Dracula : critique de saigneur de Netflix

Simon Riaux | 7 janvier 2020 - MAJ : 09/03/2021 15:58
Simon Riaux | 7 janvier 2020 - MAJ : 09/03/2021 15:58

Après avoir revisité l’icône SherlockMark Gatiss et Steven Moffat s’attaquent à un autre personnage des lettres britanniques et totem de la culture populaire : le redoutable comte Dracula. Emblème de la littérature gothique, il est ici passé à la moulinette narrative de deux sacripants toujours partants pour désacraliser les idoles afin de mieux leur bâtir de nouveaux autels.

C'EST À BOIRE QU'IL NOUS FAUT !

Ne serait-ce une caméra virevoltante et des dialogues claquant comme des balles, le premier quart d’heure de ce Dracula co-produit par la BBC et Netflix pourrait fort bien passer pour une nouvelle adaptation du chef-d’œuvre de Bram Stoker, échangeant naturellement la structure du texte épistolaire (principe sur lequel s’appuie le roman original), pour un ingénieux dialogue reposant sur un enchevêtrement de flashbacks. Mais on comprendra rapidement que l’ambition de messieurs Moffat et Gatiss s’avère toute autre.

Forts de trois épisodes de presque 90 minutes chacun, ils se livrent à un triple exercice, particulièrement périlleux. D’une part, livrer leur propre interprétation du personnage de Dracula. D’une autre, passer en revue quelques-uns des aspects les plus emblématiques de sa mythologie pour mieux les visiter. Enfin, se livrer à l’occasion de chaque épisode à un exercice de style dédié à un genre ou une forme particulière. Et tout cela en racontant une histoire.

 

photo, Claes Bang, DraculaUne petite faim ?

 

C’est peu dire que le programme est chargé. On passe ainsi d’un premier épisode solide, moins classique qu’il n’en a l’air, où nous retrouvons les plus classiques oripeaux du noctambule (rajeunissement, transformations, tradition, puis un duel bourré de faux semblants) au sein d’un dispositif évoquant directement The Thing, pour terminer sur un ultime acte en forme de sacrilège volontaire. Le menu a de quoi faire tourner la tête, et il y parvient souvent, transformant au sein d'une même scène la surprise (ou l'agacement) en un jeu de massacre jubilatoire, qui pousse le lecteur à chercher les correspondances, le cinéphage à repérer l'ossature des chefs-d'œuvre d'hier.

Le récit prend donc un air de jeu de piste pour cinéphile, au cours duquel tous les transgressions et retournements sont bienvenus. La caméra attrape un zeste de Mario Bava, pour basculer dans un trip néoneux à la Nicolas Winding Refn, avant de mieux se vautrer dans un comique de situation volontiers pétaradant, voire des effets éminemment Z. Ces innombrables influences sont franchement assumées, et si Dracula fait religion de tout absorber, de tout dévorer, c’est aussi le cas de Gatiss et Moffat, qui se délectent du formidable charnier qui les précède.

 

photo, DraculaQui l'eût "crux" ?

 

Et bien souvent, ils étonnent par la décomplexion de leur vision, et la gourmandise avec laquelle ils la partagent. Plutôt que de singer leurs aînés, Claes Bang et Dolly Wells cherchent leur chair, leur truculence, délivrant des échos lointains des Dracula et Van Helsing originaux, mais pas moins incarnés ou cohérents. Leurs partitions sont parfois écrites au stabilo, leurs actions outrées, mais elles s’insèrent plutôt naturellement dans l’atmosphère de kaléidoscope sanglant voulu par les deux auteurs. À la manière du Saigneur en chef, on se surprend à attendre la prochaine scène pour deviner avec quelle sauce le héros négatif assaisonnera tel hommage ou tel détournement, jouant avec le corps du cinéma comme s'il s'agissait d'un fruit mûr, toujours disponible pour être goûté, régurgité, reconfiguré.

 

SANG MÊLÉ

Malheureusement, ce Dracula manque cruellement d’équilibre, et à trop vouloir déclencher une hémorragie enthousiaste chez son public, le laisse exsangue, mourant. Au bout du compte, le format de trois épisodes aux airs de longs-métrages est plus frustrant qu’autre chose, à la fois trop long et trop bref. D’autant plus qu’on sent, sitôt le dernier tiers entamé, que c’est ce qui excite le plus Moffat et Gatiss, aussi bien en termes de pure narration que de trip visuel. Or, tous deux ont beaucoup trop pris leur temps au cours des deux exercices de style qui ont précédé, pour pouvoir donner toute son ampleur à leur intrigue finale.

 

photo, Claes Bang, DraculaMême le "Saigneur" des ténèbres peut oublier ces clefs 

 

La mélancolie et la tristesse inhérente à la condition d’immortel ont toujours compté pour beaucoup dans la personnalité du suceur de sang, et le duo de créateurs entend bien en livrer sa propre vision, mais doit passer la troisième pour espère boucler ce dernier chapitre dans les temps. En résulte des secousses narratives souvent artificielles (le lien entre le vampire et sa victime préférée, malgré son importance fondamentale, est traité sous la forme d’ellipse) et dès lors, la mini-série laisse libres cours aux facilités et défauts habituels de ses auteurs.

On sait les deux hommes brillants, mais capables de sacrifier l’ensemble pour le particulier, la cohérence pour un bon mot. Et si on se régale d’abord de retrouver un seigneur des ténèbres si en verve, face à des humains qui ne s’en laissent pas compter, cet amour de la belle scène, du retournement malin, joue finalement contre le show.

