24 heures chrono : Le scandale d'une série qui aime la torture

Geoffrey Crété | 23 avril 2014
Geoffrey Crété | 23 avril 2014

Ecran Large lance le 24 news chrono : un marathon d'articles pour fêter le retour de Jack Bauer le 5 mai, dans la saison 9 intitulée Live Another Day. 24 jours et 24 news pour revenir en détail sur la série culte 24 heures chrono : sa naissance, ses héros, son évolution, ses moments marquants, mais aussi ses failles et ses polémiques. "Damn it !" 

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Episode 12 : Une série pro-torture ?

 

Il y a un épisode de la saison 4 de 24 heures chrono qui a franchi un seuil : lorsque Jack Bauer décide, pour échapper à un émissaire d'un groupe de défense des Droits de l'Homme, et en accord avec sa hiérarchie, de quitter ses fonctions pour devenir un simple citoyen et torturer un suspect dans le parking de la CTU. "Si nous voulons avoir des informations avec ce suspect, il va falloir le faire derrière les portes closes." "Vous parlez de torturer cet homme ?" demande le Président des Etats-Unis. "Je parle de faire ce qui est nécessaire". Toute l'ambivalence de la série repose sur ce dilemme, décliné ad vitam aeternam par la série.

A l'époque, en 2004, l'Amérique est confrontée au scandale des révélations sordides de la prison d'Abou Ghraib, où l'armée torture de toutes les manières possibles et imaginables ses ennemis. Nourrie par le 11 septembre, qui lui a fourni un public massif en quête de héros d'un nouveau millénaire, 24 heures chrono en paye désormais le prix. Une partie des médias se lève contre le symbole Jack Bauer, Captain America 2.0 qui ne recule devant aucun excès pour sauver la veuve et l'orphelin d'un ennemi polymorphe qui n'a plus rien d'humain dès lors qu'il menace des innocents. La production se répand en explications et diffuse même des spots avec un Kiefer Sutherland qui rappelle aux spectateurs que la série est une fiction, et que l'intention des créateurs n'a jamais été d'exploiter la situation du pays - la saison 1 a d'ailleurs été tournée avant le 11 septembre. 

 

 

La presse profite de la moindre occasion pour questionner les différents protagonistes de 24 heures chrono sur la question, si bien que la série de la Fox trouve vite une ligne de défense officielle : le tic-tac. Robert Cochran : « La torture ne nous excite pas, mais on se retrouve dans des situations narratives où, si on était un agent on n'aurait pas d'autre choix que d'user de la force. Une arme nucléaire qui sera déclenchée dans quelques heures : je ne pense pas que vous appelez l'avocat du mec. Vous lui demandez, ‘T'es prêt à me parler ? Tu me parles et on trouve un accord ?'. S'il refuse, vous faîtes quoi ? Vous vous asseyez et attendez que la bombe explose. Franchement le héros aurait l'air stupide s'il ne faisait rien. »

A ce titre, la saison 4 repousse à nouveau les limites morales du patriotisme. Y sont torturés, en plus des terroristes : Sarah, un agent de la CTU manipulé par une traître qui couvre ses traces ; le frère d'Audrey, arrêté et maltraité deux fois, pour révéler en fin de compte qu'il a été manipulé par des terroristes ; ou encore Paul, le mari d'Audrey, torturé par un Jack convaincu à tort qu'il travaille avec l'ennemi. Par la suite, lorsque Paul est opéré après avoir pris une balle pour protéger le héros, Jack décidera de le laisser mourir pour sauver un suspect gravement blessé qui a des informations cruciales. La perversité des scénaristes n'a d'égal que la violence des actions perpétrées par un homme qui a la stature d'un héros. Les années 80 ont eu MacGyver, capable de désamorcer une bombe avec un vermifuge et un coton tige ; les années 2000 auront Jack Bauer, prêt à briser le tibia de quiconque menace la sacro-sainte démocratie.

