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Le mal-aimé : Southland Tales, un carnage absolu et un voyage immense

Par Geoffrey Crété
15 octobre 2013
MAJ : 21 mai 2024
15 commentaires

Ou comment Richard Kelly, le père de Donnie Darko, a vu sa carrière prometteuse lui filer entre les doigts.

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Parce que le cinéma est un univers à géométrie variable, soumis aux modes et à la mauvaise foi, Ecran Large, pourfendeur de l’injustice, se pose en sauveur de la cinéphilie avec un nouveau rendez-vous. Le but : sauver des abîmes un film oublié, mésestimé, amoché par la critique, le public, ou les deux à sa sortie.

Nouvelle escale en terrain miné avec le tristement célèbre Southland Tales, deuxième film de Richard Kelly peuplé de stars pour ados, de désespoir bling bling et de Moby. Certainement l’un des meilleurs rôles de Dwayne JohnsonSarah Michelle Gellar et Seann William Scott.

 

Southland Tales : photo

 

 

 

APOCALYPSE NOW

Cannes, 2006. Sale temps pour les Américains. Le blockbuster Da Vinci Code, présenté en ouverture, est haï à l’unanimité. Une semaine plus tard, c’est Sofia Coppola qui est huée en Marie-Antoinette new wave. Au milieu de ce duel de monstres, le nain démesuré : Southland Tales, curiosité pop, trip orwellien et fiasco en or, brûlé sur le bucher du cinéma d’auteur, sacrifié sur l’autel des critiques intello, puis condamné à une vie de bâtard. Mais aussi promis à une renaissance sous forme de film culte hors-normes, grâce à une base de cinéphiles scrupuleux, avides de films maudits et malformés, beaux dans leurs idées et splendides dans leurs ratés.

 

Photo Sarah Michelle GellarKrysta Now, l’un des meilleurs rôles de Sarah Michelle Gellar

 

Malgré sa success story fantasmée, Richard Kelly, 30 ans à peine, a survécu à un autre passage à tabac lorsqu’il est abattu par la horde cannoise. En 2001, Donnie Darko, première œuvre grandiose, est accueillie par un silence de plomb au festival de Sundance, puis achetée par un distributeur après des mois d’incertitude. En salles, c’est un échec avec un million de dollars de recettes, six fois moins que le budget très modeste. En théorie, une fin de carrière assurée.

Mais un an après, Franck le lapin est réanimé en DVD pour devenir un objet de culte au cœur de séances de minuit convoitées. Trois ans après, le film se paye le rare privilège d’une ressortie en director’s cut sur les deux côtes américaines. Hier ombre parmi d’autres anonymes de Sundance, le môme cinéphile – il parle beaucoup de (son) cinéma sur Twitter – est porté aux nues par la critique et le public. Mais la nouvelle figure de proue du ciné indé prépare sa chute de la plus belle des manières.

  

 

TEMPTATION WAITS

Etats-Unis, nouveau millénaire. Cinq ans après les attentats du World Trade Center, le Texas est frappé par deux bombes nucléaires qui illuminent la fête nationale. Le début d’une interminable Troisième Guerre mondiale contre un Moyen-Orient sans visage, tandis que l’Amérique est bouclée à double tour par un gouvernement pétrifié, qui ferme les frontières entre les états et réinvente le patriotisme. Gonflé à bloc, le parti républicain enfante USIDent : un Big Brother 2.0 qui a un contrôle absolu sur les moyens de communications, les rues, les citoyens, les esprits.

En 2008, alors que la Californie menace de céder, une cellule néo-marxiste underground monte un coup d’état pour truquer les élections et révéler la véritable nature d’un gouverneur fasciste. En coulisse, la révolution se prépare mais sur la place publique, la Cité des Anges désormais déchus accueille en fanfare une sombre mafia allemande, qui a miraculeusement résolu une inévitable crise d’énergie grâce au Fluid Karma, une solution alternative qui tire sa force des entrailles de la planète, laquelle provoque en retour un disfonctionnement dans le tissu du temps et de l’espace.  

