Arcane : critique de la série League of Legends de Netflix

Matthias Mertz | 20 novembre 2021
Matthias Mertz | 20 novembre 2021

Le studio angelin Riot Games a terminé sa mue et il est désormais prêt à montrer qu'il peut faire plus que des clips cinématiques et des jeux vidéos. L'entreprise fondée en 2006 a enfanté le jeu multijoueur le plus joué au monde, League of Legends. Après avoir étendu l'univers narratif du jeu dans le but de créer son titre Legends of Runeterra, le studio nous gratifie d'une série d'animation héritant de sa diégèse nommée Arcane, en collaboration avec le studio Fortiche, qui avait déjà réalisé de nombreux projets pour la firme américaine et visible sur Netflix.

fiction ex nihilo

Chaque adaptation d'un jeu vidéo vers un format de fiction pose les mêmes questions (qu'il s'agisse du petit ou du grand écran), ce projet est-il accessible à ceux qui n’ont pas joué ? Est-il destiné à être une publicité, une campagne de marketing pour son matériau de base ? Est-il au contraire pensé comme une façon de capitaliser sur le succès du jeu afin de le transposer vers d'autres médiums par la suite ?

Traditionnellement, les joueurs ont hérité de nombreuses adaptations maladroites pour ne pas les qualifier de malhonnêtes. Arcane soulevait donc les mêmes questionnements, qu’il s’agisse des joueurs inquiets de ne pas retrouver leur amour du jeu dans la série, ou des néophytes qui pourraient ne pas se sentir conviés au spectacle. Arcane est tout le contraire de cela. La série peut se targuer d’être un récit de science-fiction et de fantasy autonome qui ne requiert aucune connaissance de son matériau de base.

Elle conte les aventures d’une poignée de personnages dans la Cité de Piltover, ville aux allures steampunk autoproclamée "Capitale du Progrès". Tous les individus rejetés de son aristocratie aux allures victoriennes se rassemblent dans une Undercity fumante où chaque allée est un coupe-gorge, Zaun. Le récit se concentre sur l’indépendance de la cité de Zaun vécue en particulier par deux couples de personnages, les sœurs Vi et Powder, et les deux scientifiques et amis Jayce et Viktor. Du point de vue de son récit et de sa narration, Arcane n’est pas révolutionnaire, mais reste très bien exécutée.

 photoLes personnages fonctionnent très bien, même s'ils sont classiques dans leur écriture

 

Si la perspective de ne pas connaître les champions pouvait effrayer les novices de l’univers de Runeterra, aucune crainte à avoir. Connaître leur alter ego dans le jeu vidéo League of Legends ne permet que de savourer quelques effets d’annonce ou d’avoir un temps d’avance sur leur design.

Le déroulement de l’intrigue ne passe jamais par une injonction à connaître son matériau de base, et Arcane s’est bâti une solide réputation en étant parfaitement accessible. Ses personnages principaux sont d’ailleurs remarquablement bien écrits. Si le premier arc est légèrement convenu sur le destin de certains personnages secondaires, le récit parvient à ne jamais tomber dans le manichéisme et à souvent créer la surprise.

Les enjeux et les relations liant les personnages sont cohérents, l’intrigue est riche et accessible, et les dialogues rendent toutes les interactions tout à fait savoureuses. Les personnages secondaires ne sont jamais relégués au second plan, et leur valeur dans l’intrigue est indéniable. Ils bénéficient en outre de designs élégants et subtils, et ceux qui ne sont pas joueurs ne verront pas la différence de design entre les champions du jeu et les personnages originaux de la série.

 

photoChaque personnage secondaire est une baffe en termes d'écriture et de design

 

Championne de la direction artistique

Si les personnages sont aussi convaincants, c’est en grande partie grâce à l'animation du studio français Fortiche. Mélange de 2D et de ce qui ressemble à de la peinture, les visages sont si expressifs que cela ressemble à de la capture de mouvement appliquée aux visages. Lorsque le cadre est occupé en grande partie par un personnage, les visages semblent détailles et s'accordent très bien au doublage.

Les séquences larges et en format paysage ne sont pas en reste, en grande partie grâce aux designs très riches de la très steampunk Piltover et de l’undercity neo-noir efficace qu’est Zaun. Lorsque comparée aux standards de l’animation récente, à l’instar de l’excellent Spider-Man into the Spiderverse, la série Arcane parvient encore à sortir victorieuse de la comparaison, et ce n’est pas un demi-compliment.

Impossible de ne pas se sentir pleinement immergé par le récit grâce au doublage très convaincant de la série. Jamais l’animation n’a paru si réelle. Les séquences où Hailee Steinfeld et Ella Purnell se retrouvent par le biais de leur incarnation de Vi et sa sœur Powder - désormais Jinx - cristallisent une tension palpable. Harry Lloyd prête quant à lui sa voix au savant fragile et idéaliste Viktor, qui s’impose incontestablement comme le personnage le plus mémorable.

