Alléluia : rencontre avec Fabrice Du Welz

Simon Riaux | 8 mai 2015
Simon Riaux | 8 mai 2015

Alleluia fut incontestablement l'une des sensations du dernier Festival de Cannes, où il ensanglanta la Quinzaine des réalisateurs dans la joie et la bonne humeur. Quelques heures après sa projection, nous avons eu la chance de converser avec Fabrice Du Welz, son réalisateur, venu défendre un film surprenant et réussi. L'occasion d'une interview franche et décomplexée, où l'artiste revient aussi bien sur l'écriture, la technique, que la production de ce film hors normes, ainsi que les principes qui ont présidé à sa mise en scène.

 

 

Affiche

 

 

Lors de la séance de question après la projection du film, un spectateur a demandé avec une candeur : « Y a du grain, c'est normal ? » C'est une question à la fois simplette et évidente. Du coup, pourquoi le 16mm ?

 

Je n'envisageais pas de faire ce film en digital. Et je ne compte pas en faire avant bien longtemps. Je ne dis pas que c'est mauvais, mais pour le cinéma que je veux faire, ça ne marche pas. Il y a des gens qui ne comprennent pas, mais le fait de tourner en basse lumière comme je le fais, ça ne me permet pas d'utiliser le digital. Certaines scènes auraient été impossibles à tourner.

 

 

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Comme celle de la chaussure...

 

Exactement. J'en parlais hier avec Manuel Dacosse (chef opérateur du film) et Benoit Debie, on parlait de ça justement. Il y a des choses que je n'aurais pas pu obtenir. Et il faut l'expliquer aux producteurs, parce qu'aujourd'hui, certains, les plus jeunes, ne connaissent pas ces questions. Par exemple j'ai mis beaucoup de fumée sur le film, parfois trop peut-être. En étalonnage, je me suis rendu compte qu'on avait vraiment malmené la pellicule, qu'on était allés très loin. Comme tu l'as vu, on a très peu éclairé, on a vraiment pris des risques insensés. Je n'avais pas Debie avec moi et c'est la première fois que je tournais sans lui, j'avais Manuel à l'œil depuis un moment, mais c'était notre première collaboration. Je l'ai contraint. Je lui ai dit « non, tu éteins tout ». On ne se connaissait pas, alors du coup il venait me dire de faire attention et moi je poussais à mort.

 

Le film est très drôle...

 

C'est une surprise réelle. J'ai travaillé seul avec la monteuse. On a fait des projections, certaines sans étalonnage, où le film était très gris. On a donc fait des projos très nues, le film effrayait par sa noirceur. Les gens ne riaient pas. Depuis qu'on peut faire des projos où le film est achevé et a son look définitif, les gens se marrent. C'est vraiment une surprise, une très bonne d'ailleurs. J'espérais que les contrepoints marcheraient, que l'amusement serait là.

 

 

Photo Lola Duenas

 

C'est un rire de décalage, voire de vertige, qui était présent de manière dans Calvaire.

 

Ça se joue dès l'écriture du scénario. Les dialogues sont comme toujours écrits par mon complice Romain Protat et je crois que notre association est vraiment très juste dans ce domaine. J'emmène la situation loin dans l'extrême et lui créé des contrepoints dans le dialogue. Alleluia est très proche d'un de nos courts-métrages, où était déjà présente cette drôlerie. Et si Calvaire avait un côté très putride, on y retrouvait également cet équilibre.

Je suis vraiment très heureux que les gens rient. Je m'attendais à entendre deux trois éclats ici et là, mais depuis qu'on a présenté le film au Marché, à chaque projo j'entends des gens se bananer. À gorge déployée.

 

Ça libère la tension et ça la sous-tend.

 

Oui, j'avais envie d'un roller-coaster. J'ai toujours vu la fin telle qu'elle est dans le film, très tendue, très noire. Mais si on rit encore, c'est bon signe, parce qu'on ne rit jamais de ces personnages, mais qu'on a réussi à les humaniser. Si je peux aller aussi loin dans l'horreur, c'est aussi grâce à ces dissonances humoristiques.

 

La psychologie des personnages est si atypique, si spécifique, que le risque était grand de verser dans l'explicatif ou l'analyse de bazar. C'est un écueil que le film évoque, pour se concentrer sur les actes des personnages.

 

Au scénario c'était plus écrit, trop psychologisant et beaucoup de gens me disaient : « on y croit pas on y croira pas ». On a cherché pendant le montage. Du coup on a épuré. Un maximum. Je refuse toute idée de psychologie, c'est pour moi d'un inintérêt total, ça m'emmerde prodigieusement. Mais le résultat tient à la magie des acteurs. Lola Duenas est dingue, quand on la voit, on voit une femme amoureuse, c'est pour ça qu'on y croit. Si les comédiens n'avaient pas été aussi prodigieusement bons, ça aurait été beaucoup plus compliqué.

