Le mal-aimé : Capitaine Sky et le monde de demain avec Jude Law et Gwyneth Paltrow

Geoffrey Crété | 1 mai 2016 - MAJ : 09/03/2021 15:58
Geoffrey Crété | 1 mai 2016 - MAJ : 09/03/2021 15:58

Parce que le cinéma est un univers à géométrie variable, soumis aux modes et à la mauvaise foi, Ecran Large, pourfendeur de l'injustice, se pose en sauveur de la cinéphilie avec un nouveau rendez-vous. Le but : sauver des abîmes un film oublié, mésestimé, amoché par la critique, le public, ou les deux à sa sortie. Cette semaine : Capitaine Sky et le monde de demain avec Jude Law et Gwyneth Paltrow.

 

Affiche française

"Pénible" (Empire)

"C'est un gadget, pas un film" (Rolling Stone)

"Scénar plan-plan, mise en scène sclérosée, couple vedette transparent." (Première)

"On a du mal à se laisser emporter par une histoire qui ressemble un peu trop à une bête aventure de Blake et Mortimer" (Les Inrocks)

"Pas la moindre invention originale dans ce "digest", qui pille numériquement le vieux fonds de la SF et de la comédie d'action" (Le Figaroscope)

"A force d'artifices, le film flotte dans une certaine immatérialité d'enfance rétrofuturiste recherchée. [...] Moyennant quoi Captain Sky parvient, par son maniérisme graphique très Jeunet, à ennuyer les amateurs en ravissant le profane" (Libération)

"Ca m'a rappelé ce que j'avais ressenti après Les Aventuriers de l'Arche perdue : un film qui s'est échappé de l'imaginaire directement vers l'écran" (Roger Ebert)

 

 

    

LE RESUME EXPRESS

1939, dans une uchronie rétro-futuriste. La journaliste Polly Perkins enquête sur les mystérieuses disparititons de scientifiques lorsqu'une armée de robots géants attaque la ville. Elle retrouve Joe alias Captaine Sky, un pilote et ancien amant, qui cherche lui aussi l'origine de ces créatures apparues aux quatre coins du monde.

Avant de mourir, l'un des scientifiques confie à Polly deux précieuses fioles qu'un mystérieux Totenkopf ne doit absolument pas récupérer. Joe affronte l'homme de main de Totenkopf : une femme super-agile avec une cape noire. Polly et Joe s'envolent vers le Népal et découvrent une gigantesque installation dans les hauteurs enneigées. Les deux précieuses fioles sont volées. 

Joe fait une escale chez Franky, qui dirige une station militaire aérienne. Quand Gwyneth Paltrow réalise que Franky est en réalité Angelina Jolie (avec un cache-oeil de pirate), elle pique une crise de jalousie. La base est attaquée, mais Franky accepte d'aider Joe et Polly à rejoindre l'île secrète de Totenkopf.

Le duo y explore une jungle luxuriante peuplée d'animaux incroyables créés par Totenkopf. Ils découvrent ensuite son plan : une gigantesque Arche de Noé sous forme de fusée. Persuadé que l'humanité court à sa perte, le scientifique fou a créé cette arche pour bâtir le Monde de Demain (les deux fioles étant ses Adam et Eve). Et la fusée détruira la Terre en décollant.

Surprise : Totenkopf est mort depuis des années, et son armée de robots a continué la mission sans lui. Joe embrasse Polly avant de l'assommer pour pouvoir jouer au héros sans qu'elle soit dans ses pattes. Il lui en faudra néanmoins plus pour l'arrêter : elle débarque pour le sauver alors qu'il affronte la dame en cape noire, qui est elle aussi un robot.

Le couple décolle avec la fusée. Polly sauve tous les animaux et Joe détruit la fusée, avant de s'enfuir grâce à une capsule. Plutôt que de prendre une photo parfaite pour son scoop, Polly photographie Joe, et prouve ainsi qu'elle l'aime. Sauf que la gourde a oublié de retirer le cache de l'objectif. FIN.

 

Capitaine Sky et le monde de demainCouple de stars

 

LES COULISSES

Diplômé de CalArts, où ont été formés beaucoup d'employés de Disney, Kerry Conran décide de réaliser quelques minutes du film dont il rêve. Après 4 ans de travail avec son frère Kevin, il a six minutes en noir et blanc à présenter. Son travail arrive jusqu'au réalisateur et producteur Jon Avnet, une connaissance lointaine, qui décide de l'épauler. Ils travaillent le scénario pendant deux ans.

