Cannes 2018 : critique à chaud de The House That Jack Built de Lars Von Trier

Créé : 15 mai 2018 - Simon Riaux
Photo Matt Dillon
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Banni du Festival de Cannes il y a 7 ans, quand la rumeur annonçait Melancholia Palme d'Or, Lars Von Trier charrie depuis une réputation d'infréquentable que n'a pas adoucie Nymphomaniac. Alors qu'il revient sur la Croisette présenter The House that Jack Built hors compétition, chacun se demande s'il s'agit d'un retour en grâce ou de l'ultime pirouette d'un auteur en quête de damnation filmique.

 


5 FEMMES ET UN BOURRIN

Jack (Matt Dillon) est un tueur en série qui massacre essentiellement des femmes. Alors qu'il entame un curieux voyage sous le patronage de Verge, il présente son oeuvre et les principes régissant sa vie à travers 5 "incidents" et autant de bains de sang. Ce qui frappe initialement durant la première heure de The House That Jack Built, c'est un insondable sentiment de vide. Malgré sa structure très appuyée, son recours à une iconographie variée, les dialogues introspectifs scandant les chapitres et la sauvagerie déployée par son héros négatif, le métrage a des airs de néant organisé. Mais qu'on ne s'y trompe pas, ce grand rien n'est pas tant le fruit d'un raté de Lars von Trier que l'expression de son projet.

 

Photo Uma Thurman, Matt Dillon

 

Jusqu'à présent, ses héros s'étaient toujours confrontés à un monde hostile, déshumanisé, l'auteur se propose ici de pousser plus loin le paradigme et de faire de cette force impavide le protagoniste du récit. Jack incarne cette contre-puissance absolue, Dillon s'y transfigure, tandis que Von Trier opte pour un filmage bien plus raisonné qu'à l'accoutumée. Il laisse (dans un premier temps) les délires stylistiques qu'il expérimente depuis Antichrist pour explorer une mise en scène nettement plus brute et organique. Ce vertigineux vide, c'est celui de l'âme sans forme et sans fond de Jack. Ce gouffre dépeuplé, que le metteur en scène nous permet de scruter avec une acuité inédite.

 

Photo Matt Dillon



NOËL MAMMAIRE 

Si The House that Jack Built n'était qu'un catalogue glacial du vide, il se transformerait rapidement en pure expérience déceptive. Mais le cinéaste a plus d'une corde à son arc, et sait régulièrement s'embarquer sur le terrain risqué de la comédie noire. En effet les outrances de Jack, son goût délirant pour la cruauté la plus totale, amènent la narration sur le terrain d'un rire hardcore, dont on ne sait trop s'il est là pour panser les blessures du spectateur ou les souligner. Cette dimension sardonique, qui évoque régulièrement C'est arrivé près de chez vous a d'autant plus d'impact que le film va bien au-delà de sa propension au choc (d'ailleurs sa supposée ultra-violence a été grandement exagérée, et exception faite d'une séance de chirurgie improvisée sur Riley Keough, les coeurs bien accrochés ne trouveront pas là de quoi rendre leur petit déjeuner).

Von Trier marie en effet son sujet meurtrier à une réflexion plus vaste sur l'art et la destination symbolique de ceux qui s'y adonnent. Empruntant jusque dans sa structure et son ADN à L'Eneide de Virgile, aux Chants de Maldoror ou à L'Enfer de Dante, le récit croît et gagne en ampleur séquence après séquence jusqu'à un final qu'on croirait conçus par Bosch et Sokurov.

 

Photo Matt DillonMaldoror en action



LARS VON TROLL 

Et si Lars Von Trier ne se prive pas de troller un peu ses contempteurs, on est frappé et bouleversé par le terrible portrait qu'il fait de lui même. Comme Jack, il appartient à une noble vermine qui se repaît des humains pour mieux les amener jusqu'à la grâce. L'auteur dévoile ainsi un autoportrait volontiers roublard, mais qui ne laisse que peu de place à l'ambiguïté. Il se fait salaud, outre mégalomane que son refus des responsabilités et sa petitesse perdront. Ces multiples radicalités font de The House that Jack Built une oeuvre extrêmement complexe, qui nécessitera plusieurs visionnages pour livrer tous ses secrets.

 

Photo Matt Dillon, Sofie Gråbøl

 

Pour autant, ce climax boucher n'échappe pas à l'emphase qui menace depuis longtemps le réalisateur. Ainsi on regrettera qu'il retienne si longtemps les chevaux, quitte à paraître régulièrement timoré. En effet les incidents 2 et 3 paraissent presque ramollos en comparaison de ce qui précède et suit. Et pour le coup on comprend mal comment des segments aux airs de Confessions anti-Rousseauistes peuvent cohabiter avec des blagounettes meurtrières un peu lourdingues... À moins bien sûr qu'en frustrant son spectateur, l'artiste ne s'amuse à lui dévoiler ses propres névroses et pulsions de mort.

 

Complexe, passionnant et terrifiant, Lars Von Trier se dévoile à travers un auto-portrait implacable, qui souffre de quelques plaies ouvertes.

Note : 3,5 / 5

 

Affiche

commentaires

Cervo 18/05/2018 à 13:23

Hey les teubés, ça vous dérangerait d'attendre de voir un film avant de raconter n'importe quoi dessus ?

Boddicker 16/05/2018 à 15:44

Autant j'ai aimé ça à un moment, Maniac (Lustig), Henry..., American Psycho, c'est arrivé etc... autant je trouve qu'aujourd'hui ce type de film est aussi has been qu'inutile sur grand comme sur petit écran...

Fil 15/05/2018 à 22:58

Et donc en 2018 à Cannes on reprend du Noé / Von Trier qui resservent ad nauseum leur pensum emphatiques. Des formes en veux tu en voilà pour enrober l'indigence du propos, entre élucubrations nihilistes de (très) bas étage et tripotages neuneus sur une page de rédaction de cinquième. Franchement il vous en faut peu...et en cerise moisie sur le gâteau d'ego trip on a doit aux remontées gastriques du vieux Harry (qui se croit Dirty le pôvre) qui nous la joue pépé en fin de banquet! Eh EL faut arrêter la sangria!

Nath 15/05/2018 à 19:07

Je pense effectivement que ça n est pas nécessaire de faire un film d'une telle violence, sur l'assassinat et la torture, il y a suffisamment de malades dangereux sur cette terre pour oser présenter ce film à un festival... Je suis decue de savoir que Uma Thurman y figure. Que ce mec aille se faire soigner

Simon Riaux - Rédaction 15/05/2018 à 17:50

@Zach
Il s'agit d'une rumeur, totalement invérifiable en l'état.

Et Lars Von Trier n'a pas été accusé d'avoir "fait des avances" à Bjork. Lui et son producteur ont été accusés de se livrer à du harcèlement psychologique sur la chanteuse et plusieurs collaboratrices au fil des années.

Zach 15/05/2018 à 17:31

L'impression que Cate Blanchett a demandé que le film soit en hors-compétition en raison des soupçons pesant sur Von Trier, accusé d'avoir fait des avances à Bjork..

stivostine 15/05/2018 à 17:22

cool j'ai hâte de le voir

Dirty Harry 15/05/2018 à 16:47

On le sentait en forme le Lars et il revient tout saloper ! Manquerait plus qu'un mouvement de femmes aigries veuillent interdire le film pour incitation à la culture du viol et du meurtre sur femme et là le tableau serait parfait pour projeter ce film dans la légende !

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