Olivier Marchal (36, quai des Orfèvres)

Didier Verdurand | 23 novembre 2006
Didier Verdurand | 23 novembre 2006

Fils de pâtissier et ancien chef d'une brigade de nuit, Olivier Marchal n'est pas un bleu dans le cinéma. Il fait ses armes à la télévision dans les années quatre-vingt-dix comme acteur et scénariste, avant de passer à la réalisation pour le grand écran en 2002 avec Gangsters. Il transforme son essai avec 36, quai des Orfèvres, au point que la presse française le compare déjà à Michael Mann. 36 est inspiré de faits réels dont a été victime Dominique Loiseau, ancien flic de la BRI (brigade de recherche et intervention), qui a passé six ans et demi derrière les barreaux à la suite d'un complot. Écran Large n'a pas eu besoin de mettre sous écoute Olivier Marchal pour lui soutirer des informations, et a préféré aller à sa rencontre. Rapport.

 

 

Peut-on parler de règlement de compte en remettant en avant l'injustice dont à souffert Dominique Loiseau ?
J'ai surtout voulu rendre hommage aux brigades centrales du 36, quai des Orfèvres, aux flics de terrain et en particulier à Dominique Loiseau et Christian Caron, un policier du RAID qui avait été mon formateur. Il était une figure mythique du 36 et a été abattu durant ses deux dernières heures de service au RAID, dont il avait participé à la création. Dominique Loiseau a énormément souffert de l'histoire que je raconte dans mon film. On lui a pris son métier, une partie de sa vie, sa famille. L'injustice m'a toujours révolté, alors je montre comment deux ou trois personnes négatives et pourries à l'intérieur peuvent briser la carrière d'un homme au nom de l'ordre établi. Je m'étais dit à l'époque qu'il y avait tous les ingrédients d'une véritable tragédie : le courage, l'héroïsme, l'erreur humaine, la mort, le sang, la trahison, mais en même temps je ne voulais pas faire un film polémique. Bertrand Tavernier l'avait fait extraordinairement bien avec L 627, et de mon côté je voulais faire une fiction, sublimer une histoire en faisant un western urbain, et plus un opéra tragique qu'un simple polar dont le seul but était de dénoncer.

 

 

 

Que devient Dominique Loiseau ?
Je le vois revivre grâce au film. Il nous a accompagné partout pendant la tournée province et parle en public de sa vie. Il a vraiment changé entre le jour où je l'ai appelé pour lui dire que je voulais faire un film sur ce qui lui était arrivé, et aujourd'hui. Il retrouve une joie de vivre, fait le deuil de ses malheurs. On s'était enfermé pendant un mois pour l'écriture, et je peux comprendre qu'il soit allé jusqu'à la tentative de suicide, lorsqu'il a essayé de se pendre en cellule. Il m'a dit : « Quand tu es coupable, la taule, c'est dur. Mais quand tu es innocent, tu as envie de te flinguer à chaque seconde passée. »

 

Vous a-t-il fixé des limites par rapport à ce que vous pouviez montrer ou non ?
Dominique m'a dit que je pouvais y aller, qu'il n'y avait pas de soucis. Le film est réaliste jusqu'à l'emprisonnement. Après, la fiction est totale car je voulais que la tragédie atteigne un paroxysme.

 

 

 

On sent votre admiration pour Michael Mann, Jean-Pierre Melville et le Michael Cimino de la grande époque. Vous allez continuer dans ce sens ?
Je sais que beaucoup de producteurs attendent le verdict du public avec leur polar sous le coude. Je serais très fier d'être le précurseur d'une nouvelle vague, en quelque sorte, du cinéma policier français. Heat est l'un de mes films de chevet, et j'ai vu récemment Collateral : je trouve que la virtuosité de la mise en scène est exceptionnelle. On a essayé de faire un film à l'américaine pour sa facture esthétique dans son enveloppe. Nous avons peaufiné la lumière, le cadre, les décors... Je voulais, dans la mesure du possible, la présence d'une ombre sur le visage des protagonistes, que l'ambiance soit crépusculaire et mélancolique.

 

Et, comme dans Heat, il y a un affrontement entre deux monstres de cinéma. Mais pourquoi ne pas avoir étiré plus la fin ? Heat dure une heure de plus...
Auteuil et Depardieu ont trois scènes ensemble, que j'aime beaucoup d'ailleurs. Avec la première version du scénario, le film durait trois heures trente. Pour des raisons commerciales, la production m'a dit clairement que ce n'était pas envisageable. Quand une séance saute, vous faites moins d'entrées, et il nous fallait les six séances quotidiennes. Heat est un chef-d'œoeuvre mais n'a pas bien marché ici, Collateral marche deux à trois fois mieux. Mon premier montage durait deux heures quarante, mais on se faisait chier, disons-le carrément, à cause de longueurs. J'ai dit au monteur que je voulais qu'on chope le spectateur par les cheveux, qu'on le tire vers l'avant et qu'on ne le lâche pas. Traiter l'emprisonnement d'un flic mérite un film en soi, donc au final j'ai dû couper pas mal de scènes dans cette partie. Quand Dominique Loiseau est sorti de prison, il m'a dit qu'il était allé au Jardin des Plantes, qu'il y est resté enfermé toute la nuit pour donner de la confiture aux ours. Les coupes vers la fin ont surtout été effectuées pendant l'écriture du scénario. Parmi les scènes tournées que je n'ai pas gardées, il y en a pas mal au milieu, quand ça commençait à être le bordel au 36.

