The Underground Railroad : critique dans les profondeurs de l’Amérique sur Amazon

Antoine Desrues | 14 mai 2021 - MAJ : 17/05/2021 17:57
Antoine Desrues | 14 mai 2021 - MAJ : 17/05/2021 17:57

En à peine deux films (mais trois en tout), Moonlight et Si Beale Street pouvait parler, Barry Jenkins s’est non seulement imposé comme une nouvelle voix passionnante du cinéma afro-américain, mais aussi comme un réalisateur dont le brio stylistique n’a d’égal que sa délicatesse. Avec sa mini-série The Underground Railroad, il s’offre un défi de taille : adapter le roman de Colson Whitehead (prix Pullitzer 2017), et revenir à la source des thématiques éminemment sociétales de son cinéma, en s’attaquant à l’histoire de l’Amérique et à l’esclavage. Pari réussi sur Amazon Prime Video ?

Runaway Train

Avec ses dix épisodes d’une heure (à quelques exceptions près), The Underground Railroad délivre un programme hautement ambitieux. S’il suit le parcours a priori limpide de Cora (merveilleuse Thuso Mbedu), une esclave qui parvient à s’échapper d’une plantation de Géorgie, ce voyage initiatique n’est que le point de départ d’une fresque passionnante sur les États-Unis à l’orée de la Guerre de Sécession.

La particularité de cette auscultation, c’est qu'elle joue avec les veines fantasmées du territoire américain, à savoir le chemin de fer clandestin qui aurait permis à de nombreux esclaves des États du Sud de fuir vers le Nord. En réalité, il s’agissait plus simplement de routes secrètes protégées par les abolitionnistes, mais devenues au fil du temps un mythe idéal pour servir de métaphore aux rêves de liberté d’une population malmenée par l’histoire.

 

Photo Thuso MbeduThomas Cora le train

 

Or, la démarche de Barry Jenkins (qui réalise tous les épisodes) est entièrement tournée vers la force symbolique de cet improbable train naviguant sous terre. Sa caméra, toujours sujette à de magnifiques gros plans et des ralentis contemplatifs, devient le centre d’une mise en scène flottante, magnifiée par la photographie diffuse de James Laxton et la musique éthérée de Nicholas Britell.

Jenkins a l’intelligence d’autant se concentrer sur le quotidien de son héroïne (présenté dans un pilote tétanisant) que sur les marques indélébiles qu’il impose, à la fois sur son corps et sur sa psyché. Si le réalisateur aurait pu platement filmer la douleur d’une femme traumatisée, The Underground Railroad construit petit à petit un espace mental salvateur autour de Cora, reflétant sa colère, ses peurs, et ses espoirs, pour en faire à la fois un merveilleux personnage de cinéma, et une métonymie des ravages de l’esclavagisme.

 

photo, Aaron PierreAaron Pierre

 

Tennessee Route ZÉro

Cependant, avec sa durée volontairement éreintante, le vrai coup de génie de la série réside dans sa manière de nous arracher en permanence de ce rêve éveillé, afin de nous renvoyer dans l’horreur d’une violence systémique. Sa structure chapitrée, où presque chaque épisode correspond à l’arrivée dans un nouvel État, permet à Jenkins de délivrer un récit extrêmement dense, sans jamais pourtant s’éparpiller dans les détails de sa reconstitution historique. Cora, traquée par un chasseur d’esclaves obsessionnel (Joel Edgerton, parfait et glaçant), devient le tronc d’une narration aux ramifications passionnantes, prenant littéralement la forme d’escales en accord avec son sujet.

C’est d’ailleurs pour cette raison que la présence du cinéaste fait sens sur un projet de cette ampleur. Si ses deux précédents longs-métrages taclaient déjà la fresque sociale par le prisme de l’intime, le format sériel offre à Jenkins l’opportunité de transcender l’élégance de sa mise en scène fondée, depuis le départ, sur de larges mondes qu’il sonde par des subjectivités brillamment transposées à l'écran. Dès lors, The Underground Railroad passe son temps à faire des pas de côté fascinants, révélant bien souvent la face cachée de personnages ou de situations bien moins binaires qu’il n’y paraît.

 

photo, Joel Edgerton, Chase W. DillonJoel Edgerton, parfait en traqueur d'esclaves flippant

 

De cette façon, les coups de projecteurs du réalisateur sont toujours tournés vers la notion de désillusion. Alors que Cora commence à se faire une nouvelle vie dans une Caroline du Sud accueillante, elle se voit réduite à reproduire son ancien quotidien dans une vitrine de musée, exposée à la face du monde pour un passif qui lui colle à la peau. La longue focale tant chérie par Barry Jenkins engendre d’ailleurs des effets de flou lourds de sens, capables entre autres de miniaturiser les décors et les personnages, et d'enfermer ces derniers dans ce territoire à la manière d’un diorama trompeur.