Bien sûr, le duel verbal entre Van Helsing et un improbable avocat expliquant que retenir le roi des vampires contre son gré est illégal, se révèle plutôt jouissif, mais comment croire une seconde qu’une société secrète employant des mercenaires surarmés laisse s’échapper sa proie ancestrale, à la faveur d’un courrier de juriste ? Les 3 chapitres regorgent de ce genre de raccourcis, potentiellement surprenants et plaisants, mais incapables de masquer les impasses narratives où s’enferre tout seul le scénario.

 

photo, DraculaFaut pas croire, les nonnes aussi savent s'amuser

 

Et enfin, si les cinéphiles, et les plus curieux d’entre eux au premier chef, apprécieront le festin concocté pour eux par ce Dracula gorgé jusqu’aux canines de références bienvenues, ils risquent fort de s’essouffler devant le manque d’harmonie entre ces dernières. Prise séparément, chaque outrance plastique recèle son lot de panache, chaque mise à mort excessive a ses succulents borborygmes, mais il paraît de plus en plus évident que Dracula a grand-peine à les doser.

La faute sans doute à une avalanche de propositions, que l’histoire ne peut prendre le temps de développer. Le rapport du comte à l’aristocratie, sa réaction à une modernité finalement aussi consommatrice et dévoratrice que lui, ses liens avec Van Helsing, son rapport tordu à l’inconscient, son amour du jeu, le labyrinthe de sa propre mémoire constituent autant de pistes formidables, le plus souvent à peine évoquées, ou réglées à l’aide d’un dialogue en forme de pirouette.

En l’état, on se demande si Dracula est trop long ou trop court, s’il tire à la ligne ou déborde. Sans aucun doute l’expérience proposée est-elle frustrante, sa sanglante cascade un peu trop coagulée. Mais le dédale cadavéreux proposé par Moffat et Gatiss a le mérite de sa folle générosité et l’audace d’une canine trop aiguisée. On aurait tort de s’en priver.

Dracula est disponible en intégralité sur Netflix depuis le 4 janvier

 

Affiche française

Résumé

Gatiss et Moffat s'amusent comme des fous dans cette relecture du classique de Bram Stoker et de ses multiples adaptations, mais dans leur désir contagieux de tout repenser, et de tout citer, ils manquent parfois de souffle et de cohérence, et finissent par vider cette sublime carcasse de son énergie vitale.

Autre avis Alexandre Janowiak
Exception faite de son premier épisode très réussi, le Dracula de Moffat et Gatiss s'enfonce finalement dans une revisite assez fade, atone et peu cohérente portée par un Claes Bang en manque de charisme.
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Lecteurs

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commentaires
lemon0
28/01/2020 à 10:50

Quelques bons moments mais qu'est-ce que c'est long...

Pat Rick
18/01/2020 à 10:24

L'épisode 3 n'est pas la catastrophe annoncé mais il est clair qu'il est nettement moins réussi que les 2 précédents (avec une préférence pour le 1 et sa 1ère heure très gothique).

Alyon
13/01/2020 à 16:28

1er épisode intéressant bourré de références aux films de diverses époques.
Le 2e volets plutôt ennuyeux, trop long pas super super cohérent mais bon regardable.
Le 3e épisode … comment dire ??? WTF ??!! Nul de la 1ère minute à la dernière. Un scénario que personne n'a du lire digne de la pire, télénovela. Franchement exaspérant d'avoir passé plus de 10 mn à regarder cette purge.
Ridicule et même pas risible le genre de série qui te font regretter d'avoir Netflix.

Geoffrey Crété - Rédaction
12/01/2020 à 14:08

@Mengus

Si dès qu'un lecteur a un avis différent du nôtre, c'était la preuve qu'on faisait du publi-reportage, on serait riches à un niveau qui donne le tournis.

Mengus
12/01/2020 à 13:58

Passez votre chemin... Un scénario finalisé sur un coin de table, un mélange de tout et rien... Des incohérences à tout va...
Alors quoi Écran Large... Vous faites dans le publi- reportage ????!!!!

Chris
11/01/2020 à 15:07

Deux premiers épisodes très plaisants, un troisième nullissime.

M1pats
11/01/2020 à 03:07

kyk

"Très bonne série pour une production NetFlix."

????? A croire que tu parles d un fournisseur de séries et films en mode nanars, Netflix c est juste des beaucoup de grosses et bonnes séries sorties chaque année et quelques franchises déjà bien installées, donc le " pour une production netflix " est un peu hilarant je trouve haha

Ziv
08/01/2020 à 23:01

Un petit bijou pour veux qui aiment les histoires de vampires. Je me suis délecté des deux premiers épisodes mais comme d'autres j'ai moins apprécié la fin

kyk
08/01/2020 à 18:49

Très bonne série pour une production NetFlix. J'ai beaucoup aimé le style différent dans chaque épisodes. Le 1 er est pas mal du tout, bien dans la veine du roman de Stoker, et assez flippant tout de même. Le passage " train fantôme" dans les méandre du château a très bien fonctionné pour moi. Le deuxième épisode est très original car c'est un passage du roman qui n'a jamais eu un tel traitement et sur lequel le cinéma ou la TV ne se sont jamais réellement penché. Et le style "Murder Party" de ce second opus contraste bien avec le coté gore du 1 er. Pour le 3 ème je suis moins fan car il se dégage un sentiment de "baclé" malgré que je trouve aussi leur idée original. Il aurait fallu peut être rajouter encore 1 épisode ou deux dans la lignée du 3 ème pour parfaire cette oeuvre. Je recommande.

Crank
08/01/2020 à 17:14

Bravo à ceux qui ont tenu jusqu'au 3e épisode. Moi j'ai abandonné et supprimé à la moitié du 2e épisode.

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