 

 

Nous les verrons sur le DVD ?
Je vais essayer de refaire un montage spécial pour le DVD. Le plus dur sera de trouver le temps, et comme je suis sur d'autres projets... Je dois rencontrer de gros truands désormais rangés, en janvier ou février, car je travaille sur une histoire de voyous. Je réfléchis aussi à un polar dans le style de The Shield, la série télé que j'adore. J'ai commencé à écrire, mais en ce moment, en pleine sortie de 36, je ne peux plus écrire une ligne. Je me suis rendu compte aussi avec 36 qu'il fonctionnait car il y avait beaucoup d'émotion, donc je ne sais pas si le public est aussi attiré par la violence très noire qui caractérise The Shield. Peut-être que je vais changer de direction tout en gardant l'intrigue, puisque j'ai déjà le début, le milieu et la fin. Mais le prochain film, normalement, c'est une adaptation d'un roman de Michèle Fitoussi, une comédie sentimentale.

 

 

Comment ressentez-vous l'effet Sarkozy dans l'univers des flics ?
Je ne suis ni de droite ni de gauche, mais j'aime cet homme car il est droit et honnête, ce qui est assez rare dans le monde politique. Il est très cultivé, brillant et il a de l'humour. Avec Jean-Louis Borloo, ils ont le courage d'aller au bout de leurs idées. Pour en revenir à l'effet Sarko, je peux vous dire aussi que je suis le premier à être emmerdé quand je me fais serrer dans les couloirs de bus, on se dit qu'il y a mieux à faire. Mais Sarko a fait des choses vraiment bien. Les flics se sont sentis épaulés, c'est important quand on fait ce métier. Les décisionnaires sont souvent à dix mille lieues de la réalité. Il faudrait peut-être un jour un ministre de l'Intérieur qui a commencé à la base comme principal, divisionnaire, etc. Il y a beaucoup de fonctionnaires de la police maintenant, m'a dit un ami. J'entends par « fonctionnaire de police » le type qui fait ses heures et ne prend plus de risques. Sarko sait de quoi il parle. J'ai des amis du RAID qui étaient avec lui lors de la prise d'otages à Neuilly. Il lui a fallu un énorme courage, et il ne l'a pas fait pour être un héros devant les caméras, il a d'ailleurs agi sans les caméras. Rien que pour ça, il a ma sympathie.

 

 

 

Changement de ton : où était cachées les anti-sèches de Depardieu ?
Gérard, depuis son opération, prend des médicaments qui touchent sa mémoire. Il en résulte des trous, et lui-même le dit. Nous n'avons eu recours aux anti-sèches que dans deux ou trois scènes... Il y en a dans la scène où il dit à Dussolier quelle équipe il veut, juste avant la bavure. On ne les voit pas, bien sûr, mais elles sont sur le tiroir du bureau, la lampe... Gérard avait pourtant participé aux répétitions avec les autres acteurs, et malgré sa mémoire défaillante il a voulu prendre ce personnage à bras-le-corps, car il avait compris qu'il pouvait représenter un renouveau pour lui en tant qu'acteur.

 

 

Vous n'avez pas eu de médaille quand vous étiez flic. Un césar vous consolerait ?
Il faut être flic quinze ans pour avoir la Médaille d'honneur, et je n'ai fait que douze ans... Mais je préfèrerais un césar, oui ! (Rires.) Les médailles, je m'en fous, elles sont souvent sur les cercueils, en plus. Je ne suis pas mécontent d'être sorti du milieu des policiers, même si je les respecte, sinon je ne leur rendrais pas hommage. Le milieu du cinéma n'est pas non plus en grande forme depuis une quinzaine d'années : les réalisateurs et comédiens souffrent et font chier. Au diable la langue de bois ! Le cinéma doit être populaire. J'ai assez d'ennemis, donc je ne citerai personne, mais je préfère George Lautner, à qui j'ai rendu hommage au festival de Sarlat, à d'autres trous du cul qui font trois entrées et qui sont d'une terrible prétention. Notre équipe, avec Gérard et Daniel, a fait une tournée province sans se prendre au sérieux. Les exploitants nous ont remis le césar de la Meilleure Équipe de film en tournée, parce qu'on était naturellement sympa avec le public et les journalistes. Il y a des connards qui réclament gardes du corps, chauffeur et voiture pour faire cent mètres... Ça fait mal au cinéma français, ces caprices. Je viens de l'école de la rue et je le dis haut et fort, car j'ai été blessé par l'attitude de certaines personnes. Je ne veux pas m'associer avec des gens qui font des films pour eux-mêmes et leur petit entourage. Moi, j'ai voulu faire du cinéma grâce au Pacha, aux Tontons flingueurs. Je respecte des gens comme Patrice Leconte, Bertrand Tavernier, Frédéric Schoendoerffer et Nicolas Boukhrief.

 

Propos recueillis par Stéphane Argentin et Didier Verdurand
Autoportrait d'Olivier Marchal

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