Cette séquence tétanisante traduit, à elle seule, le brio de The Underground Railroad qui évite justement le piège de délivrer une parenthèse figée dans le temps. Quand bien même son cinéaste déploie des compositions soignées et des clairs-obscurs dignes de toiles de maître, la sublime nature qu’il filme n’est que le réceptacle silencieux de la violence des hommes. Dévastée par le feu, la forêt du Tennessee que traverse Cora porte en elle les stigmates du génocide amérindien, brièvement évoqué au détour d’un dialogue terrassant (comme de nombreux autres). Le sol de ces divers États n’est au final qu’une suite de cimetières ensevelis, dont l’empreinte de mort est parfois ravivée par le souvenir.

 

photoOn a déjà dit à quel point la photographie de James Laxton est fantastique ?

 

American horror story

En filant sa métaphore sur la profondeur, les abysses de l’histoire, et les racines du mal américain, The Underground Railroad développe des envies stylistiques hautement cohérentes, au point d’amener sa caméra malickienne vers les eaux du fantastique. Alors que la série s’attarde sur des villes et des destins construits sur les corps des défunts, Barry Jenkins hante l’entièreté de son récit par les fantômes de ces générations sacrifiées. Seules les pages des registres tenus par les gardiens du chemin de fer parviennent à garder une trace du passage de ces frêles âmes.

Le réalisateur, quant à lui, transpose cette même fragilité de la mémoire au travers de son objectif, en donnant corps à des personnages secondaires flamboyants, magnifiés par un puissant casting (on retiendra, entre autres, Aaron Pierre, William Jackson HarperDamon Herriman ou encore la révélation Chase W. Dillon dans le rôle du petit Homer).

 

photo, William Jackson Harper, Thuso MbeduLa tendresse de Barry Jenkins l'emporte sur tout (même le vent)

 

Si la série télévisée commence à trouver une légitimité égale à celle du cinéma, il semble évident que le format a permis à Barry Jenkins de livrer à ce jour son œuvre la plus complète, une odyssée éprouvante qui laisse le champ libre à toutes ses obsessions d’artiste. Qu’il dépeigne des scènes de pure tendresse ou des apartés sur le passé trouble de ses protagonistes, sa nouvelle création porte en elle une humanité bouleversante.

D'aucuns reprocheront sans doute à The Underground Railroad son trop-plein émotionnel parfois difficile à digérer, mais la tension épuisante qu’il instaure sur ses dix épisodes est pourtant on ne peut plus logique. Barry Jenkins ne provoque pas seulement le malaise par une appréhension due à notre connaissance de l’histoire, mais aussi par notre regard sur une Amérique encore scarifiée par ce passé qui lui colle autant à la peau que Cora. Sans jamais sombrer dans l’anachronisme vulgaire, le cinéaste réussit malgré tout à convoquer le spectre d’un racisme contemporain par l’illustration de ses origines ineffaçables. Car si le train se cache dans les tunnels du pays, le ver est également bien installé dans le fruit.

Tous les épisodes de The Underground Railroad sont disponibles sur Amazon Prime Video à partir du 14 mai 2021.

 

Affiche US

Résumé

Derrière ses atours de fresque historique grandiose, The Underground Railroad est avant tout une série passionnante sur les fantômes de l’Amérique. Avec ses acteurs parfaits et sa sublime photographie, la série de Barry Jenkins affirme plus que jamais la force stylistique d’un auteur en état de grâce.

 

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Lecteurs

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commentaires
Moijedis
16/05/2021 à 04:47

Un CHOC VISUEL ET SONORE .
Du pur génie . Une série très dure à regarder . Très dure psychologiquement.

Birdy'n black
15/05/2021 à 08:43

@ Antoine, j'aime décidément vraiment votre plume. Je me fais la série ce we, impatient comme rarement.
@ Kyle : moi aussi des images de Racines me remontent, comme lorsqu'un esclave se fait tranher les doigts de pieds pour avoir osé s'enfuir. Ça m'avait traumatisé à l'époque.

Nesse
14/05/2021 à 20:07

Que dire, rien d'autre que SUBLIME.

Ozymandias
14/05/2021 à 14:45

Ah top, dans ma liste :)

Kyle Reese
14/05/2021 à 14:36

Moonlight était très beau. Je me disais n'être peut être pas prêt pour regarder une série entière sur l'esclavage , car c'est du lourd (il me semble avoir vu Racine il y a longtemps), mais comme c'est seulement 6 épisodes ça devrai aller. Très belle affiche avec un coté couverture de roman voulue.

Dateuss
14/05/2021 à 14:13

Rare de voir une telle note. Ça doit vraiment être du bon!

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