Saint Jean de Luz 2011 : le jeune cinéma se porte bien

Par Laurent Pécha
29 janvier 2012
MAJ : 4 octobre 2018
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A l'heure où la coupe de monde de rugby bat son plein (et que nos bleus y brillent à leur façon), aller découvrir en pays basque le  futur du cinéma mondial permet de raviver sa passion cinéphile. Pour sa 16ème édition, le festival international des jeunes réalisateurs de Saint Jean de Luz, continue de grandir en toute simplicité et nous a proposé de découvrir, en compétition, 10 œuvres qui étaient -c'est la spécificité du festival – des premiers ou seconds films. De passage sur 3 jours, on a pu voir 7 des 10 films qui concouraient pour le Chistera du meilleur film. Et l'on a fait honneur à la réputation d'Ecran Large d'avoir en festival cette capacité à rater le film couronné puisque le jury présidé par Catherine Jacob, entourée par Myriam Boyer, Virginie Efira, Ludmila Mikaël, Stéphane Brizé, Christian Carion et Jimmy Jean-Louis, a récompensé l'une des trois œuvres manquantes à notre tableau de chasse, à savoir, Une bouteille à la mer de Thierry Binisti. Une tradition à laquelle nos envoyés spéciaux sur le sterres de Saint Tropez ont fait honneur… 

 

@Déborah Puente

 

S'il est bien difficile de juger si le jury a eu la main heureuse en choisissant cette bouteille, on peut, en revanche, s'offusquer que Louise Wimmer, le meilleur film du festival (parmi les 7 visionnés) ne figure pas du tout au palmarès de cette édition. On ne comprend pas comment, notamment, le prix d'interprétation féminine a pu échapper à l'extraordinaire, Corinne Masiero. Cette actrice, sortie de nulle part ou presque, incarne avec une intensité et justesse inouïes cette Louise, femme qui a tout perdu dans la vie – elle vit dans sa voiture et de petits boulots – mais qui continue à se battre dignement pour l'espoir d'une existence meilleure. Filmée avec un sens du détail saisissant, la caméra de Cyril Mennegun (retenez son nom) ne la quittant jamais, cette Louise Wimmer nous touche profondément à l'instar de Patrick Fabre, sélectionneur artistique du festival, bouleversé lors des questions au public à la suite de la projection, et nous rappelle plus d'une fois le cinéma de John Cassavetes et Gena Rowlands.

 

Que Sandra Hüller, l'interprète de L'Amour et rien d'autre, film allemand, ait devancé Corinne Masiero dans le cœur du jury reste une énigme.  Certes, la comédienne réussit une belle partition dans cette histoire de deuil brutal et de reconstruction et de réappropriation de l'être aimé à travers les yeux d'un autre mais le film est loin d'être une franche réussite. Si la première partie qui scrute les moments suivants la perte soudaine de son compagnon, ces instants d'impuissance devant la fatalité où la vie semble s'écrouler, s'avère très juste, la suite l'est nettement moins. A l'image d'un retournement de situation raté, L'amour et rien d'autre échoue dans son concept de deux films en un.

Avant d'évoquer les deux autres grands gagnants de cette 16ème édition, revenons sur 3 films que le palmarès n'a pas retenus. Pour Oslo, 31 août, film norvégien de Joachim Trier, l'oubli paraît logique tant les vagabondages de ce jeune drogué proche de la réhabilitation qui confrontent erreurs du passé et espoirs d'un futur heureux, manquent de substance et de constance. Trop décousu, oubliant de cerner l'empathie nécessaire pour prendre fait et cause pour le sort de son héros, Oslo, 31 août ne décolle jamais de son statut de curiosité décevante de film de festival.

Tout le contraire de On the ice, film américain d'Andrew O. MacLean que l'on avait découvert et déjà apprécié au dernier festival de Deauville. Entre Bully et Fargo, cette intrusion dans la vie de la communauté inupiaq, au cœur de l'Alaska, frappée par la mort accidentelle d'un des leurs, fascine à plus d'un titre. Par la justesse de ses jeunes comédiens, le sens du cadre de son réalisateur et surtout l'atmosphère singulière qui s'en dégage.