 

Photo Seann William ScottUne scène follement belle et étrange

 

Au milieu de ce cul-de-sac socio-politico-culturel, deux hommes : Boxer Santoros, une star hollywoodienne, beau-fils du gouverneur républicain, disparu dans le désert et réapparu dans les bras d’une star du porno, avec laquelle il prépare un film de science-fiction apocalyptique ; et Roland Taverner, amnésique, embarqué par les néo-marxistes dans une mission d’usurpation d’identité à la place de son frère jumeau, policier, pour provoquer un scandale médiatique. Sur le papier, Southland Tales est un pot-pourri démentiel, un casse-tête sans fin. A l’écran, c’est encore mieux : c’est le puits sans fin dans lequel tombe Alice, avec à l’atterrissage, la sensation tenace d’avoir vécu une expérience inclassable, à la fois belle et terrible.

Nourri à Kurt Vonnegut et la Bible, traumatisé par le 11 septembre et Britney Spears, fasciné par l’Apocalypse et le Saturday Night Live, Kelly dessine Southland Tales comme un film-monstre, une œuvre-fleuve, un ultime édifice avant l’heure, « étrange hybride entre les sensibilités de Philip K. Dick et Andy Warhol » selon lui. Le voyage est d’une complexité affolante, à la fois imbuvable et excitante, susceptible de nourrir une somme impressionnante de théories et fantasmes.

L’existence d’un prequel sous forme de comics, écrits par Kelly et mis en image par Brett Weldele, n’est alors plus qu’une évidence pour cet objet cinématographique difforme, qui dégueule par tous les orifices artistiques. A la manière d’un Star Wars programmé, Southland Tales s’ouvre ainsi sur le quatrième chapitre et se termine sur le sixième, cœur dramatique d’une intrigue installée très en amont et censée reprendre vie en film d’animation dans les rêves les plus fous du cinéaste.

 

Photo Dwayne JohnsonnThe Power

 

WAVE OF MUTILATION

Fous, car Southland Tales restera dans les annales comme un film médiocre, ayant décroché l’un des pires scores critiques de l’histoire du Festival de Cannes. Tombé de son piédestal d’auteur à suivre pour sombrer dans les cachots des espoirs ratés, Richard Kelly recolle les morceaux pour s’assurer une sortie en salles, armé d’une exposition explicative, d’une vingtaine de minutes en moins et d’un million de Sony pour finaliser les effets spéciaux.

La version cinéma est accueillie sans beaucoup plus de bonheur au Fantastic Fest seize mois plus tard, au Texas, puis décroche une sortie confidentielle aux Etats-Unis dans la foulée. Bilan : moins de 400 000 dollars de recettes pour environ 17 de budget. D’abord repoussée, la date de sortie française calée au 20 décembre 2006 est purement et simplement annulée. Il sortira finalement en DVD en mars 2008, près de deux ans après le fiasco cannois.

 

Photo Richard KellyRichard Kelly sur le tournage, avec Bai Ling et Dwayne Johnson

 

Avec le recul, Sarah Michelle Gellar avoue que la sélection cannoise a été une fausse belle idée : « On a par la suite réalisé que le film se déroule à Los Angeles ; c’est une histoire sur cette ville, sur nous, et on pense vraiment qu’il aurait du être montré pour la première fois ici. Je pense que c’était le mauvais public. » Buffy a parlé.

Usine à chaos habitée par des produits de la culture américaine et alimentée par les vieux rêves de l’oncle Sam, Southland Tales n’a pas supporté d’entrer dans la cour des supposés grands, entre Ken Loach et Pedro Almodóvar. Pas plus que Kelly lui-même, qui avouera avec un demi-sourire : « Tout le monde est ton meilleur ami quand tu entres en compétition à Cannes, mais après, le film est grandement ridiculisé, et soudain le téléphone arrête de sonner ».

