FIF de Saint-Jean-De-Luz : Sympathie pour le diable - critique casque bleu

Christophe Foltzer | 10 octobre 2019 - MAJ : 11/10/2019 08:34
Christophe Foltzer | 10 octobre 2019 - MAJ : 11/10/2019 08:34

Il y a des films qui nous tapent dans l'oeil et il y en a d'autres qui nous démontent la mâchoire. Sympathie pour le diable, premier long-métrage de Guillaume de Fontenay, est incontestablement de ceux-là. Et on va tenter de vous expliquer pourquoi...

Plan d'ensemble de la ville de Sarajevo, meurtrie par plusieurs tirs de roquettes. Les immeubles s'effondrent, la poussière des ruines s'épaissit et, dans nos oreilles, les tirs de fusils, les hurlements des victimes, le fracas des explosions. Deux échelles qui cohabitent, la distance et l'immersion. En l'espace de quelques secondes, Sympathie pour le diable a déjà gagné, mais nous ne le savons pas encore.

 

photo Sympathie pour le diableL'horreur est leur quotidien

 

TROMPE-LA-MORT

En plein siège de Sarajevo, en 1992, le grand reporter Paul Marchand (décédé en 2009), accompagné d'autres journalistes internationaux sur place, tente de rendre compte de l'horreur dont il est témoin. Le conflit serbo-croate bat son plein, la ville est assiégée depuis un an, les civils sont les premières victimes et les Nations Unies, via leurs Casques bleus, ne se décident pas à arrêter le massacre. C'est dans ce chaos complexe que la survie s'organise au quotidien.

Économie de ressources, économie de moyens, perte de repères, épuisement et peur, Paul Marchand navigue entre les cadavres, bien déterminé à montrer la vérité au monde, quitte à prendre tous les risques et à déborder du rôle qui lui est alloué. Sa rencontre avec l'interprète Serbe Boba va l'impliquer encore plus.

Ne vous laissez pas duper par ce court résumé maladroit, plus fonctionnel qu'autre chose, il nous sera bien difficile de vous raconter, ou même de vous faire ressentir, l'expérience que constitue le premier film de Guillaume de Fontenay. Après un parcours du combattant de presque 14 ans pour monter le projet, il offre, avec Sympathie pour le diable, un voyage extrêmement puissant et poignant d'une des pages les plus sombres de l'histoire de la fin du XXe siècle.

 

photo Sympathie pour le diableVincent Rottiers, Ella Rumpf et Niels Schneider

 

SI LOIN, SI PROCHE

Qu'il s'agisse de la facture visuelle et technique du film, assez radicale et très organique via son image granuleuse en 1:33, étouffante, clivante, oppressante, ou de la thématique qu'il développe, le metteur en scène ne laisse aucun répit à son spectateur. Inspiré des écrits du grand reporter, Sympathie pour le diable impressionne tant il fait preuve de maitrise, dans le fond comme dans la forme. Difficile de croire qu'il s'agit d'un premier film.

Chronique hallucinante sur une ville piégée, et les gens qui tentent d'y survivre, le film ne vire heureusement jamais dans la complaisance ou dans le voyeurisme, mais, dans son intention de vérité, il ne nous épargne rien non plus. Qu'il s'agisse des dégâts d'une rafale de tirs en pleine rue ou d'un sniper, le metteur en scène montre la guerre telle qu'elle est : affreuse, horrible, folle et extrêmement triste tout autant que fascinante. Cette fameuse guerre qui change ceux qui y participent, tant de fois fantasmée dans d'autres oeuvres qui n'arrivaient pas à en capter l'essence, Sympathie pour le diable l'épouse dès ses premières secondes, l'intègre et la plie à sa volonté. Comme pour mieux l'appréhender, la comprendre et la dominer alors qu'elle ne peut que lui échapper.

On aurait pu craindre qu'en tant que portrait de Paul Marchand, le film ne vire rapidement dans l'hagiographie, dans le respect de cette légende du reportage de guerre, gommant les angles un peu gênants pour en faire une figure héroïque bravant tous les interdits et s'en sortant toujours la tête haute. Or, heureusement, il n'en est rien. Paul Marchand y est décrit comme ambivalent, ambigu, complexe, tout autant repoussé que fasciné par ce qu'il vit, voulant s'en écarter le plus vite possible, mais s'en servant comme carburant. Il faut d'ailleurs saluer l'extraordinaire performance de Niels Schneider, habité par le rôle, totalement méconnaissable, qui tient son personnage et le film du début à la fin, entouré qui plus est par un casting fabuleux et complètement investi dans le projet (Vincent Rottiers et Ella Rumpf en tête).

 

photo Sympathie pour le diableAutant repoussante que fascinante, la guerre prend possession de toutes les âmes

 

THIS MEANS WAR

Sympathie pour le diable bouscule parce qu'il fait écho en nous à quelque chose d'universel, malheureusement trop méprisé actuellement : ce besoin d'humanité et de connexion à l'autre dans un cadre qui n'est là que pour nous diviser et nous détruire. Ne tombant jamais dans le piège de la caricature ou de la moralisation bienpensante, le film ne nous épargne rien et oui, on y souffre beaucoup. On y pleure, on y tremble, on se demande comment une telle horreur est possible à notre époque et notre esprit fait immédiatement le parallèle avec les conflits actuels et les populations qui y sont massacrées.

Face à cette folie purement humaine, face aux pouvoirs politiques qui l'utilisent comme un jeu d'échecs, s'empêtrant dans leurs propres contradictions, on ressort du film à terre, K.O., épuisés, tremblants, investis d'un amour de l'autre qui nous surprend et nous bouleverse. Comme une nécessité de pleurer ensemble sur notre propre cruauté. Sympathie pour le diable est bel et bien un très grand film, absolument indispensable, surtout à l'heure où la mémoire semble se perdre alors que tout notre passé est accessible dans nos fils de discussion, mais que quelque chose s'est bel et bien égaré en chemin.

Sympathie pour le diable en appelle à la responsabilité humaine, à l'importance de sortir de son rôle, de frôler la ligne constamment, d'écouter son instinct et son coeur, quitte à en payer le prix, pour nous rappeler que, dans un camp comme dans l'autre, nous sommes au fond tous les mêmes. Il y est aussi question de cette recherche constante de lumière au milieu de l'horreur, d'adaptation, de la vie qui continue même si on ne sait pas combien de temps elle durera encore, et de résilience. Sans jamais forcer le trait ou chercher à nous donner une quelconque leçon, Sympathie pour le diable nous met face à notre propre reflet sans jamais tomber dans l'accusation facile : il cherche simplement à nous rappeler qu'au-delà des systèmes, des organisations et des gouvernements, nous sommes avant tout des êtres humains et qu'il faudrait peut-être commencer à se comporter comme tels.

 

Vous l'aurez compris, Sympathie pour le diable nous a totalement pris à revers, nous a bouleversé bien plus que nous ne le pensions. Plusieurs heures après sa projection, il nous hante et nous émeut encore. C'est bel et bien la marque des très grands films. Les mots nous manquent et nous sommes bien loin d'avoir réussi à vous communiquer la moitié de ce que nous avons ressenti durant la projection. À ne surtout pas rater le 27 novembre prochain.

 

photo Affiche Saint Jean de Luz

commentaires

Lou
12/10/2019 à 04:23

Christophe Foltzer, sniper des mots. Touchée!

Totor
11/10/2019 à 08:14

Il me tarde, j'était dans les figurants.
En revanche évitez de dire le conflit serbo-croate surtout pour un film qui se passe là où ce sont les bosniaques qui ont le plus souffert.
Merci pour le film

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