Sur ordre de Dieu : critique dans les pas de True Detective sur Disney+

Geoffrey Fouillet | 3 août 2022
Geoffrey Fouillet | 3 août 2022

Adaptée du livre éponyme écrit par Jon Krakauer, la mini-série Sur ordre de Dieu débarque enfin chez nous sur Disney+ et s'offre le très bankable Andrew Garfield dans le rôle principal. Créée par Dustin Lance Black, oscarisé en 2009 pour le scénario de Milk de Gus Van Sant, la mini-série suit les traces de l'illustre saison 1 de True Detective, avec son enquête criminelle sur fond de dérives religieuses. Faut-il saluer l'effort et couronner un nouveau modèle du genre ?

L'AFFAIRE LAFFERTY

Plutôt que de transposer littéralement le best-seller de Krakauer, Dustin Lance Black choisit de romancer légèrement l'histoire, basée sur un fait divers sordide, afin d'y impliquer davantage le spectateur. Il crée ainsi deux personnages fictifs, les inspecteurs Jeb Pyre (Andrew Garfield, remarquable de bout en bout) et Bill Taga (Gil Birmingham), et les plonge au cœur d'une enquête ouverte en 1984, dans l'Utah, le fief des mormons, à la suite de l'assassinat d'une jeune femme, Brenda Wright Lafferty (l'étoile montante Daisy Edgar-Jones), et de son bébé de quinze mois.

Portant ce projet depuis dix ans, le showrunner, lui-même issu d'une famille mormone, s'est d'abord posé la question d'adapter le livre en film avant d'opter pour le format mini-série. Interviewé par le site Screen Rant, il explique : "C'était une erreur de vouloir en faire un long-métrage au départ. Il n'y avait pas l'espace pour raconter cette histoire en détail et comprendre tous les personnages concernés. J'avais besoin de ce récit d'investigation, absent du livre". C'est donc via Jeb et son co-équipier Bill, nos yeux et nos oreilles dans cette affaire, que l'on progresse peu à peu vers l'horrible vérité.

 

Sur ordre de Dieu : photo, Gil Birmingham, Andrew GarfieldDuo de choc pour crime glauque

 

Tout au long des sept épisodes, les indices s'accumulent, sans jamais orienter les enquêteurs sur de fausses pistes. Puisque le ou les meurtriers ont été publiquement identifiés au moment des faits, l'enjeu premier n'est pas de nous mener en bateau, à la façon d'un "whodunit", mais de nous intéresser à chacun des membres du clan Lafferty, et notamment à sa fratrie. Parmi les suspects potentiels, citons Ron Lafferty (Sam Worthington) et ses frères cadets, Dan, Robin, Samuel et Allen, le mari de Brenda, qui ont été, à des degrés divers, imprégnés par la maxime de leur père : "Ensemble, on peut tout faire".

Comme dans tout travail d'investigation, la reconstitution chronologique des faits est primordiale et à ce titre, Sur ordre de Dieu rend cet objectif plus difficile à atteindre en naviguant entre trois temporalités : le présent (l'enquête), le passé récent (les circonstances ayant conduit au double meurtre) et le passé ancien (les origines de l'Église mormone, fondée en 1830 par Joseph Smith). Les flashbacks permettent alors de faire correspondre les évènements entre eux, mais trouvent également une application plus mystique lorsqu'ils s'imposent à la conscience de Jeb, sous forme de visions presque subliminales. C'est par exemple le cas dans l'épisode pilote où il parcourt la scène du crime tandis que des images de Brenda et son bébé, encore en vie, l'assaillent.

 

Sur ordre de Dieu : photo, Daisy Edgar-Jones, Billy Howle, Sam WorthingtonChez les Lafferty, on festoie et on se tient droit

 

LES RACINES DU MÂLE

Nouvelle venue au sein du clan Lafferty, Brenda met au jour une idéologie machiste qu'elle entend à son tour résoudre en interférant dans les discussions familiales. Élevée par un père pratiquant, plus ouvert d'esprit que la majorité, elle incarne l'électron libre, l'inspiratrice du changement. "Elle voulait construire son propre royaume et se battre pour lui", témoigne Allen, interrogé par Jeb. Qu'elle remette son patron à sa place, accède au poste de présentatrice télé ou redonne courage à ses belles-soeurs, Brenda se dévoue à une seule et même cause : redorer, à son échelle, le blason de la condition féminine.

