Sermons de minuit : critique du King de la Hanterie sur Netflix

Simon Riaux | 24 septembre 2021 - MAJ : 24/09/2021 16:53
Simon Riaux | 24 septembre 2021 - MAJ : 24/09/2021 16:53

S'il travaille à nos cauchemars depuis plus d'une quinzaine d'années, c'est avec The Haunting of Hill House que Mike Flanagan a hanté le grand public et véritablement explosé, bien aidé par la puissance de feu de Netflix, qui ne l'a pas lâché d'une semelle depuis. Nous le retrouvons donc à la faveur de Sermons de minuit, mini-série produite par la plateforme et écrite par ses soins, qui entend nous plonger dans les ténèbres recouvrant peu à peu une petite communauté insulaire.

MORTE-ÎLE EN MER

Crockett Island a connu de jours meilleurs. Depuis qu'une marée noire a pollué ses côtes, la pêche y est misérable, et les familles de pêcheurs qui n'ont pas encore quitté les lieux survivent péniblement, attendant quelque chose, mais quoi ? Peut-être ce nouveau prêtre, venu remplacer le vieux curé, dont la jeunesse et la foi semblent soudain inspirer les habitants, lesquels se surprennent à retrouver un peu d'espoir, en dépit de l'accumulation d'évènements étranges et de disparitions suspectes. On n'en dira pas plus, tant le nouveau récit de Flanagan, parce qu'il revisite plusieurs figures classiques de la littérature fantastique, mérite d'être laissé dans l'ombre pour être apprécié.

D'autant plus que si le cinéaste a déjà adapté avec intelligence les romans de Stephen King, il en livre peut-être ici la transposition la plus chimiquement pure, quand bien même Sermons de minuit n'adapte officiellement aucun de ses textes. Néanmoins, les fervents lecteurs du terrifiant romancier natif du Maine ne tarderont pas à reconnaître à laquelle de ses oeuvres la mini-série emprunte directement, allant parfois jusqu'à en reprendre la structure, ou certains personnages (que l'intrigue s'appropriera finalement). Et plus encore que dans ses précédents travaux, on découvre ici une sorte de passionnant commentaire en creux de l'oeuvre du King, qui est ici formidablement analysée, autopsiée, et réassemblée.

 

photo, Hamish LinklaterAlléluia, le Flanagan nouveau est arrivé !

 

On retrouve donc bien sûr un homme au carrefour de son existence, écartelé entre ses péchés d'hier, luttant contre l'alcoolisme qui a ruiné sa vie une première fois, et dont il ne sait trop s'il s'accroche à la vie ou attend la mort. Un meneur charismatique dont les motivations s'avéreront plus troubles qu'elles n'y paraissent. Une passionaria religieuse, à l'extrémisme balbutiant, mais ne demandant qu'à exploser. Et une poignée de belles âmes tourmentées, qui, prises dans un maelstrom de passions cruelles, devront choisir leur camp. 

Sermons de minuit parle des petits biens et des grands maux, de la corruption des malheureux, de la difficulté de tenir bon, de garder le cap, quand l'adversité est grande et les circonstances désespérantes. Et pour explorer cette inexorable plongée dans la putréfaction morale qui s'abat sur l'île de Crockett, Flanagan s'appuie, plus, et peut-être mieux que jamais, sur ses (anti)héros.

 

photoUne commu vraiment trop trop sympa

 

HUMAINS TROP HUMAINS

Qui dit communauté insulaire dit voisinage. En effet, amis ou ennemis, collègues, cousins, adversaires, amants ou époux, il n'est personne parmi cette brochette de caractères qui ne partage pas l'espace direct d'autrui. D'où une proximité immédiate entre chacun et notamment entre des puissances opposées. C'est le cas des personnages principaux, dont les arcs dramatiques sont en toute logique aux antipodes l'un de l'autre, mais que la géographie, leur rang social et leur silencieux désir d'affrontement poussent à s'entrechoquer.

Ainsi, tout au long des différents épisodes, Riley, l'ex-poivrot startupeur en quête de rédemption et le père Paul vont se frotter l'un à l'autre, s'adonner à des joutes dont l'enjeu sera toujours, in fine, le salut ou la possession des âmes. Ces duels s'avèrent toujours d'une précision dans leur écriture, d'une intensité remarquable. On ne connaissait pas Flanagan aussi à l'aise et maître de lui en matière de dialogues. Souvent trop écrits, parfois un tantinet verbeux, ses précédents efforts reposaient beaucoup plus sur la mise en scène et le travail d'orfèvres des conflits internes de chaque protagoniste. 