 

Photo Sarah Michelle GellarL’hommage pas du tout caché

 

MEMORY GOSPEL 

Enfoui sous des années de vraies drouilles hollywoodiennes, Southland Tales décroche finalement sa place dans le cimetière des catastrophes industrielles à réévaluer. Le recul révèle sa véritable nature : celle d’un film colossal, gras, susceptible de griller quelques neurones à la première vision, mais aussi de bouleverser assez de matière grise pour se mesurer à Pulp Fiction et Shortcuts. Véritable réservoir nucléaire expérimental, ce conte de la crypte californienne rayonne par delà sa condition de film apocalyptique pour offrir un shoot ultime de cinéma, à coup d’interlude musical, parodie hollywoodienne, film de mafia, délire lynchien, prise de tête nietzschienne, Watergate 2.0, pamphlet new age et trip ésotérique. Richard Kelly est un sale gosse du cinéma américain, moins discipliné qu’ébloui par sa propre magie, et ce bric-à-brac impoli, déversé à l’écran comme une crise de boulimie filmique, ne s’encombre pas de finesse ou d’explications.

 

Photo Dwayne JohnsonThe Rock, dans l’un de ses meilleurs rôles

 

Mais c’est aussi dans cette maladresse que le film puise sa force : celle d’une œuvre intraitable, bornée et absconse, profondément jouissive, naïve et grandiose. Moins évidente que Donnie Darko, la parade Southland Tales est ponctuée de fulgurances d’une beauté enivrante, qui contiennent à elles seules l’ADN de Richard Kelly : la rencontre entre Boxer et Taverner, enveloppée dans une brume aussi surréaliste que le 3 Steps de Moby ; le « I love you Jericho Cane » de Sarah Michelle Gellar sur Blackout de Muse, au milieu d’un décor absurde ; ou encore la chorégraphie finale sur Memory Gospel, paroxysme de beauté absurde, d’érotisme futuriste et d’irrésistible climax. Southland Tales est un objet pop dans toute sa splendeur, une bête féroce, un opéra transgénique incontrôlable, voire incontrôlé.

 

photoI’ve got soul

 

Ce n’est un simple hasard si l’iconoclaste Starla Von Luft ressemble à une version pop de Cherita Chen, l’adolescente asiatique moquée par les camarades de Donnie : une furieuse mélancolie plane sur les héros de Southland Tales, coincés entre tendresse et grotesque au cours d’une aventure sidérante qui, finalement, les intéresse moins que leur nombril – c’est pour ça que la raison compte moins la démonstration dans Southland Tales. Ce pont inconscient entre les deux films de Kelly confirme que le cinéaste, même paumé dans une dystopie étourdissante, pose un même regard plein d’empathie et d’amertume sur ses héros shootés au fameux american dream.

C’est aussi là qu’il étonne, lorsqu’il révèle pour la première fois The Rock en Dwayne Johnson, et appose sur sa musculature irréelle une empreinte de bambin. Ou lorsqu’il retire son masque de comique scato à Seann William Scott pour l’une de ses plus belles performances. Sans oublier Sarah Michelle Gellar, réinventée en fabuleuse pouffe MTV dopée à son propre soda. Justin Timberlake, Mandy Moore, Bai Ling, Amy Poehler, Miranda Richardson, Kevin Smith, Christophe Lambert et même Rebekah Del Rio, rescapée du Silencio Club de Lynch pour une réécriture tétanisante de l’hymne américain, comblent tous les horizons de ce cauchemar bling bling qui monte des passerelles avec tout un pan de la culture. 

 

photo, Jon Lovitz, Cheri OteriCheri Oteri, géniale

 

« THIS IS HOW THE WORLD ENDS »

Southland Tales porte en lui toute la tragédie de Richard Kelly, réalisateur adulé, malmené, moqué, oublié avant l’heure. A l’époque où Donnie Darko a explosé, le réalisateur était attaché à une demi-douzaine de projets – le film de super-héros Into the Great Wide Open avec Kate Hudson, la comédie horrifique Bessie sur une vache transgénique, une adaptation du Berceau du chat de Kurt Vonnegut ou encore House at the End of the Street en collaboration avec Jonathan Mostow et Knowing avec Nicolas Cage, lesquels se feront sans lui des années après. Hormis un crédit de scénariste sur le Domino de Tony Scott lui aussi passé inaperçu, Kelly a vu tous ses espoirs s’écrouler après le bide retentissant de Southland Tales.