La pré-production est lancée en 2002, avec une volonté de ne pas travailler dans le système, afin de garder une vraie indépendance. Avnet embarque Aurelio De Laurentiis dans l'aventure. Avant le tournage avec les acteurs, tout le film existe en storyboard, transformés en prévisualisation 3D, puis filmés avec des doublures à la place des comédiens. Toute l'équipe peut alors voir dans quoi elle s'embarque.

C'est grâce au producteur que Jude Law découvre le projet : séduit, il en devient l'un des producteurs, et attire Gwyneth Paltrow dans l'aventure. Angelina Jolie, elle, accepte de tourner trois jours, juste après avoir bouclé Lara Croft : Tomb Raider - Le Berceau de la vie.

Le tournage ne prendra donc que 26 jours, loin des productions habituelles puisqu'entièrement filmé sur fonds bleus, dans des studios en Angleterre. Seule une scène sera tournée dans un décor réel car rajoutée plus tard : Polly dans un bureau, qui discute avec un collègue.

 

photo

 

Une fois le film en boîte, 24 minutes sont assemblées et peaufinées, pour faire le tour des studios en 2003. Le but : faire financer le reste de la post-production, et une sortie. C'est finalement la Paramount qui se lance. Visiblement emballé et sûr d'avoir de l'or entre les mains, le studio avance la sortie de 6 mois pour profiter de la fin de l'été.

A l'époque, le pari technologique de Kerry et Kevin Conran est inédit. A tel point qu'avant la sortie, ils sont invités par George Lucas dans son Skywalker ranch avec les esprits les plus aventureux et audacieux du cinéma hollywoodien. Ils se retrouvent ainsi aux côtés de James Cameron, Brad Bird, Robert Zemeckis ou encore Robert Rodriguez (qui retiendra la leçon du film sur fonds verts). En quelques mois, ils se retrouvent dans la cour des grands, salué par les cinéastes qu'ils admirent depuis leur enfance, mais incapables de réaliser le rôle qu'ils jouent dans ce décor. Kevin raconte notamment avoir été félicité par un homme à une soirée, qui semblait très excité par leur travail : on lui dira ensuite qu'il s'agissait de J.J. Abrams.

Un excellent article du Telegraph résume la curieuse ascension avortée des deux frères : "Comment Kerry Conran a sauvé le futur de Hollywood - avant d'être laissé derrière".

  

Capitaine Sky et le monde de demainGiovanni Ribisi

 

LE BOX-OFFICE

Flop. Le film a rapporté moins de 40 millions aux USA, et une vingtaine dans le monde. Un box-office de 58 millions au total pour un budget de 70 millions, sans le marketing. C'est un gros échec financier.

Interviewé en 2015, Kevin Conran a rouvert les dossiers : "J'aimerais que quelqu'un me montre où est parti tout cet argent. A la base, on a demandé 3 millions, mais ça aurait été en noir et blanc, sans ces acteurs. Quand bien même, tout ça valait moins de 20 millions. Comment c'est passé de 20 à 70, grande question".

Après Capitaine Sky, les frères Conran travaillaient sur l'adaptation de John Carter of Mars chez la Paramount (avant la version de Disney, qui a été un désastre financier). Mais suite au départ de la productrice en charge du projet, la chose a été purement et simplement abandonnée, malgré une longue bande démo (voir plus bas) qui témoigne d'un travail bien avancé, et une trilogie sur les rails. Il y a eu un projet de série télévisée Capitaine Sky, qui n'a jamais vu le jour.

Kerry Conran n'a depuis quasiment jamais reparlé de son film, et n'a réalisé qu'un court-métrage malgré quelques rumeurs de projets à venir. 

Son frère disait en 2005, avec un peu d'amertume : "Je me dis parfois qu'il y a un monde où on aurait fait ce film pour 3 ou 4 millions, et toute cette histoire serait très différente". Depuis, les Conran continuent à travailler sur leurs projets chez eux. Ils n'ont gardé aucun contact avec le monde hollywoodien - qui les a d'ailleurs oublié sans sourciller.

 

RobotsL'armée des maux

  

LE MEILLEUR

Capitaine Sky et le monde de demain possède un charme indéniable. Avec son côté serial qui rappelle une aventure de Tintin, il renvoie à une facette du cinéma hollywoodien désormais oubliée. Avec ses personnages stéréotypés au possible, il rappelle la légèreté d'un cinéma d'aventure adoré. Sa direction artistique fabuleuse et hors-normes, et ce halo blanchâtre qui enveloppe tout le film, en font un objet inclassable, intemporel et intrigant.

