Le mal-aimé : La Mort vous va si bien de Robert Zemeckis, avec Meryl Streep et Bruce Willis

Geoffrey Crété | 26 novembre 2016
Geoffrey Crété | 26 novembre 2016

Parce que le cinéma est un univers à géométrie variable, soumis aux modes et à la mauvaise foi, Ecran Large, pourfendeur de l'injustice, se pose en sauveur de la cinéphilie avec un nouveau rendez-vous. Le but : sauver des abîmes un film oublié, mésestimé, amoché par la critique, le public, ou les deux à sa sortie. 

 

Affiche

 

"Etonnamment fade" (New York Times)

"Zemeckis mène de façon éléphantesque cette comédie sans grâce" (Télérama)

'"Sous ses airs de comédie noire grand public, un film beaucoup plus profond et complexe qu’il n’y paraît" (Les Inrocks)

"Dans la longue liste des films sur Hollywood, il y a rarement eu aussi hilarant et mordant que La Mort vous va si bien" (Roger Ebert)

   



LE RESUME EXPRESS

La timide Helen Sharp et la diva Madeline Ashton sont meilleures ennemies. Mais lorsque Madeline séduit et épouse le brillant chirurgien esthétique Ernest Menville, le fiancé d'Helen, elle craque : elle finit obèse dans un hôpital psychiatrique.

Des années plus tard, Ernest est un alcoolique minable et Madeline, une has been obsédée par ses rides. Lorsqu'elle retrouve Helen, mince et resplensdissante, Madeline est désespérée. Elle tente sa chance avec la mystérieuse Lisle von Rhoman, qui lui vend une potion magique pour retrouver sa jeunesse. 

Un cou brisé, un bide transpercé : elles réalisent qu'elles sont immortelles, mais que leurs corps pourrissent. Seule solution : faire boire la potion à Ernest pour qu'il devienne leur chirurgien éternel. Amené à Lisle, il refuse et s'enfuit.

Des années plus tard, elles se rendent à son enterrement : il a vécu une longue et noble vie. Madeline et Helen ont de leur côté d'affreux visages rafistolés et défraîchis. Elles tombent dans les escaliers et explosent en morceaux, toujours vivantes et blasées.

  

Photo Goldie Hawn, Bruce Willis

  

LES COULISSES

La Mort vous va si bien est un scénario de Martin Donovan et David Koepp, alors jeune scénariste inconnu qui n'a pas encore signé Jurassic Park (l'année suivante), L'Impasse, Mission : Impossible, Panic Room ou encore Spider-Man. Il présentera l'histoire comme "si La Nuit des morts-vivants avait été écrit par Noel Coward" (un auteur anglais).

Passé par Les Contes de la crypte, dont il est producteur exécutif et a déjà réalisé deux épisodes (dont l'épisode culte Nuit de Noël pour femme adultère), Robert Zemeckis tombe sans surprise sous le charme de cette comédie horrifique, cruelle et moralisatrice. Au sommet de sa popularité après avoir bouclé la trilogie Retour vers le futur, il apporte une dimension spectaculaire à peine présente à l'origine.

Lorsqu'elle lit le scénario, Meryl Streep (qui décrochera une nomination aux Golden Globes) pense instinctivement que Zemeckis lui propose le rôle de Helen. Mais le cinéaste choisit délibérément de caster à contre-emploi : "Goldie Hawn n'a jamais été vue comme une meurtrière psychotique, Meryl n'a jamais été dans une situation avec des effets spéciaux où elle devait mener l'action, et faire de Bruce un anti-héros humble et pas l'homme de la situation était amusant". Sydney Pollack fait également une apparition non créditée en docteur.

C'est la célèbre Industriel Light & Magic de George Lucas, qui compte déjà à l'époque 11 Oscars (le 12ème viendra avec La Mort vous va si bien), qui se charge des effets spéciaux. Un beau pari pour l'époque, où l'équipe repousse quelques limites pour donner vie aux scènes loufoques. Le résultat sera unanimement salué, même si Meryl Streep n'hésitera pas à partager son ressenti sur le processus des effets spéciaux : "Ma première et dernière fois. C'est fastidieux. On est posé là comme le rouage d'une machinerie. J'ai aimé ce que ça a donné à l'écran, mais ce n'est pas drôle de donner la réplique à un pied de lampe. "Fais comme si c'était Goldie, juste là ! Oh, désolé Bob, elle a bougé à cinq centimètres de sa marque, et maintenant sa tête ne va plus sur son cou !". C'était comme être chez le dentiste."

 

Photo Meryl Streep

 

Lorsque La Mort vous va si bien est montré, le public-test n'aime pas la fin. A l'origine, Ernest tombait amoureux d'une serveuse (interprétée par Tracey Ullman, aperçue dans la bande-annonce), et ils mettaient en scène sa mort afin d'échapper à Madeline et Helen, pour vivre leur vie en Europe. La photo de Bruce Willis maquillé et vieilli à l'enterrement provient de ces scènes.

