Stanley Kubrick à la Cinémathèque

Nicolas Thys | 23 mars 2011
Nicolas Thys | 23 mars 2011

Certains s'en souviennent peut-être. En 2005, la Cinémathèque française, installée à Chaillot, ferme ses portes afin de s'installer rue de Bercy dans un bâtiment de l'American Center dessiné par Frank Gehry. L'année précédente, l'exposition Stanley Kubrick, créée par le Deutsches Filmmuseum de Francfort, débute une tournée internationale. Premier problème, premier léger scandale : les locaux réservés aux expositions temporaires à la Cinémathèque seraient trop petits pour l'accueillir et la France sera donc lésée de ce qui promettait d'être l'un des événements muséo-cinématographiques de la décennie.

 

 

Six années passent, la Cinémathèque enclenche finalement le processus. L'exposition aura bien lieu et elle ouvre ses portes en grandes pompes ce jour et jusqu'au 31 juillet, avec une rétrospective quasi intégrale des films du maîtres. Seront absents Fear and desire, renié par Kubrick qui a toujours refusé qu'il soit montré et Orange mécanique, qui ressortira en avant première mondiale dans une copie restaurée numériquement pendant le festival de Cannes et qui sera projeté tardivement à la Cinémathèque, le 25 mai. Sont également proposés pour accompagner l'exposition, plusieurs ouvrages remarquables dont un hors série de la revue Trois Couleurs qui pourra faire office de petit catalogue officiel en langue française quand le véritable mastodonte n'est disponible qu'en anglais et en allemand.


Mais surtout, grande nouvelle : l'exposition sera complète. En effet, pour l'occasion, en plus du cinquième étage habituellement utilisé pour les expositions temporaire, le septième étage consacré aux nouvelles collections de l'exposition permanente est réquisitionné. Les 1000 m² de surface sont donc bels et bien là. Et, petit bonus pour les cinéphiles fétichistes, ceux qui monteront à pied les quelques marches entre les deux étages, pourront mettre les pieds sur un tapis au fameux motif orangé de l'Hôtel Overlook de Shining qui conclut la première partie de l'expo.

 

 

Plutôt académique et très chronologique, la visite risque de rebuter ceux qui auraient aimé entrer un labyrinthe mental à la manière des films du cinéaste. Cependant l'ensemble reste excellent. Accompagnée en audioguide par la voix de Marisa Berenson, l'actrice de Barry Lyndon, pour ceux qui le souhaite, la visite reprend film après film les principaux éléments de la vie du cinéaste et ce qui a marqué son œuvre. Ses débuts de photographe sont évoqués, ses premiers courts métrages marqués par le désir de faire quelque chose de nouveau, ainsi que le premier long impossible à voir aujourd'hui let son premier film connu, Le Baiser du tueur, réalisé sans moyen, le sont également. Scénario, photos de tournage, témoignages, extraits du documentaire Stanley Kubrick : a life in pictures de son beau-frère et producteur Jan Harlan, figurent en bonne place. De même sa rencontre avec son premier proche collaborateur, James B. Harris, qui produira L'Ultime Razzia, Les Sentiers de la gloire et Lolita, n'est pas oubliée.


Et nous voilà navigant dans une partie de son univers, de sa mémoire, de ses créations excentriques. Dévoilant l'histoire de la censure, incontournable quand on critique l'armée dès Les Sentiers de la gloire, ou quand on adapte le Lolita de Nabokov ou l'Orange mécanique de Burgess. Lisant le point de vue de la critique pas toujours positive, loin de là, sur chacun de ses films et la déception Hollywoodienne du réalisateur lors du tournage de Spartacus. Découvrant les esquisses des décors, ou de scènes coupées de Docteur Folamour, un des costumes et une des pièces mobilières d'Orange mécanique, les masques de la scène centrale d'Eyes wide shut, etc. Allant jusqu'à parfois assouvir le fétichisme primaire de spectateurs qui contempleront quelques uns des objets cultes de certains films : la trousse de secours et la bombe de Docteur Folamour, la machine à écrire, la hache, et le couteau de Shining, la tête d'un des costumes de singes de 2001, l'Odyssée de l'espace, etc.

 

 

Mais, le grand intérêt de l'exposition réside d'abord dans la compréhension de plusieurs tours de magie technique, dans l'illustration en direct de certaines des prouesses et des inventions qui ont permis à Kubrick d'explorer au maximum de nouvelles formes cinématographiques. Tout est expliqué, tout est montré. Souvent très clairement. Le slit-can du tunnel lumineux de 2001 et l'utilisation de la projection frontale pour ce même film qu'on peut tester en direct. La lentille créée par la NASA et utilisée dans Barry Lyndon pour filmer des séquences à la bougie. Le steadicam de Garrett Brown si important dans Shining.


L'exposition se conclue sur une série de photographies de Kubrick, de nombreux éléments de ses trois principaux projets avortés : sa biographie de Napoléon, son Aryan papers stoppé parce que La Liste de Schindler serait sortie avant, et A.I, finalement réalisé par Steven Spielberg et qu'il aurait souhaiter produire. Et, pour ceux qui le souhaitent, un film d'une demi-heure consacré à l'utilisation de la musique dans ses films refermera la visite.

 

 

Cependant, malgré un ensemble homogène et satisfaisant, il est difficile de ne pas émettre quelques regrets. Notamment sur le peu de documents proposés pour ses deux derniers films : Full metal jacket et Eyes wide shut, que l'exposition semble un peu trop laisser de côté. Les amateurs d'Orange mécanique seront peut-être déçus de ne voir qu'une seule pièce du décor du film. Et surtout, le rapport à la peinture et à la sculpture, primordial chez le cinéaste et qui hante ses films, est pratiquement évacué. Seuls quelques toiles de Christiane Kubrick, sa femme, sont exposées, et quelques notes parsèment l'exposition sur ses influences artistiques. Dommage enfin qu'il n'y ait rien de consacré à l'influence qu'il a pu exercer sur les cinéastes venus à sa suite...


Ceux qui voudraient s'y intéresser davantage, ou connaître quelques éléments supplémentaires sur sa vie de château en Angleterre à Childwickbury, pourront toujours se procurer le Hors série du magazine Trois couleurs, aux textes clairs, limpides et concis, qui prolonge agréablement l'exposition.

 


 

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