Lola, c'est un long parcours; Le film a été écrit pour Yolande Moreau, il y a longtemps. On a finalement réussi à financer le film grâce à Canal et de l'argent Belge. Puis je suis parti faire Colt 45, qui a été long, difficile, mais c'est une autre histoire. Et quand j'ai été à nouveau disponible, mes comédiens n'étaient plus dispos. Du coup, je me demandais vraiment si j'allais faire le film, parce que cette histoire, sans les bons comédiens, j'étais mort. On m'attendait au tournant et je me faisais allumer.

 

 

Photo Fabrice Du Welz

 

C'est la femme du directeur de casting de Colt 45, avec qui je suis devenu ami, qui m'a dit, je connais une actrice espagnole démentielle, tu dois la rencontrer. Elle est démentielle. Elle s'appelle Lola Duenas. Je lui ai répondu que la production préférerait quelqu'un comme Karin Viard, mais elle me dit que je dois « absolument » la rencontrer. Elle m'envoie Yo Tambien. Effectivement je découvre cette actrice et je la trouve incroyable. À l'époque je vivais dans le Marais, elle aussi. Je la croise par hasard dans un Supermarché du coin. Je l'ai suivi de loin. Elle était parfaite.

Je lui ai envoyé le scénario et elle m'a répondu : « Lola c'est moi ». On te dit ça des fois, mais là j'y ai cru. Après j'ai dû me battre pour elle, parce que les gens n'étaient pas convaincus. Ça n'a pas été facile. Après, je voulais évidemment Laurent Lucas, mais il me fallait un acteur Belge, à cause de la production Belge. Mais je ne trouvais pas et je me disais « on va se faire mal ». J'ai quand même organisé une rencontre entre Laurent et Lola, c'était incroyable. La rencontre entre un iceberg et un volcan.

 

Après Colt 45, tu es revenu à ce que tu fais depuis le début, à savoir une histoire d'amour...

 

Oui, et c'est aussi une histoire de famille, dans tous les sens du terme. Après mon « aventure » parisienne sur Colt 45, j'avais besoin de retrouver mon clan, ma tribu. Ma famille de cinéma. Ça été fondamental. Je me sens beaucoup plus en paix avec moi-même. Et pusi d'avoir le film sélectionné à la Quinzaine, ça a été un vrai bonheur. Pour moi c'est un retour aux fondamentaux.

 

 

Photo Fabrice Du Welz

 

De même, malgré sa noirceur, le film ne verse pas dans le malaise gratuit.

 

Tout à fait. Dans le scénario, le sort de la petite fille était différent. Et finalement on a opté pour ce qui apparaît dans le film, parce que ça n'apportait rien à la psychologie des personnages ou leur évolution. Je me suis dit le public va m'en vouloir si j'en rajoute gratuitement à la fin. Ça ne réglait pas le cheminement des personnages. Or, je voulais faire un film de personnage. Quand on me dit que Alleluia est un film de mise en scène, ça m'étonne parce qu'à mon sens, Vinyan est un film de mise en scène. Or pour le coup, ici je n'ai jamais contraint les acteurs avec le cadre, j'ai tout construit autour d'eux.

D'ailleurs c'est justement Vinyan qui m'a permis de comprendre qu'il faut arrêter de croire qu'on peut réinventer les choses. Et c'est peut-être un des problèmes du cinéma de genre. On n'est plus dans les personnages, dans l'écriture, plus dans la caractérisation, on est dans la performance. J'adore Vinyan et je l'aime profondément, mais ici je me suis dit que je devais tenir ma dramaturgie et me concentrer sur les personnages uniquement.

Il faut revenir à l'écriture. On oublie d'où on vient.

 

Est-ce que le cinéma de genre, qui pose de vraies questions stratégiques en terme de distribution, gagnerait à s'inspirer de ce qu'a fait Wild Bunch autour d'un film comme Welcome to New York ?

Bien sûr. Oui. On peut et doit s'inspirer de ça. Ou d'autres choses. Le système est à réinventer de toute façon, on marche sur la tête. On dépense des sommes folles aux mauvais endroits, on paie trop les acteurs. J'ai vécu des choses sur Colt 45, des situations aberrantes. J'en parlerai plus tard, parce que ce n'est pas encore le moment. Ça ne peut pas continuer comme ça de toute façon.

C'est comme le débat argentique/numérique. Les nouvelles techniques ou moyens de diffusion ne menacent la salle en tant que telle, si les gens ont envie de payer beaucoup moins chers des films mineurs qui arrivent dans leur salon, ce n'est pas un problème, au contraire.

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