 

photo, Samantha SloyanLes grenouilles de bénitiers ne sont pas toutes végétariennes

 

Mais ici, on est souvent saisi par la dextérité avec laquelle les mots répondent ici à l'image, la transcendant parfois, quand ils ne permettent pas au réalisateur-scénariste d'abandonner certains de ses effets les plus démonstratifs. Bien sûr, on retrouve ici et là quelques plans savamment composés, des mouvements d'appareil complexes (telle l'ouverture du deuxième chapitre, toute en plan séquence et travelling circulaire) et quelques effets de montage visant un impact immédiat, parfois ravageur. Mais ils sont nettement moins mis en avant que par le passé, et ne constituent jamais la cheville principale du dispositif.

Au contraire, il suffit d'assister au dialogue terrible entre les excellents Kate Siegel et Zach Gilford, orchestré par une série d'images quasi-fixes, à peine un léger travelling, un contrechamp délicat, pour saisir l'intelligence et la délicatesse déployées par la série pour capturer la tristesse insondable de ceux qui la peuplent. Un tour de force d'autant plus impressionnant que cette réussite se fait parfois malgré une mythologie un peu trop poussiéreuse.

 

photo, Zach GilfordÂme damnée ou rédemptrice ?

 

AVOIR LES CROCS (OU PAS)

On ne dévoilera bien sûr pas ici les pans de mystère que le scénario dévoile à un rythme pertinemment dosé, mais le fait est que dans Sermons de minuit, Mike Flanagan choisit de revisiter un des plus vieux et tenaces mythes du fantastique, qu'il aborde entre tradition et discrète réinvention. Le premier pan de l'histoire, notamment la représentation de son antagoniste, fait preuve de respect scrupuleux envers un certain canon, reprenant à son compte une iconographie ancienne, pour ne pas dire académique.

On pourra apprécier la rigueur et la déférence avec lesquelles la direction artistique replace son "monstre" dans un décor plus riche que redouté de prime abord, mais la démarche apparaît pendant la première moitié de l'intrigue comme presque trop polie, conformiste, attendue. Il faudra patienter jusqu'à mi-parcours pour que le concept s'arrime plus solidement dans les thèmes, d'abord sous-jacents puis éclatants, de la mini-série. Questionnant frontalement la question du divin et du malin, et donc celle de l'interprétation des signes, le réalisateur et scénariste nous plonge avec délices et frissons dans une réflexion passionnante sur la nature du mal, et la quête de sens qui habite ou perd, chacun d'entre nous.

 

photoCurée chez le cureton 

 

C'est ce dernier arc narratif et symbolique, lequel repose non seulement sur le découpage des différents épisodes, mais aussi sur une incarnation qui gagne irrémédiablement en intensité, qui achève de reconnecter ce conte noir aux grands motifs de Stephen King, mais aussi aux interrogations qui traversent notre époque, sa quête de sublimation, quitte à verser dans le confusionnisme et la complaisance. Une idée vertigineuse, qui prend forme sous nos yeux alors qu'un Hamish Linklater habité, greffon de choix à la troupe d'interprètes qui accompagnent presque systématiquement Flanagan, s'empourpre et prêche pour le chaos et la mort.

Autant de pistes, de spectres et de cauchemars qui hantent Sermons de minuit, et nous rappelle que son artisan principal n'a de cesse de remettre toujours le métier sur l'ouvrage, continuant de façonner un corpus inquiétant et déchirant, un musée de nos effrois ancestraux, sondant toujours un peu plus notre spleen. Une bien belle calamité.

Sermons de minuit est disponible en intégralité sur Netflix en France depuis le 24 septembre 2021

 

Affiche US

Résumé

Malgré un canevas aux apparences trop classiques et une mythologie dont on craint de prime abord qu'elle n'ait pris la poussière, Flanagan convainc grâce à une mise en scène d'une remarquable sensibilité, une écriture chirurgicale, et un impact émotionnel surmultiplié par un casting investi.

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Lecteurs

(3.8)

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commentaires
Séraphine
21/10/2021 à 11:58

Pour répondre aux détracteurs de cette série, je dirais qu'il ne faut pas la prendre comme une série de genre. Si vous attendez de l'horreur, vous serez déçu-e-s. Moi je suis entrée dans Midnight Mass sans à priori, sans attente. Je me suis laissée prendre par la main, j'ai cheminé tranquillement dans la narration, et c'est un grand cadeau de nos jours "la lenteur" à l'heure où tout va trop vite dans nos sociétés. Cette série est une allégorie, sur la mort, la transcendance, le religieux, la foi... et à la personne qui s'étonnait que le vampire ne soit jamais évoqué, je lui répondrais que c'est normal car tout est vu par le prisme de la religieux et que le prêtre, dès sa rencontre avec la créature, l'identifie comme un ange, puis valide son entrée dans la communauté par le biais de miracles... c'est aussi l'histoire d'un endoctrinement.
Non, franchement, ça fait du bien de sortir des schémas narratifs habituels.

