Michele Soavi (Arrivederci amore, ciao)

Sandy Gillet | 31 juillet 2006
Sandy Gillet | 31 juillet 2006

C'est à bord du train spécialement affrété par le festival de Cognac cru 2006 que nous avions eu la chance de rencontrer Michele Soavi pour son dernier film Arrivederci amore, ciao (lire notre dossier en cliquant ici). C'est dans cette ambiance ferroviaire entre le tac tac du choc des roues du train sur les rails et les rencontres à grande vitesse de ses confrères en sens inverse que le prestigieux réalisateur italien nous a confié quelques clés sur son film et sa filmographie.

 

 

Connaissiez vous Alessio Boni avant de le caster pour votre film ? L'aviez-vous vu dans Nos Meilleures années ?
Oui bien entendu, je l'avais en tête dès que j'avais pu voir sa performance dans ce film mais pour être tout a fait exacte et dire la vérité, ce n'est pas lui que je voulais en premier car comme vous le savez dès qu'un film est ambitieux en terme de budget il faut pour les producteurs un nom bankable sur l'affiche. Mais celui que nous avions choisi avec la production s'est désisté à cause du personnage qui lui semblait beaucoup trop négatif à ses yeux. Il est vrai que celui-ci, pour avoir une vie normale comme tout le monde, est obligé de tuer, un peu comme une absolution par le meurtre. Bref c'est un rôle qui faisait peur et au final seul Alessio Boni fut suffisamment inconscient pour l'accepter. Je me considère comme chanceux car après avoir vu le film monté et en salles, je me suis rendu compte qu'il ne pouvait y avoir d'autre acteur pour jouer ce personnage. Il EST Girogio.

  

Après avoir vu le film seulement ?
Et bien oui car durant le tournage, il est littéralement impossible de savoir si la performance de l'acteur principal est à la hauteur de vos espérances ou de votre direction d'acteurs. Je vous sens surpris mais il est très difficile de savoir avant que le film soit monté et montré si les spectateurs s'identifieront ou non au héros du film. Car c'est très facile de perdre son public si au bout de vingt minutes tout le monde se fout de ce qui va arriver au personnage central de l'histoire. Autant se lever et changer de salle pour aller voir un autre film. J'ai donc été vraiment assez surpris par Alessio Boni dans sa propension à humaniser son personnage et quand on le voit tuer ou commettre des actes répréhensibles, le public comprend qu'il a ses raisons pour les faire. À lui maintenant d'approuver ou de rejeter mais au moins tout cela ne laisse pas indifférent. Au final, je suis vraiment très reconnaissant à Alessio d'avoir su embrasser ce rôle avec autant d'enthousiasme et d'avoir su lui donner tant d'humanité.

 

 


Alessio Boni

 

Comment avez-vous rencontré Alina Nedelea (la fiancée de Giorgio dans le film, NDLR) ?
On me l'a tout simplement présenté. Elle est diplômée de l'école de cinéma de Bucarest et est devenue une actrice professionnelle en Roumanie. Je l'avais choisi pour mon précédent film (le téléfilm Ultima pallottola qui date de 2003, NDLR). J'ai été surpris de la voir passer aussi aisément d'un rôle de junkie à celui de Roberta, la bourgeoise bien sous tout rapport d'Arrivederci. Ce qui était sidérant, c'est que pour elle ce n'était littéralement qu'un jeu. J'ai bien entendu voulu profiter de son visage d'ange pour le rôle puisque son personnage est bien le seul du film qui soit pur. De cette pureté immaculée et angélique.

 

Le fait de n'avoir réalisé que des téléfilms ces dernières années était-il un choix ?
Oui tout à fait. J'ai attendu 12 ans avant de refaire un film pour le cinéma car entre-temps j'ai aimé réaliser des films aux histoires passionnantes et sans concessions sur une certaine réalité sociale et policière….