Une mission que la gent masculine, sauf rares exceptions, n'est pas prête à lui laisser accomplir. Une scène précise suffit à exprimer cette réalité. Alors que Brenda consulte les autorités générales de l'Église mormone, elle accepte de recevoir une bénédiction de prêtrise. Elle se retrouve à genoux, encerclée par des hommes qui la dominent et lui intiment de suivre les commandements de Dieu. Le rapport de force, au désavantage des femmes, est donc institutionnalisé, assimilé par les plus hautes instances, et ne s'exerce pas uniquement au sein de communautés isolées.

 

Sur ordre de Dieu : photo, Daisy Edgar-JonesÊtre une femme libérée, tu sais, c'est pas si facile

 

En demandant à leurs épouses d'avoir des enfants, les frères Lafferty s'arrangent pour les garder en cage et neutraliser leur désir d'autonomie. Elles sont leur propriété. C'est donc moins un combat pour la vérité que pour la liberté qui se joue ici. Un combat vieux de plus d'un siècle, initié par Emma, mariée au prophète Joseph Smith, qui décida de s'opposer à l'indignité des hommes, et en premier lieu de son époux, fervent polygame. En ce sens, Brenda reprend symboliquement le flambeau de la résistance, mais plutôt que de répondre à la violence par la violence, elle espère ramener les Lafferty dans le droit chemin de façon pacifique.

L'un des motifs de satisfaction de Sur ordre de Dieu est d'assister à la naissance d'une sororité de fortune, comme l'on construirait un radeau pour s'échapper d'une île. C'est au prix de son sacrifice que Brenda permet à deux de ses belles-soeurs de s'émanciper ensemble de leur prison conjugale. Pour autant, et c'est tout à l'honneur de la mini-série, le discours ne cède jamais au manichéisme. Certains personnages féminins se complaisent dans la soumission - "Tout ce qui est sacré est contraint", rétorque l'épouse de Sam Lafferty - quand plusieurs personnages masculins, dont le héros, également mormon, rejettent la pensée patriarcale.

 

Sur ordre de Dieu : photo, Christopher Heyerdahl, Sam Worthington, Wyatt Russell"Je vais te faire tâter de mon crochet du gauche, tu vas voir"

 

UNE BONNE FOI POUR TOUTES

Après ses rôles dans Tu ne tueras point et Silence, Andrew Garfield incarne à nouveau un croyant en pleine crise de foi. Jeb est le stéréotype du héros vertueux, intègre, conciliant tant bien que mal les exigences de sa profession aux impératifs de la vie de famille. Être irréprochable en toutes circonstances, voilà le fardeau qui pèse sur ses épaules. Un peu à la manière de la géniale série Mindhunter, chaque scène d'interrogatoire est l'occasion de fragiliser le personnage, au point où il en oublie qu'il est le seul à pouvoir poser les questions et finit par se confier à l'un des suspects, Allen.

Les réelles confrontations ont lieu en revanche avec les représentants de l'Église mormone, qui enjoignent au héros de ne pas s'aventurer trop loin dans ses recherches. "Je suis certain que vous vous souvenez de ce qui arrive quand on ne respecte pas la loi du Ciel", menace le président de mission, Roy Ballard. Un parti pris qui a déplu lors de la diffusion de la mini-série aux États-Unis, mais ne dit-on pas que la vérité dérange ? C'est donc toute une administration religieuse que Jeb doit éviter d'embarrasser malgré les preuves accablantes qu'il recueille.

 

Sur ordre de Dieu : photo, Andrew Garfield, Billy HowleBienvenue sur le plateau de Confessions Intimes

 

C'est en se rapprochant des ténèbres de l'âme humaine que Jeb comprend les fondements de sa foi. Qu'il soit un des rares personnages de la mini-série inventés de toutes pièces autorise Dustin Lance Black à entériner un lien de causalité entre ses talents d'inspecteur, dont son instinct naturel à recouper les faits, et sa croyance en Dieu. Un pari risqué, mais audacieux qui tend à le caractériser, et c'est à l'interprétation de chacun, comme un authentique prophète, à la différence des fondamentalistes religieux qu'il traque sans relâche.