Zemeckis reconnaît que la fin originale ne fonctionnait pas : "Elle était trop conventionnelle, trop happy ending. Ce n'était pas le ton correct pour le film". Une fois n'est pas coutume : le public-test pousse le studio et le réalisateur vers quelque chose de plus noir. De nouvelles scènes sont ainsi tournées, et plusieurs morceaux sont coupés - notamment une scène où Ernest cachait le cadavre de Madeline dans le frigo, visible dans la bande-annonce.

 

Photo Bruce Willis

  

LE BOX-OFFICE

La Mort vous va si bien a coûté 55 millions (plus que n'importe quel épisode de Retour vers le futur) et en a rapporté environ 150 dans le monde, dont 58 aux USA. En France, où le film sort autour des fêtes de fin d'année en 1992, le film attire plus d'un million de spectateurs : c'est un franc succès, qui se place à côté de Batman, le défi et La Famille Adams.

Mais la comédie a aussi été un succès en deçà des précédents films de Robert Zemeckis, alors au sommet de Hollywood. La Mort vous va si bien est sans surprise loin des chiffres de Retour vers le futur, qui a amassé entre 244 (le troisième) et 381 millions (le premier). C'est également moins que Qui veut la peau de Roger Rabbit ? (329 millions) sorti quatre ans avant, et même si A la poursuite du diamant vert a terminé sa carrière aux alentours de 86 millions, son petit budget (10 millions) en a fait un succès phénoménal. Dans la foulée, le cinéaste montera encore plus haut Forrest Gump : 677 millions au box-office et six Oscars, dont celui du meilleur réalisateur.

 

Photo Goldie Hawn

 

LE MEILLEUR

La Mort vous va si bien est une leçon de mise en scène rayon comique. Le sens du timing notamment porté par les dialogues, le montage astucieux, la narration claire et la générosité (dans le fond comme dans la forme) en font un objet irrésistible, d'une vivacité et d'une drôlerie féroces. Comme si un épisode des Contes de la crypte avait été étiré, en poussant tous les curseurs (l'humour, les effets spéciaux, le prestige). La bande-annonce utilise d'ailleurs la musique de l'anthologie culte où Zemeckis était producteur, composée par Danny Elfman.

La parodie délicieuse du miroir aux alouettes hollywoodien (qui se moque notamment des légendes urbaines des fausses morts d'Elvis et compagnie) est encore plus pertinente deux décennies après, avec son traitement burlesque du jeunisme. Pour filmer cette fable, le réalisateur appuie l'artificialité des décors de studios et des éclairages avec une malice évidente, illustrée par un second degré et une autodérision jubilatoires (Madeline qui hurle en croisant son reflet dans la voiture en pleine crise de larmes, le personnage utlra campy d'Isabella Rosselini). 

La Mort vous va si bien est une comédie cartoonesque, qui s'assume jusqu'au bout avec une légèreté désopilante. Et si l'allure révolutionnaire des effets spéciaux a été abîmée par le temps, ils demeurent saisissants et parfaitement drôles.

 

Photo Meryl Streep

 

24 ans après, La Mort vous va si bien impressionne surtout par sa grande maîtrise narrative. Robert Zemeckis est un virtuose, capable de raconter par l'image avec une simplicité déconcertante, remplissant le cadre avec une précision remarquable. Toute la première partie, centrée sur les étapes de la vie d'Helen, est notamment un trésor de narration, qui enchaîne les ellipses et les informations avec brio. De la séance de thérapie de groupe aux griffes de Meryl Streep sur la colonne, le réalisateur s'amuse avec un plaisir irrésistible à mener son intrigue, ponctuant le récit de nombreuses images mémorables. Avec un timing comique et un rythme impressionnants, d'une modernité claire, portés par la musique géniale d'Alan Silvestri (l'une de ses meilleurs compositions).

Pour incarner cette farce, un trio d'acteurs établis. Alors superstar en John McClane, Bruce Willis livre l'une de ses performantes les plus drôles en vieux looser impuissant, donnant l'impression un peu trop rare de s'effacer derrière un personnage. Mais c'est encore une fois Meryl Streep qui tire son épingle du jeu, avec un numéro d'équilibriste fantastique. Elle apporte à cette horrible bonne femme une palette de nuances, dans la comédie et le pathétique, qui rappelle sa précision affolante. 

 

Photo Goldie Hawn, Meryl Streep

  

LE PIRE

Le pire, c'est que La Mort vous va si bien n'a pas acquis le statut de film culte qu'il mérite, alors même qu'il a plutôt conquis les spectateurs à sa sortie en 1992.