 

Vous aviez à ce moment là plus de liberté ?
Non, pas vraiment. Vous savez j'ai toujours bénéficié d'une très grande liberté car j'ai eu la chance à chaque fois d'avoir à mes côtés un producteur compétent qui me donne carte blanche. Et puis vous savez en Italie la télévision est très politisée et si vous faites dans le social comme j'aime le faire, il faut vous creuser les méninges pour délivrer votre message d'une manière sous-jacente et non frontale histoire de ne pas faire peur.
Mais pour revenir à votre question, il est évident que réaliser un film pour le cinéma est bien plus enthousiasmant car il y a plus de choses que vous pouvez faire pour le grand écran que via un téléfilm. Par exemple, ce roman de Massimo Carlotto qui nous a servi pour faire le film, est impossible à adapter pour la télévision car il nous aurait fallu être moins violent sur certains points et moins direct et affirmatif en certaines occasions. Je pense à tout l'aspect sur la corruption de la classe politique par exemple. De plus, le fait est qu'après Dellamorte Dellamore, je m'étais dit que pour refaire un film de cinéma il me fallait un scénario aussi bon que celui que je venais de filmer et celui d'Arrivederci fut tout simplement du même acabit. Car pour moi faire un film nécessite une histoire qui se doit d'être montrée et racontée car sinon à quoi bon utiliser la force et le pouvoir d'attraction du cinéma. J'ai du coup refusé beaucoup de scénarii qui à mes yeux ne correspondaient pas à mes attentes. C'est pourquoi si je pense que Dellamorte Dellamore est un film sur les « vivants-morts » (living death), Arrivederci amore, ciao raconte l'histoire de « morts-vivants » (dead living) car dans les deux cas les personnages finissent par rejeter la corruption et les distorsions politiques… Et ce qui m'a particulièrement plu ici est cette volonté du personnage central à vivre « normalement » comme n'importe quel citoyen. Mais pour cela, il doit passer par des épreuves que seuls quelques uns dans leur vie pourraient supporter et surmonter.

 

 

On vous a longtemps catalogué comme le fils spirituel de Dario Argento. Est-ce pour cela que vous ne faites plus de thriller dans la grande tradition du giallo italien ?
Si l'on me soumet une histoire qui en vaut la peine, je fais dès demain un film avec du sang partout. Sinon c'est vrai je ne suis pas corrompu à ce point par le sang (rire). Plus sérieusement le sang à l'écran doit être pour moi justifié dorénavant sinon cela ne m'intéresse pas. Ceci étant dit ma prédilection pour le genre reste bien vivace et certaines scènes d'Arrivederci bien sanglantes sont pour moi comme des réflexes conditionnés à une esthétique que je ne pourrais jamais renier. D'ailleurs, il se pourrait bien que mon prochain film revienne aux sources de mon cinéma mais via une histoire où le sang et la violence seront ce que j'appellerais « nécessaire »…

 

Mais alors que pensez-vous de tous ces remakes actuels de films d'horreurs/gores… qui puisent allégrement dans le cinéma des seventies ?
Mais comme vous dites, ce sont des remakes où l'histoire reste à l'identique et où seuls les acteurs changent. C'est comme s'il n'y avait plus de « sang » dans ces films qui tournent littéralement à vide… Cela en devient stérile et inutile.

 

Vous avez débuté en tant qu'acteur dans le cinéma. N'est-ce pas quelque chose qui vous ferait encore envie aujourd'hui ?
Mais à la différence des histoires que je tourne, j'étais un acteur qui ne justifiait pas un film (rire). C'est pourquoi je m'étais dit qu'être assistant réalisateur me conviendrait beaucoup mieux. À cette époque je n'avais aucune velléité de devenir réalisateur. C'est Joe D'Amato qui est venu me voir et qui m'a demandé de réaliser Deliria (Bloody Bird). J'avais à peine 29 ans et franchement avec le recul, c'était comme un cadeau venu du ciel car je n'étais pas si enthousiaste que cela à l'époque.