Il faut également mentionner Jason Spisak et son personnage original Silco, baron criminel et révolutionnaire de l’undercity Zaun, auquel il parvient à donner une humanité touchante et marginale. On pourra aussi regretter d'avoir si peu vu le personnage d'Ekko à l'écran tant Miles Brown est captivant à chacune de ses répliques.

 

photoCertains paysages sont savamment travaillés quand bien même ils n'apparaissent qu'une fois

 

La bande-son d'Arcane est tout aussi convaincante. Imagine Dragons revient pour une nouvelle collaboration convaincante avec Enemy, générique de la série, mais l'intégralité de la bande-son fonctionne très bien.

Celle-ci se décline en deux parties : Piltover écope de thèmes riches souvent accompagnés de violons pour servir son ambiance steampunk victorienne lorsque Zaun baigne avec harmonie dans la musique électronique et le hip-hop. Lorsqu’il faut livrer des thèmes dantesques pour accompagner des confrontations parfaitement chorégraphiées, la bande-son assure. Idem lorsque des compositions génialement larmoyantes supportent avec aisance des moments d'émotion.

Le travail du cadre de la série est très bon. Il mérite une mention particulière dans les moments d’action qui échappent tous à l’orgie de références aux compétences des champions qu’on aurait pu craindre et dont la chorégraphie est épatante. Et c'est étonnant qu'un univers réputé pour son abondance de magie parvienne à en montrer si peu et à épater autant avec des duels au poing sur la table d'une taverne.

 

photoTrouver quelque chose de moche dans Arcane est un défi

 

Le PG-13 le plus mature qu'on ait vu

Arcane adopte un ton mature bienvenu qui la surclasse des nombreuses adaptations (ou séries destinées à un public jeune en général) qui font dans le racoleur ou le vulgaire. Par contre, la série ne s’empêche jamais de donner à ses personnages la possibilité de jurer, et elle parvient même à représenter de façon élégante et mature des scènes de romance ou de sexe qui donnent encore plus de poids à ses personnages. Elle montre des blessures et des gueules cassées avec un dosage subtil, et jamais un PG-13 (nomenclature américaine indiquant qu'un programme est déconseillé aux moins de 13 ans) n’a paru si à l’aise avec son récit.

L’intrigue quant à elle s’enrichit considérablement entre le premier arc et sa suite, et nous abreuve de problématiques classiques dans les récits de science-fiction, mais correctement traitées. Les personnages de Vi et Jinx soulèvent des questionnements bienvenus sur la difficulté de ramener un proche de ses mauvaises fréquentations et de sa santé mentale défaillante.

Jayce et Viktor (ainsi que les pressions et influences qu’ils subissent de la part de l’aristocratie de Piltover) poussent enfin à s’interroger sur les limites de la science, mais aussi sur la nécessité pour Piltover de maintenir une répression sanglante sur la population de Zaun, de peur d'être un jour renversée (problématique aisément transposable à de nombreuses réalités géopolitiques). Le personnage de Viktor est particulièrement mis en valeur par la cruauté des intrigues auxquelles il participe, sa volonté de sauver sa vie grâce à l'Hexcore étant fatale à un personnage innocent.

 

photoCombats subtilement chorégraphiés qui échappent au travers du fan-service

 

Visuellement parlant, le récit arrive aussi à trouver une maturité certaine et n'hésite pas à s'enfoncer dans des teintes sombres, à l'inverse des couleurs pop qu'on aurait pu attendre (et qu'on retrouve de façon récurrente dans les cinématiques du jeu). On retrouve une colorimétrie beaucoup plus proche de la bande-dessinée que les couleurs criardes récurrentes dans les cinématiques du jeu. Et ça fait du bien d'échapper au cynisme décomplexé de certains projets qui se reposent sur un casting ou leur appartenance à une licence pour remplir des salles en ciblant une audience habituée et nourrie par un marketing abondant.

Tous les pièges de l'adaptation ont été évités par Arcane. La série n'en fait pas trop avec ses champions pour nourrir les adeptes de cinématiques, elle ne ressemble pas à une campagne marketing ou à une capitalisation sur le succès du jeu. Elle est d'ailleurs accessible aux non-joueurs, et jamais elle ne tombe dans la fiction pour ados. Le récit est mature dans son intrigue, mais aussi ses personnages et leur dépiction, et il met en scène ses combats avec sobriété. C'est ce sentiment qui domine le visionnage d'Arcane, il est presque paradoxal pour une série inaugurant sa première saison de sembler aussi mature et aboutie.

 

photo"Quoi, vous appréciez même notre mode de diffusion sur Netflix ?"

 

Et le meilleur pourrait être à venir ! Arcane transcende son exposition, tout en ne racontant avec brio qu’une des histoires les moins intéressantes de la mythologie de Runeterra. On appréciera d'autant plus que le récit ne soit pas le démarrage assumé d'une franchise ou d'une trilogie, erreur fatale de Warcraft, le commencement.

Arcane en a montré suffisamment pour nous donner envie de voir une nouvelle série ou une nouvelle saison, fruit de la collaboration entre Fortiche et Riot Games. Pourquoi pas à Ionia ou dans les Îles Sombres, puisque nous adorons les histoires de ninja et les fantômes (on aime l'originalité chez Écran Large).

