Le mal-aimé : Comportements troublants, réjouissant thriller oublié, entre X-Files et Orange mécanique

Geoffrey Crété | 15 avril 2017 - MAJ : 09/03/2021 15:58
Geoffrey Crété | 15 avril 2017 - MAJ : 09/03/2021 15:58

Parce que le cinéma est un univers à géométrie variable, soumis aux modes et à la mauvaise foi, Ecran Large, pourfendeur de l'injustice, se pose en sauveur de la cinéphilie avec un nouveau rendez-vous. Le but : sauver des abîmes un film oublié, mésestimé, amoché par la critique, le public, ou les deux à sa sortie. 

    

Affiche

 

"Le comportement le plus troublant serait d'aller en salle subir ces pénibles détériorations cérébrales" (Télérama)

"David Nutter, réalisateur d'épisodes d'X-Files, est bon pour suggérer des conspirations, mais moins bon pour offrir une résolution. Comme s'il voulait repousser les révélations jusqu'à la fin de saison" (Roger Ebert)

   

 

LE RESUME EXPRESS

Steve emménage à Cradle Bay avec sa famille, traumatisée suite à la mort de son grand frère. Il a beau être le prototype du quaterback, il devient ami avec Gavin le rebelle, son acolyte albinos et la bad girl Rachel. L'antithèse des Blue Ribbons, groupe des meilleurs élèves : pour Gavin, il y a forcément quelque chose de louche dans leur perfection soudaine, capable de transformer du jour au lendemain un cancre en modèle.

Quand Gavin réapparaît tout propre et exemplaire le lendemain, et quand une blonde des Blue Ribbons le drague mais finit par se taper la tête contre un miroir, Steve se dit que quelque ne tourne définitivement pas rond.

Steve sympathise avec Dorian, concierge du lycée qui se fait passer pour un idiot : il est persuadé d'une conspiration pour reprogrammer les adolescents, avec l'accord des parents et des autorités. Gavin a laissé une cassette, Scream 2 style, pour expliquer à Rachel et Steve que le docteur Caldicott est responsable. Ils vont visiter l'hôpital psychiatrique et découvrent des expériences qui ont mal tourné : des adolescents fous.

Attrapé par les Blue Ribbons à cause de ses propres parents, Steve échappe d'une opération à la Orange mécanique et libère Rachel. L'albinos vient les récupérer et Dorian utilise des pièges à rats pour attirer tous les ados parfaits dans une chute d'eau avec lui. Steve tape Caldicott, qui tombe aussi.

Le héros retrouve sa petite soeur, Rachel, l'albinos sur le ferry, pour commencer une nouvelle vie. Gavin, lui, a survécu : il devient prof dans un établissement plein de noirs qui écoutent du rap.

FIN

 

Photo Nick Stahl, Katie Holmes, James Marsden

  

LES COULISSES

Normal que Comportements troublants ait des airs d'X-Files : le réalisateur David Nutter a mis en scène quinze épisodes de la série de Chris Carter. dont certains particulièrement cultes (Projet Arctique et Tooms). Il est également passé sur Millenium, le spin-off avec Lance Henriksen. Comportements troublants est son premier et seul film, sur lequel il a repris le compositeur de la série culte, Mark Snow.

Le scénariste Scott Rosenberg est passé par Les Conte de la crypte. Entre Les Ailes de l'enfer, une contribution à Armageddon et 60 secondes chrono, il écrit cette histoire de conspiration posée au milieu de la vague des teen movies des années 90. Il sera le premier à regretter le film, accusant Nutter d'avoir dénaturé sa satire décalée.

Pour sa défense, David Nutter a perdu le contrôle du film : si le premier montage montré convainc la MGM, le studio commence à douter suite aux réactions de la première projection test. Le film est remonté, puis remontré, sans toutefois obtenir les scores de satisfaction espérés. Nutter est contraint de filmer une nouvelle fin (la fin actuelle), et le film est bricolé plusieurs fois, et raccourci à chaque nouveau montage. De 115 minutes, il passe finalement à 83. Le réalisateur songe à retirer son nom du générique. Au bout de la cinquième projection test, le studio est comblé : les scores sont enfin satisfaisants.

 

Photo Nick Stahl, Katie Holmes, James Marsden

 

Parmi les scènes coupées : une scène de sexe entre James Marsden et Katie Holmes, la mention d'un dramatique accident de voiture à cause de lycéens alcoolisés qui a poussé la ville à reprogrammer les adolescents, des dialogues autour du suicide du frère de Steve, la mère de Steve qui trouve l'arme de Gavin dans la chambre de son fils (qui explique donc pourquoi ils l'inscrivent au programme). L'idée d'une obscure organisation à laquelle Caldicott rendait des comptes (là encore, très X-Files) à également été retirée.

Dans la fin alternative, Gavin échappe au piège à rat de Dorian et lorsque Steve retrouve ses amis sur le ferry, il les menace avec une arme. Le héros tente de le raisonner, et Gavin accepte presque de les laisser fuir avant que son oeil ne redevienne rouge. Il s'apprête à tirer sur Rachel et Steve mais UV le tue d'abord. Dans ses derniers instants, il redevient lui-même. Il plaisante sur le fait qu'il n'aura pas eu le temps de rencontrer son idole, Trent Reznor, avant de mourir. Le film se terminait ainsi sur une note amère, le groupe étant face au cadavre de leur ami. Steve, venu avec le poids du suicide de son frère, terminait donc par affronter la mort de son ami, frère symbolique, sans pouvoir le sauver non plus. 