 

Beaucoup de films aujourd'hui sont des adaptations de comics et alors que Dellamorte Dellamore est un comic à la base, cela vous donne t'il des idées pour vos futurs films ?
Vous savez si Dellamorte Dellamore est bien un comic à la base, il contient tous les éléments et tous les ingrédients se rapportant à la dramaturgie ordinaire de nos vies d'où se dégage un message essentiel. Je ne veux pas non plus affirmer que tous les films doivent comporter un message mais quelque part oui car sinon à quoi bon le réaliser. Dellamorte Dellamore mettait quelque part en exergue les problèmes de l'adolescence. Car si Francesco Dellamorte a 35 ans, il a un cerveau d'un adolescent. Et si l'histoire d'Arrivederci m'a autant plu c'est qu'elle est basée en partie sur la vie de son auteur… Ce qui en fait une histoire digne d'intérêt puisqu'elle a été vécue. Et cela le spectateur ne s'y trompe jamais.

 

 


 

Avec le recul, quel regard portez-vous sur votre premier film Bloody Bird qui restera pour beaucoup comme une claque inouïe ?
Et bien écoutez j'en garde déjà un très bon souvenir. Il se passait dans un milieu que je connaissais bien à savoir les acteurs de théâtre. C'est aussi le film qui m'a fait connaître ce qui n'est pas rien et aujourd'hui je peux dire que c'est devenu une sorte de prototype si l'on se réfère au nombre de films depuis qui en reprend le schéma narratif. C'était un film qui a coûté très peu cher et pour vous dire la vérité si l'on me proposait quelque chose aussi bien écrit aujourd'hui, je le réaliserais les yeux fermés…

 

Justement en terme d'écriture, j'ai pu voir que vous avez participé à l'écriture du scénario d'Arrivederci. Est-ce que c'est quelque chose qui vous plaît ?
Non pas du tout, j'ai du le faire ici un peu contraint et forcé. Je préfère travailler depuis un matériau définitif et surtout sans avoir le scénariste sur le dos. Car une fois le scénario accepté et transmis au réalisateur, je considère que celui-ci doit l'interpréter à sa façon sans être obligé de demander à qui de droit s'il peut changer telle ou telle ligne, tel ou tel dialogue… Avec bien entendu la volonté de ne pas changer ni l'esprit, ni les rouages fondamentaux de l'histoire. C'est pour cela qu'ici je suis crédité au scénario puisque j'y ai amené des modifications durant le tournage.

 

Votre carrière vous a amené à être le réalisateur seconde équipe de deux films de Terry Gilliam (Les aventures du Baron de Munchausen et Les frères Grimm). Pourquoi de tels choix ?
C'est un « maestro » pour moi. Je l'avais rencontré lors d'un festival alors que je présentais Bloody Bird. J'étais un grand fan de Brazil et je voulais absolument qu'il voit mon film qu'il a d'ailleurs beaucoup aimé. De fil en aiguille, je me suis donc retrouvé à travailler sur Les aventures du Baron de Munchausen à Cinecitta.

 

 

 

Sur ce l'organisation du Festival de Cognac, dans sa grande bonté, nous fait servir des plateaux repas avec bouteille de Cognac et pâté en croûte du plus bel effet. Du coup la conversation dévie sur la cuisine italienne et française, la télévision italienne (sic !), Dario Argento, Starfix (grâce auquel votre serviteur a découvert Bloody Bird), L'Écran Fantastique, Michele Placido (réalisateur de Romanzo Criminale et policier véreux dans Arrivederci amore, ciao) et bien d'autres choses que mon appareil n'a pu enregistrer du fait d'une mémoire numérique déjà bien pleine. Que voulez-vous ce n'est pas tous les jours que nous avons droit à plus de trente minutes en tête à tête avec une personnalité de ce rang qui plus est d'une rare disponibilité et gentillesse. Ciao Michele et merci encore au nom de toute la rédaction d'Écran Large.

 

Autoportraits de Michele Soavi
Merci à Michel Burnstein

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