Carli Bruna
11/10/2021 à 18:18

Attention il y a du spoiler dans mon commentaire.

Déception une fois de plus me concernant après le déjà fort bancal et ennuyeux Bly Manor.
Si la qualité de l'interprétation, de la réalisation et de la photographie sont difficiles à remettre en cause et feront probablement l'unanimité, le scénario et ses incohérences ainsi que quelques personnages sans épaisseur (je soupçonne le personnage de Sarah d'avoir été sacrifié en grande partie au montage) peinent à faire de ce qui aurait pu être un chef-d’œuvre autre chose qu'une honorable tentative à la Stephen King. Et alors même que l'on se farcit des dialogues atrocement bavards et pompeux dès l'épisode 4, comment justifier que toutes ces longues minutes de fiction ne permette même pas d'en apprendre plus sur certains personnages essentiels (Sarah donc mais aussi l'insupportable Bev) ?
Je suis d'accord avec Alfred lorsqu'il dit qu'il semble insensé qu'aucun personnage JAMAIS ne mentionne les vampires et toute leur mythologie alors même qu'ils en ont un tout à fait identifiable devant eux ! Et que dire des deux derniers épisodes dont l'intensité dramatique sur le papier est désamorcée par des choix narratifs inappropriés et des dialogues inutiles ? Enfin comment l'entière population d'une île, en pleine découverte de ses nouveaux instincts et s'apprêtant à faire face à la mort décide unanimement de chanter paisiblement un cantique plutôt que de courir affolée dans tous les sens en cherchant par tous les moyens à se protéger ? Trop d’invraisemblances dans cette série et pourtant les deux premiers épisodes laissaient présager une œuvre parfaitement équilibrée entre mystère et intime. Dommage...

Alfred
04/10/2021 à 11:22

J'aime beaucoup Flanagan.
Mais là je suis partagé.
D'un coté on a des personnages bien campés, des dialogues subtiles, et comme toujours quelques grands moments de mise en scène.

De l'autre un scénario d'une pauvreté confondante. Mention spéciale au rôle de Bev Kean, une caricature de bigote qu'on a déjà vu un millier de fois. Pas de vraie frousse (Dr Sleep est bien plus démonstratif c'est dire).

Et enfin le vrai point noir, la suspension d'incrédulité ne fonctionne pas. C'est bien de vouloir renouveler un monstre mille fois vu, mais il fait partie de notre folklore, du fond culturel commun (et il ne remonte pas qu'au XIXe siècle), hors sur Crockett Island personne n'en a jamais entendu parler, personne n'a ces références. Alors qu'ils baignent tous dans une culture chrétienne qui devrait les mettre sur la voie.

Xbad
03/10/2021 à 15:38

Je viens de finir la série, un gros gros coup de coeur... Les personnages sont tous travaillés et attachants, le scénario est bien ficelé, la fin est hyper émouvante, c'était super vraiment

Fred B
02/10/2021 à 22:34

Il y a quelques facilités et incohérences, beaucoup de dialogues, parfois trop, mais ces derniers sont pour la plupart tellement bien écrits, interprétés et filmés que je ne peux que m’incliner devant le talent de Mike Flanagan, que je considère vraiment comme un auteur. J’avais pris une grosse claque avec The Haunting of Hill House, puis Bly Manor m’a déçu. Midnight Mass est très différente dans son ambiance, mais je retrouve les qualités émotionnelles qui m’ont fait adorer Hill House et c’est pour ma part un gros coup de cœur.

leuh
28/09/2021 à 15:04

Oui, c'est lent, mais bien dosé, et comme dit dans votre article des personnages humains, trop humains. Et compliqué de classer cette série au titre de l'horreur.
Pas de passage en force sur les croyances, bien qu'elles soient au premier plan, un peu de lourdeur sur certains sujets de société, mais une très bonne série, un beau conte noir

Tu
28/09/2021 à 12:47

Très bluffant, série très bonne.

Kelso
28/09/2021 à 02:08

J'hésitais a la regarder mais vu les quelques avis, sans compter les fan boys de ce réal, ça à l'air dans sa continuité, c'est à dire lent, ennuyeux et pas du tout effrayant. Je pense que je vais passer mon chemin, autant je trouvais The Haunting of hill house pas mal du tout, autant j'ai trouvé Blue manor lent et chiant et les quelques films de flanagan que j'ai vu étaient mauvais, je ne comprend pas la Hype pour ce gars, mais c'est surtout sur ecranlarge qu'on le met sur un pied d'estale et chez Netflix apparemment.

Sparda
27/09/2021 à 17:30

Ça n'a rien à faire la, mais petite question @GTB....Tu n'étais pas sur caramail a la grande époque ? Salon Jeux vidéo entre autre ?

Stivostine
27/09/2021 à 11:50

Long et ennuyant, dommage

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