Arcane est disponible en intégralité depuis le 20 novembre 2021 sur Netflix

 

photo

Résumé

Arcane est un divertissement somptueux dont les enjeux sont prenants, à échelle humaine comme à celle d'un pays. La série se dote d'une direction artistique brillantissime qui fait resplendir son casting, dont la performance rend l'animation plus réelle qu'elle ne l'a jamais été. Vite, une suite !

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Lecteurs

(4.5)

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commentaires
pipam
24/11/2021 à 12:15

@Sombre005, pas d'inquiétude ! Fortiche travaille depuis des années avec Riot, ils leur font les clips d'intro, les présentations de nouveaux personnages . Tout comme Imagine Dragons qui avait déjà ecrit le titre Warriors pour un event, sur un clip de Fortiche, justement, il me semble.... Une collabortaion fructueuse, et à priori, c'est Fortiche qui a convaincu Riot de mettre la série sur les rails. Vu le succès (Numero 1 au top 10 netflix cette semaine....), ils ne vont pas confier ça à un autre studio, c'est clair !!!! Cocorico !!

Kyle Reese
24/11/2021 à 01:20

Episode 3. Mais quelle claque, visuelle, mais pas que. Narrativement, musicalement et même le doublage ! C'est en tout point somptueux, et niveau histoire avec l'accélération de cette fin d'épisode charnière, le destin tragique de persos qu'on commençait à peine à apprécier, je suis sur le cul.
Une grand œuvre surprise. Bravo au studio français et à tous ceux qui ont permis de créer cette série. Je vais déguster la suite avec un délice certain.

Lu hier, Arcane est à 9,4 point de notoriété sur IMDB devant Breaking Bad et quelques autres "petites" séries que tout le monde a déjà oublié (humour). Dingue non ?

Zedd
23/11/2021 à 21:26

@Sombre005 T'inquiète ! Riot travaille avec Fortiche depuis 2013 et ils ne comptent pas arrêter de si tôt ! En 2019 le PDG de Riot annonçait qu'ils souhaitaient faire plusieurs saisons, et dimanche la S2 a été confirmée donc c'est tout bon !

BARTO
21/11/2021 à 22:26

Malhgeuresementz, très décçu de la fin de cette série, comment ne pas faire apparaitre the man the legend the GOAT warwick

Jean jean
21/11/2021 à 21:36

Je suis au 2eme épisode.....
Quel kiff!!!!!
Je vais savourer ce monumental chef d'oeuvre !!!!

De passage
21/11/2021 à 19:14

Vu ce weekend.
Je ne connaissais League of Legends que de nom.
Que dire sur Arcane?
Simplement, que c'est une grande Œuvre, toutes catégories confondues.
En tous cas, de mon point de vue.
Content que la saison 2 soit annoncée.
Et pour ceux que l'animation en général peu repousser, ne passez pas à côté et au minimum, essayez, vous pourriez être surpris.

kouza
21/11/2021 à 16:10

Saison 2 c'est officiel trop cool, enorme serie, maintenant ca va prendre tu temps, 5 ans de prod pour la première saison, bon ca devrait aller plus vite les workflows sont en place, mais vu le niveau de qualité du show, ce sera pas pour l'anné prochaine.

GTB
21/11/2021 à 12:49

Schtroumpfette> "Pour une fois qu'on n'écope pas sur Netflix d'une énième daube fadasse !"

Non. Pas "pour une fois". Il y a quantité de séries de qualité sur Netflix. Oui, du fait qu'ils mitraillent non-stop dans tous les sens, il y en a beaucoup de moyennes, médiocres ou nulles. Cela n'empêche pas qu'il y a aussi beaucoup de bonnes choses.

Sombre005
21/11/2021 à 09:03

Bonne critique, d'autant que la saison 2 vient d'être annoncer par Riot sur la chaîne Youtube officielle de League of Legends. Les gars ils ont dû travailler hier.

En espérant que cela reste entre les mains de Fortiche et que Riot ne va pas voir ailleurs.

Avoir un studio d'animation Français en plein boom dans un secteur où les Américains sont en tete avec Disney.

Une belle aventure qui commence et qui sera à suivre. Ce n'est pas tous les jours que l'on voit cela.

Schtroumpfette
21/11/2021 à 08:00

J'espère que la seconde saison aura lieu et qu'elle sera à la hauteur de la première. Franchement, c'est un chef d'oeuvre, un point c'est tout. Et je précise que je ne connaissais pas du tout le jeu, mais je me suis attachée aux personnages et à leur univers d'emblée. Animation superbe, adulte, incroyablement soignée dans les moindres détails. Décors magnifiques, personnages mineurs en arrière-plan aussi bien traités graphiquement que les principaux. Les scènes de taverne ou de rue fourmillent de détails. Je suis devenue aussi accro qu'à l'époque de GOT. C'est dire ! Si la seconde saison n'aboutit pas, je serai vraiment déçue... :/ Bon sang, regardez cette série et répandez la bonne parole ! Pour une fois qu'on n'écope pas sur Netflix d'une énième daube fadasse ! Signé : une convertie.

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