 

Cameron Diaz, The BoxThe Box, grand film d’angoisse

 

Pas farouche, il est revenu en 2009 avec The Box, sublime fable de SF avec Cameron Diaz. Là encore, impossible pour lui de contenir ses obsessions : d’une très courte nouvelle de Richard Matheson, digne d’un Conte de la crypte, il tire une œuvre majestueuse, reflet de sa propre enfance. Le film coûte 30 millions, en rapporte à peine plus au box-office mondial, et confirme sa place controversée dans le cinéma de genre – de plus en plus méprisé par une partie, fermement défendu par l’autre. Depuis, il a vu s’écrouler deux autres projets : Corpus Christi, avec Edgar Ramirez en vétéran irakien par un syndrome post-traumatique, et Amicus, un thriller avec Nicolas Cage inspiré d’une histoire vraie farfelue.

 

 

Photo Richard KellyRichard Kelly, sur son dernier film à ce jour

 

Terre-à-terre après la déculottée relative de Donnie Darko, Kelly expliquait : « En fin de compte, on ne peut pas battre le studio. Peut-être que Spielberg peut parce que le studio est à lui. Ils sont la banque, alors il faut trouver un moyen de faire avec. » Après The Box, il reconnaissait une autre de ses limites : « J’ai constamment ces voix, mon manager, mon agent, mon producteur associé, pour être sûr que les gens peuvent suivre. Cameron Diaz me recadrait en me disant : ‘Richard, maintenant tu dois te concentrer là-dessus, tu dois expliquer ça parce que la logique ne fonctionne pas’ ». Sean McKittrick, son bras droit chez Darko Entertainement, résume parfaitement la chose: « La plus grande force de Richard est son imagination, et parfois c’est son plus grand obstacle ». Ne reste plus qu’à attendre le jour où l’homme se sera définitivement vaincu pour embrasser sa condition de génie.

Southland Tales, lui, pourrait revenir, puisque le cinéaste dit que la version longue existe (presque finie), et qu’il rêve désormais de tourner un prequel pour clore cette odyssée.

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Jericho Cane

Ce film est magique, je l’ai vu 200 fois et il ne cesse de devenir plus fou à chaque nouvelle vision.

Mais où es-tu bordel Richard Kelly !? Vous voulez pas l’interviewer pour qu’il parle de ça avec le recul ??

sandwill

une pure bombe ce film!!! le seul film vrais film « comics ».etre capable de dire »j’ai pas aimé mais c’est très bons » n’est vraiment pas donné a tous le monde.
Et en plus quel casting merde!…

Pseudo

« … Ecran Large, pourfendeur de l’injustice, se pose en sauveur de la cinéphilie… »

piterdevries

Essayez de faire la même chose avec le film Catwoman. Pas chiche !!
Va falloir vous creuser la tête pour trouver un quelconque coté positif sur celui-là.
Non c’est mission impossible désolé.

Benichou

Je ne l’ai vu qu’une fois il y a des années, mais à certains moments ce film frôle le sublime. Oui ça part dans tous les sens, oui ça brasse une quantité astronomique de thématique, oui il y a des tonnes de personnages, mais un mélange de genre et un casting étonnamment excellent conduisent à des moments de grâce. Tout comme the box, c’est parfois difficile à suivre, mais kelly est un réal incroyable, on ne peut qu’espérer qu’il sortira la tête de l’eau.
Je me rappelle de la séance de the box, j’y étais avec deux amis aux sensibilités très différentes, nous avons tous les trois trouvé le film fascinant dans sa complexité. A l’inverse, la moitié de la salle était composée de nanas à peine adultes qui venaient voir le dernier cameron diaz et ne comprenaient rien à ce film « nul à chier ». Un grand moment!