De la musique pompeuse aux échelles démentielles des décors, tout concourt à provoquer l'émerveillement et l'envoûtement, avec un désir clair de toucher la corde nostalgique et naïve du public. D'autant qu'ici, l'artificialité de l'entreprise est totalement intégrée et absorbée par la mise en scène. Le contraire de la concurrence hollywoodienne, qui lutte en permanence contre le choc indigeste entre le vrai et le faux (Star Wars : Episode II - L'Attaque des clones, avec par exemple sa scène dans l'usine, est sorti deux ans plus tôt).

 

photo, Gwyneth Paltrow, Jude LawLa fantaisie pure et irrésistible

 

Comme un Southland Tales (avec lequel il partage Bai Ling et les zeppelins, en plus d'une place dans notre liste des films mal-aimés), Capitaine Sky ressemble en outre à une erreur du système : un film ambitieux, inclassable, avec des stars qui ont répondu à l'appel d'un jeune cinéaste iconoclaste, qui sera par la suite rejeté, oublié. Des stars venues s'amuser (Angelina Jolie en Nick Fury rétro-futuriste) dans un projet qui a comme principal but d'amuser le public en lui offrant quelque chose qui sort de l'ordinaire.  

 

photo, Angelina JolieAngelina Jolie s'amuse

 

LE PIRE

Tout est question de perspective dans Captaine Sky et le monde de demain. La mise en scène maniérée peut éventuellement illustrer un manque total d'identité. Le look rétro-futuriste peut être un esthétisme immature. La légèreté assumée, l'aveu d'un exercice de style un peu vain, qui sacrifie absolument toute l'intrigue sur l'autel de la technologie.

A priori très imaginatif et farfelu, le film de Kerry Conran est pourtant rempli d'hommages et d'emprunts : de l'île luxiriante de King Kong aux robots géants de l'aventure de Superman The Mechanical Monsters, jusqu'à ce Totenkopf aux airs de Magicien d'Oz. Là encore, l'émerveillement initial peut être perçu comme de la poudre aux yeux. Un moyen typiquement hollywoodien de cacher un manque de personnalité et une volonté un peu creuse de remplir le programme avec un maximum de morceaux.

La proposition de Capitaine Sky peut en réalité être consommée avec un plaisir total, ou subie dans la douleur pour celui qui n'accroche ni aux héros en carton, ni à l'univers désaturé, ni à l'intrigue stéréotypée. Pas que les défauts du film soient profondément nouveaux, inédits ou désastreux : mais ils s'insrivent dans une ambition autre, qui se démarque de la concurrence de l'époque (Spider-Man 2, Le Jour d'après et Harry Potter 3 sortaient la même année). La qualité première du film aura certainement été la plus grande faiblesse de Capitaine Sky.

 

photo, Gwyneth Paltrow, Jude LawChuter, sans se relever

 

SCÈNE "AURAIT PU ETRE CULTE"

 

 Aperçu de la version de John Carter of Mars de Kerry Conran

 

RETROUVEZ L'INTEGRALITE DES MAL-AIMES DANS NOTRE RAYON NOSTALGIE

 

Photo Laurence OlivierLaurence Olivier, apparition d'entre les morts

 

 

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commentaires
Wizz
07/02/2020 à 17:26

Un pur délice,comme j'ai aimé ce film,pour ceux qui ont une immagination fonctionelle.

Capitaine Sky Coke
18/03/2019 à 22:17

Franchement, j'ai adoré ce film. Du pur style rétro futuriste, un parfum des serials d’antant. J'aurais aimé quelques suites dans le même style. Un divertissement et une esthétique hors norme.
Après je peux comprendre qu'on puisse ne pas aimer, Pour moi, ce fut un vrai régal
Dommage pour Conran qui aurait pu nous délivrer d'autres pépites dans le genre, au lieu de ça on a le droit aux transformers et aux Fast and furious nullissimes au douces senteurs de nanars !
Triste mais c'est ainsi !

LaTeub
02/05/2016 à 12:33

La featurette sur la version de John Carter laisse espérer un film magnifique... Quel dommage...

Grift
01/05/2016 à 21:52

Je sais pas pour le film (pas vu), mais article très intéressant à lire !
Merci Geoffrey Crété !

Copeau
01/05/2016 à 16:50

Un des films les plus nuls que j'ai vu...et pourtant je suis pas difficile

dreamon86
01/05/2016 à 16:40

Jamais vu et sans regrets...

The Aurelio
01/05/2016 à 14:20

Adorateur de Black & Mortimer, je conchie les Inrocks (pour changer).

En tous cas, j'ai un bon souvenir du film, pas un grand film mais quelque chose qui a l'époque sortait un peu de l'ordinaire. Bref, pas mal d'accord avec Roger Ebert pour le coup...

Faudrait que je me le remette tiens!

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