La principale faiblesse du film est sa place dans la filmographie de Zemeckis. Entre Retour vers le futur et Qui veut la peau de Roger Rabbit ?, et Forrest Gump qui conquerra le monde en 1994, cette comédie farfelue et modeste, qui assume son aura de série B de luxe, fait figure de sale gosse impertinent. Ce n'est pas un hasard si la principale chose reprochée au film était le manque de profondeur de ses personnages : La Mort vous va si bien n'a pas été reçu par tous comme la farce méchante et grotesque qu'elle est. Et la présence d'acteurs prestigieux n'a probablement pas aidé, en envoyant de mauvais signaux au public et aux critiques.

La sortie à l'époque d'un DVD au transfert jugé affreux et indigne (une image sombre et aussi précise qu'une VHS, selon les tests) n'a pas aidé.

 

Photo Goldie Hawn, Bruce Willis

  

SCENE CULTE

 

 

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commentaires

PipoBazinga
29/11/2016 à 20:24

Le remake pour ce film serait un désastre, il serait impossible de reproduire l'humour qu'il y a dedans, ils tenteraient de refaire la même chose mais le résultat en serait fade et décevant. Je l'ai vu pour la première fois il y a 6-7 ans et j'ai adoré, ce cinéma 80-90 ne vieillit pas pour ceux qui ont aimé cette époque.

corleone
28/11/2016 à 12:52

Y'a pas de mauvais Zemeckis. Y'a que de mauvais spectateurs de certains Zemeckis. Ce mec c'est un philosophe des temps modernes.

mikegyver
28/11/2016 à 12:08

vu au ciné a l'epoque, j'avais trouvé ca normal, sans reel plaisir, bon j'avais 17-18 ans a l'epoque, j'etais pourtant un spectateur assez gentil,

je veux dire par-la qu'il m'en fallait pas beaucoup pour que je "kiffe" un film, je l'ai pas revu depuis, donc:

- soit je vais trouver ca tres tres nul,
- soit je vais rentrer dedans a fond et vraiment voir le film culte qu'il pretends etre.

mais pas de milieu c'est sur, je tenterais a l'occas,ou sur netflix si il y est.

MystereK
28/11/2016 à 11:32

@Colonel Stuart pourquoi prendre toujours les plus mauvais exemple lorsque l'on parle de Remake. Il y en a beaucoup de très réussis, dont L'armée des morts, La colinne à des yeux, Sarface, et même Ben Hur,,,, oui, celui de 1959 qui est déjà un remake, ou les sept Mercenaire , celui de 1960 qui lui aussi est un remake... Contrairement à votre intention, vos exemples démontrent que les remake peuvent eux aussi être résussi et gagner en aura avec les années.

vinx71
27/11/2016 à 17:17

Y a que moi qui trouve drôle la volonté de faire un "remake" de ce film "qui a mal vieilli" quand on connait le sujet du film ?
Du coup est ce que ce film n'est il pas une critique de la mode hollywoodienne qui consiste à vouloir rendre jeunes de vieux films?

Colonel Stuart
27/11/2016 à 12:23

Je trouve dans ce cas que "APPARENCES" est une tâche bien plus grasse sur son CV, que cette excellente comédie, qui aujourd'hui encore se trouve bien supérieur aux pitreries qu'on nous sert sur grand écran!
L'âge ou la vieillesse d'un film n'est pas un argument pour venir descréditer une oeuvre!

point de vue
27/11/2016 à 05:27

Le film se veut adulte et acerbe mais est cul cul pralinisé. En adoptant le point de vue du perso de Willis pour sa réalisation Zemeckis plombe son film, nous prenant pour des petits enfants pas capable de faire la part des choses. Ce film est juste le brouillon raté de Forest Gump. Même point de vue adopté que le gentil perso mais là c'est totalement assumé et quand dans certains passages de Forest Gump, Zemeckis veut être amer, il fait mouche.

Matt
26/11/2016 à 23:41

La narration de ce film est juste jubilatoire. La scène du meurtre fantasmé par Ernest et Helen est une tuerie en terme de mouvement de caméra. Cela rappelle les premiers films des Coen. Le plan entre les bougies quand ils sont à table au moment du meurtre de Madeline est hallucinant. Super Robert! La classe Zemeckis! Culte.

corleone
26/11/2016 à 21:19

Ou quand Bruce Willis se la tentait Actor's studios.

Alexiaaucarré
26/11/2016 à 20:17

J'ai adoré ce film.
Il brille tant par sa mise en scène querl e jeux de ses acteurs...
Mais c'est un film qui, pour moi, est encré dans les années 90.
Le refaire maintenant, quand bien même il serait plein de qualités.. il l ne me ferait pas le même effet.
Comme beaucoup de films de cette époque d'ailleurs.

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