Quant à Poulet aux prunes de Marjane Satrapi et Vincent Paronnaud, il détonnait quelque peu dans la compétition. Alors, oui, c'est le premier film live, réussi qui plus est, des auteurs de Persepolis mais sa sélection en compétition au détriment, par exemple, de JC comme Jésus Christ de Jonathan Zaccaï, laisse un peu perplexe. Le premier nommé, mélo parfois flamboyant (les 5 sublimes dernières minutes) que l'on a chroniqué ici, semblait effectivement bien moins correspondre à l'esprit découvreur de talents du festival que le premier film de l'interprète de Vent mauvais. Est-ce le statut de comédie, dans une sélection visiblement très sombre qui a pénalisé JC comme Jésus Christ ? Toujours est-il qu'un vent de fraîcheur a soufflé lors de la projection nocturne de ce dernier (dure vie du journaliste festivalier qui a du abandonner le dîner organisé et faire la diète pour se nourrir de pellicule). Avec son concept de départ hilarant – une équipe de documentaire suit au quotidien Vincent Lacoste et sa tronche pas possible interprétant le plus jeune cinéaste, 15 ans, à avoir remporté la Palme d'or !!! -, JC comme Jésus Christ permet à Zaccaï de jouer la carte de la farce corrosive. Bien épaulé par ses amis comédiens venus jouer avec une délectation de tous les instants leur presque propre rôle (Elsa Zylberstein en secrète amoureuse, Aure Atika, en amante délaissée et revancharde, Gilles Lellouche qui veut faire la nique à Vincent Cassel pour avoir le rôle d'une comédie musicale sur Dutroux, Kad Merad en star incognito que l'on reconnaît immédiatement,…), le réalisateur évoque un uni vers qu'il connaît que trop bien et s'en amuse constamment. Avec sa forme très libre du faux documentaire, cette comédie, bien rythmée (moins de 80 minutes au compteur) fait presque toujours mouche et doit beaucoup à l'interprétation génialement décalée et détachée de Vincent Lacoste, précieux trésor national de la jeunesse cinématographique hexagonale.

 

 

Hormis le grand vainqueur, Une bouteille à la mer dont on ne peut parler si ce n'est de se dire que c'est sûrement mieux du film homonyme avec Kevin Costner (enfin on l'espère), les deux gagnants de cette semaine presque estivale (surtout au moment où l'on repartait), sont Les Adoptés de Mélanie Laurent et Bullhead de Michaël R. Roskam. Les deux films sont repartis de Saint-Jean de Luz avec deux prix sous le bras.

 

Mélanie Laurent a fait un tabac là où ça compte le plus puisqu'elle a remporté le Chistera du jury jeunes et le Chistera du public (qui veut dire ici bien quelque chose puisque le décompte est fait au prorata comme me l'a souligné l'attaché de presse du festival). De bons augures pour la jeune réalisatrice dont le film sortira en salles le 23 novembre, date symbolique pour l'auteur de ces lignes qui prendra ce jour là une année de plus. Un double prix mérité tant Mélanie Laurent a su imposé un vrai regard de cinéaste sur une belle histoire d'amour qui sonne constamment vraie. A l'image de son plan séquence inaugural, la demoiselle s'éloigne considérablement de ces comédiennes qui s'installent dans un fauteuil de réalisatrice trop grand pour elles. Il y a de la sensibilité exacerbée dans ces Adoptés là mais qui s'accompagne toujours de vrais partis-pris de mise en scène. Des choix de toute évidence payants au vu du succès de l'œuvre en pays basque que l'on espère voir s'agrandir à la France dans quelques semaines.

Le film qui a marqué le plus de son empreinte le festival est sans conteste Bullhead fort logiquement récompensé des Chistera du meilleur réalisateur et de la meilleure interprétation masculine. C'est cette dernière qui ne souffre d'aucune contestation tant Matthias Schoenaerts crève littéralement l'écran. Dans cette histoire de trafic d'hormones animales qui sent la poudre, l'acteur impose une présence physique sidérante qui ferait passer presque le Tom Hardy de Bronson et Warrior pour un enfant de cœur. On n'a pas fini d'en entendre parler comme le prouve sa récente intégration dans le casting du prochaine Jacques Audiard. Sans concession, allant droit au but sans florilège à l'image de son monolithe et imprévisible héros, Bullhead démontre qu'au royaume du plat pays la vitalité du cinéma de genre n'a jamais semblé aussi bien se porter.

A l'heure du bilan et malgré un film de clôture indigne de la manifestation (le ridicule Forces spéciales), le festival de Saint Jean de Luz peut se targuer, cette année, d'avoir présenté une sélection d'une très belle tenue et de tenir fièrement son rang hexagonal de défricheur de nouveaux talents. On a hâte de revenir l'an prochain pour savoir si la qualité continuera d'être au rendez-vous d'autant plus quand on est chouchouté par des attachés de presse que l'objectif de Russ Meyer n'aurait pas rechigné à capter.

 

 

 

 

Remerciements à toute l'équipe du festival pour leur accueil et plus particulièrement à Nathalie Iund et Blanche-Aurore Duault pour leur disponibilité, leur efficacité et pour avoir donné de leur personne pour égayer ce compte-rendu de deux clichés inoubliables. Sans oublier un grand merci à Jonathan Zaccaï et son sens de l'orientation sans qui je serai sans doute encore à chercher le chemin de mon hôtel.

 

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