Au bout du compte, le héros s'accomplit au moment où il admet aimer sa famille avant d'aimer Dieu. C'est là où sa foi le porte en priorité in fine, auprès des siens. Les scènes les plus émouvantes sont sans doute celles qui le montrent avec sa mère, atteinte de démence, et donc imperméable aux horreurs du monde d'une certaine façon. Que la mini-série se termine en les réunissant est une évidence en soi. Après que Jeb a traversé l'enfer, le voici devant une nature paradisiaque, aux côtés de sa mère, à qui il finit par dire : "Être là simplement avec toi, c'est ce qu'il y a de plus miraculeux pour moi".

Sur ordre de Dieu est disponible en intégralité sur Disney+ depuis le 27 juillet 2022

 

Under the Banner of Heaven : Affiche officielle

Résumé

Sur ordre de Dieu explore le versant le plus sombre de la religion mormone pour mieux sonder les tréfonds de l'âme humaine. On croit y être préparé et on en ressort bouleversé.

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Lecteurs

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commentaires
Miraken
16/08/2022 à 04:31

Depuis que j'ai vu Andrew Garfield dans "Under The Silver Lake", j'ai vite oublié ces errances dans Spiderman. Super acteur. Si en plus il y a une vibe True Detective saison 1, je vais prochainement regarder cette mini série avec beaucoup d’intérêt.

Silers
05/08/2022 à 19:37

@Slb : les mormons ne représentent aucun peuple. Ce sont des américains citoyens des États-Unis d'Amérique. Je sais bien que leur idéologie les pousse à tenter de faire croire le contraire, mais ils ne sont que les représentants d'une religion ultra minoritaire et ultra conservatrice dont les valeurs sont en partie contraire aux droits de l'homme.

Slb
04/08/2022 à 08:43

Empreinte de clichés et de sophisme à tous les niveaux, cette série est un véritable réquisitoire contre une religion et un peuple.

Les soit disant faits historiques sont faux ou biaisés et l'auteur a même été jusqu'à inventé une théorie complètement loufoque pour arriver à ses fins.

Les membres de l'Église de Jésus Christ étant des personnes qui vivent leur foi et les enseignements de Jésus Christ, ils ne répondent pas à la violence par la violence, ne s'en prennent pas à ceux qui les insultent ou qui les calomnient : il est facile de s'en prendre à eux.

Imaginez une série de ce type fustigeant l'Église catholique, le Judaïsme ou l'iIslam... Les auteurs ne feraient pas long feu.

Très décevant.

Nicolas96
04/08/2022 à 02:12

Une très bonne série au niveau des performances et de l’enquête même si les flash back sur la création du mormonisme on s’en fout un peu. S’aurait été mieux sans ces parties la

helis
03/08/2022 à 22:56

Trop de longueur et trop religieux pour moi. On a même toute l'histoire des mormons depuis la création. Et c'est beaucoup moins froid et mysterieux que la 1ère saison de true détectives.

EmesK
03/08/2022 à 20:43

Vu en 2 fois . Ça prend son temps mais c est bien car les persos sont bien developpés( même si j ai eu du mal à m'y retrouver au debut). Pas de climax mais un final glaçant.. les flashbacks sont sympas car ça déstabilise ( on ne sait pas si c est des prémonitions des visions...). Tous les acteurs sont convaincants. L acolyte de Andrew garfield est wow! Andrew ... excellent. Sam worthington a un de ses plus bons rôles. Une superbe mini série qui met en lumière le danger des communautés et sectes...

Jeff
03/08/2022 à 17:34

@ddangerfield, le Amish et les mormons, ça n'a rien à voir

ddangerfield
03/08/2022 à 14:02

C'est interminable, ca aurait pu etre super avec 2 fois moins d'épisodes, mais ca delaye comme une vinaigrette en pénurie de moutarde .
J'ai laché au bout d'un moment , après le enième flashback qui ne va nulle part
Vous vous rappelez les anciens crime drama, sans flashback ? the shield, The wire , wire in the blood, ca fait chier les flashbacks nouvelles mode
Si je veux voir un amish, je regarde un film avec harison Ford :-)

Kyle Reese
03/08/2022 à 13:40

Andrew Garfield est en effet un put*in d'acteur et comme j'ai adoré la première saison de True Detective ce sera ma prochaine série.


03/08/2022 à 13:35

J'ai regardé le premier épisode et effectivement c'est très prometteur.

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