 

 

Interrogé, Kiefer Sutherland assure que la torture n'est qu'un « outil dramatique » parmi d'autres. A la télévision, il expliquait : « Est-ce que je pense personnellement que la police ou toute organisation légale qui travaille pour le gouvernement devrait pouvoir interroger des suspects et leur faire ce que je fais dans la série ? Non. » Joel Surnow, le co-créateur, sera plus direct : « N'est-ce pas évident que s'il y avait une bombe nucléaire sur le point d'exploser à New York, et même si vous alliez en prison pour ça, ce serait la bonne chose à faire ? »

Mais la principale accusation contre 24 heures chrono concerne moins la forme que le fond. La torture a toujours été un gadget narratif hollywoodien, mais la série est parmi les premières fictions à l'associer de manière aussi claire au bon côté de la Force. Une organisation de parents inquiets avait calculé 67 scènes de tortures en cinq saisons de 24 heures chrono. Et parmi elles, une petite poignée est à créditer à l'ennemi, la CTU ayant même dès la saison 4 un homme avec une mallette, chargé de torturer à la demande. Dans les premières années, il n'y a d'ailleurs qu'une vraie scène explicite de torture infligée à Jack Bauer, l'ironie voulant qu'elle ait été censurée (voir ci-dessous). Lorsqu'il est racheté par les Etats-Unis à la saison 6, la Chine précisera à Buchanan que le héros n'a pas parlé pendant deux années de sévices. Et dans le même épisode, Jack est bien puni pour avoir torturé un homme jusqu'à ce que mort s'en suive, mais celui qui se charge de le corriger est un terroriste sans foi ni loi. Au fil des saisons, la série a moins répondu que réagit aux polémiques, avec un désir certain de brouiller les cartes et densifier le message.

D'autres statistiques parlent d'une centaine de scènes de tortures diffusées aux heures de grande écoute entre 1996 et 2001, et plus de six cents entre 2002 et 2005. Le phénomène est généralisé (Alias, Battlestar Galactica) mais 24 heures chrono, qui en use et abuse comme de toutes les autres ficelles, a logiquement payé pour les autres.

 

  

Qu'elle reconnaisse ou non ses fautes sur la scène publique, la série les a embrassées à l'écran après la quatrième saison. A la fin de la saison 5, Mike Novick explique à un nerveux de la CTU, avec une mine plus ironique que convaincante, que « parfois, la finesse et la diplomatie sont meilleures que la coercition ». Plus tard, en réponse à cette indication, Jack résistera à son envie de torturer le pire Président des Etats-Unis pour le piéger, par la suite, avec un micro.

La saison 7 s'ouvrira sur le procès du héros, forcé d'admettre qu'il a torturé des suspects sans respecter la Convention de Genève. « Pour un soldat, la différence entre le succès et l'échec est sa capacité à s'adapter à son ennemi » répondra t-il à son accusateur. Lorsqu'un Imam lui demande quelques épisodes après s'il est capable de se pardonner, le colosse s'écroule : "J'ai abandonné l'idée il y a très longtemps". Une manière de se dédouaner, à mesure que le héros s'est transformé en bête furieuse et que la série a quitté la réalité pour s'enfoncer dans le grand-guignol à sensations.

 

 

Dans la saison 2, Jack Bauer met en scène la mort de la famille d'un suspect pour l'obliger à parler ; quelques saisons après, sous couvert d'être un anti-héros brisé par son patriotisme, il dégaine la violence à chaque intersection et nouvel indice. Ironie typique de l'Amérique : le producteur Jon Cassar a expliqué que la Fox a toujours surveillé de très près les scénario de 24 heures chrono, et n'a pas hésite à les recadrer. « Lorsque Air Force One est abattu en plein vol, dans le scénario original le Président était supposé mourir. Ils nous ont dit que ce n'était pas possible. Parfois, ils nous laissent faire avec des scènes d'une extrême violence. D'autres fois, ils rechignent pour des choses plus anodines ». La question étant de savoir de quel côté de cette balance la torture a été placée.

 
 

Rendez-vous demain pour un nouvel épisode consacré à la saison 5.

 

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