image de ce que font les Wachowski au cinéma. Toujours un temps d'avance sur la concurrence.

votre commentaire