Depuis, David Nutter a essayé de livrer une version director's cut, mais la MGM le lui a refusé. Un fan a néanmoins rassemblé les scènes coupées pour monter une version d'1h43, espérant se rapprocher de la vision du réalisateur.

  

LE BOX-OFFICE

Petit échec. Comportements troublants a coûté une quizaine de millions et en a rapporté 17,5. Rien de bien grave, mais rien de vraiment remarquable pour un produit de la vague des teen movies. 

  

Photo James Marsden, Katie Holmes

   

LE MEILLEUR

Derrière le teen movie ordinaire et opportuniste, qui a surfé sur la vague la même année que le plus apprécié The Faculty, il y a une fable délicieuse : une violente charge contre l'uniformisation, le conformisme, l'éducation et la rigidité puritaine de l'Amérique moderne, autour d'adolescents en chaleur dont le cerveau craque lorsque le sang se dirige vers une autre partie de leur corps.

Car face à l'adolescence indomptable et imprévisible, qui transforme les innocents bambins en rebelles en chaleur, Comportements troublants place des adultes prêts à sacrifier la santé mentale et l'individualité de leur progéniture pour en garder le contrôle, et leur assurer une place dans la société. Les leaders de demain ("On peut quand même laisser ces dégénérés être diplômés et aller dans le monde après !", s'exclame Dorian) sont ainsi des êtres désaxés, profondément tordus et dangereux, incapables de gérer leur sexualité et les autres. 

Le spectre des Femmes de Stepford, Le Village des damnés, mais également Orange mécanique, plane sur Comportements troublants. Avec ses faux airs de série B, le film est donc diablement amusant et divertissant. Et très drôle : de la visite à l'asile (le dentifrice, "les petites créatures musicales qui se cachent parmi les fleurs") au méchant qui est très méchant (il a lobotomisé sa fille, et l'assume avec un "Elle n'était pas très maline à la base") en passant par les paroles des Pink Floyd lancées lors du climax ('Hey, teacher ! Leave those kids alone !"), le thriller est porté par un second degré évident.

Comportements troublants surprend donc parce qu'il est moins bête qu'il n'y paraît et plus malin que prévu. Parce qu'il s'amuse avec les codes (c'est le gentil garçon propret qui tombe sous le charme de la bad girl), parce qu'il exploite le filon du teen movie avec humour et intelligence, parce qu'il tire à boulets rouges sur le traitement de la sexualité dans une certaine société (cacher et renier ses pulsions jusqu'à en faire une énergie diabolique). Parce que la résolution passe par un pièges à rats qui permet de détruire la vraie vermine, et voit un groupe d'adolescents tués (et non sauvés) tandis que les héros partent pour se construire sans parents.

Sans oublier le thème musical mis en avant dans le générique : peut-être l'une des plus belles compositions de Mark Snow.

 

Photo

 

LE PIRE

Comportements troublants est pensé et raconté comme un épisode de série : mêmes ficelles, mêmes marques musicales, même photographie de nuit ultra-bleutée. En retirant les génériques, le film dure d'ailleurs dans les 1h10-15. 

L'impression d'avoir affaire à un objet à la frontière de la zone cinéma donc, d'autant qu'il recycle certains motifs de manière paresseuse. Rien que la scène de présentation des "castes" dans la cantine a été filmée des dizaines de fois, précisément de la même manière et avec le même point de vue - l'occasion de repenser au fabuleux documentaire Beyond Clueless, qui replonge dans l'univers des teen movies.

Il y a aussi la désagréable sensation que certains éléments ont été posés grossièrement dans le film pour remplir des quotas ou cocher des cases. C'est particulièrement voyant et risible dans la dernière partie : le héros qui embrasse la fille, le héros qui monte sur une moto, le héros qui assure quelques "cascades" inutiles, le héros qui affronte le méchant avec ses poings d'homme viril pour gagner. Sans parler de quelques effets malheureux, comme ces pauvres yeux rouges à la Terminator. Etant donné que Comportements troublants est par ailleurs plus malin et drôle que la moyenne, tous ces moments dénotent. 

 

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Photo Katie Holmes, Nick Stahl 

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commentaires
Geoffrey Crété - Rédaction
15/04/2017 à 17:09

@Aigreure

Merci, erreur corrigée.

Aigreure actuelle
15/04/2017 à 17:06

Merci EL de parler de ce film que les moins de 20 ans ne peuvent connaitre. La scène de la fille qui se fracasse la tête contre le miroir(illustré dans votre article)est absolument terrifiante.

J’espère que vous allez continuer à parler de teen movie des années 90; malheureusement oublié dont la grande majorité ne sont disponible que sur Netflix US-Canada comme Cursus Fatal, Ginger Snaps, La main qui tue avec Jessica Alba, Go de Doug Liman avec encore Katie Holmes, Mrs Tingle avec Katie Holmes(décidément) et Helen Miren.

"En France, il sortira directement en DVD en 1999."
Non, je l'ai vu au cinéma avec mes potes pendant la fête du cinéma avec Matrix.

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