Top horreur n°18 : Suspiria

Jean-Noël Nicolau | 12 octobre 2009
Jean-Noël Nicolau | 12 octobre 2009

Pour fêter le mois d'Halloween, la rédaction d'Ecran Large a pris son courage à deux mains et s'est lancée dans l'impossible : élire ses 31 meilleurs films d'horreur dans l'histoire du cinéma. Pour être le plus rigoureux possible, des règles ont été établies comme celle de ne pas avoir plus d'un film par cinéaste dans le classement final (sauf une exception mais chut on vous expliquera à la fin du mois pourquoi). 12 membres de la rédaction ont donc été invités à envoyer leur liste de leurs 40 films préférés. A partir de ces listes, on n'a gardé que les films cités plusieurs fois par chacun d'entre nous. On a alors resoumis la liste finale à un vote pour obtenir le classement final que nous allons vous faire découvrir quotidiennement jusqu'à la fameuse nuit d'Halloween qui révèlera le numéro 1 de la rédaction. Un éclairage par jour durant 31 jours sur des incontournables du cinéma d'horreur.   

 

18 - Suspiria (1976) de Dario Argento

 

Jean-Noël Nicolau :

Kitsch, baroque, grotesque, terrifiant, dingue, monstrueux, absurde, merveilleusement horrible, Suspiria est (de très loin) le chef-d'oeuvre de Dario Argento et un sommet du cinéma fantastique.

Laurent Pécha :  

S'il ne doit rester qu'un film représentatif du génie (à l'époque) de Dario Argento, Suspiria mérite la place. Baroque et terrifiant jusqu'à l'extrême.

 

 

Débuter un film comme s'il s'agissait de son climax. Pervertir les contes de notre enfance en les arrosant de gore. Ruer dans les conventions du bon et du mauvais goût cinématographique. S'approprier le genre horrifique pour le tordre en tous sens à coups de zoom et de sadisme. Voilà en définitive le programme de Dario Argento avec Suspiria. Il lui suffit d'une héroïne délicate et innocente, de mystères ancestraux propulsés dans un contexte rassurant, de murmures dans les couloirs et d'une plongée de la perception du spectateur dans l'univers du rêve, ou plutôt du cauchemar.

Suspiria marque l'apogée, mais aussi le point limite du cinéma de Dario Argento, toujours au bord du ridicule. Outrancier dans tous ses aspects, du scénario à la musique, en passant par le visuel, le style du réalisateur trouve ici un fragile équilibre. Le grotesque s'y fait effroi, le gore retrouve sa beauté théâtrale, une douce poésie morbide imprègne chaque plan.

Après l'ouverture hystérique et menaçante, le réalisateur enchaîne les scènes d'anthologie. Parmi les plus fameuses, on peut citer la mort du pianiste aveugle ("plagiée" par Fulci dans l'Au-Delà, on pardonne, c'est un autre chef-d'œuvre), franchement surprenante, non seulement par son dénouement mais aussi par son contexte. Autre scène choc, la nuit dans le dortoir improvisé. Rideaux rouges (15 ans avant Twin Peaks), jeunes filles terrifiées, soupirs et ombre menaçante, on n'a presque jamais eu plus peur devant un film. Et ne parlons pas du dernier quart d'heure, lente montée vers la folie furieuse, car Argento fut un temps le maître des fins de film hystériques et expéditives.

L'une des forces visuelles de Suspiria provient de son utilisation du Technicolor. Il s'agit du dernier film ayant bénéficié de ce traitement avant l'abandon complet du procédé. Le Technicolor trichrome n'avait quasiment plus été employé depuis 20 ans au moment où Argento le choisit pour son film. Cela lui permit d'exacerber les couleurs, grâce à ce procédé qui donne cette splendeur unique aux œuvres de l'Age d'Or d'Hollywood, telles que Autant en emporte le vent ou Le Magicien d'Oz.

Le casting se révèle aussi exceptionnel. On peut que citer en premier l'éthérée Jessica Harper, tout juste sortie du chef-d'œuvre de Brian de Palma, Phantom of the Paradise. Idéale en héroïne fragile, elle a tout de la petite paysanne ou princesse de conte de fées. Parmi les seconds rôles on reconnaîtra l'incontournable Udo Kier, alors encore tout jeune. Mais aussi des actrices prestigieuses : Alida Valli (Le Troisième homme, Senso) et Joan Bennett (dont c'est le dernier rôle au cinéma).

Prenant au pied de la lettre le titre du film, le groupe Goblin, adepte d'un rock tortueux et auteur de bon nombre de bandes originales cultes des années 70, compose une musique qui soupire, littéralement. Cette partition unique est à la fois indissociable du film et parfaitement "vivante" privée des images. Pour mettre une sale ambiance partout où vous allez, c'est un must. Le film s'avère un "shocker" et la BO est largement aussi traumatisante. Prenons le thème principal, l'un des plus originaux et des plus réussis du genre, une mélodie de boîte à musique monte doucement, une voix terrifiante (car grotesque) vient accompagner la mélodie, c'est la voix de la Mater Suspiriorum et il faut avoir le cœur bien accroché pour écouter ça tout seul, en pleine nuit, au casque. Et ce n'est pas tout, car il y a aussi deux morceaux, Witch et Sighs, qui traumatiseront les enfants en bas âge. C'est expérimental, plein de hurlements effroyables, de rythmiques déglinguées, ça murmure, ça gémit, ça ne semble jamais vouloir atteindre un quelconque paroxysme. La bande son, comme le film, n'est qu'un long climax éprouvant.

Suspiria est le premier volet de la trilogie dite des « Trois Mères ». L'inspiration provient du livre Suspiria de Profundis de Thomas de Quincey, la suite de Confessions d'un mangeur d'opium anglais. L'ouvrage, rédigé en 1845, contient une section nommée Levana and our Ladies of Sorrow. Il y est supposé que, à l'instar des Trois Parques et des Trois Grâces, il y a Trois Douleurs : Mater Lacrymarum, la Dame des Larmes ; Mater Suspiriorum, la Dame des Soupirs ; et Mater Tenebrarum, la Dame des Ténèbres.

La Mater Tenebrarum est au centre du film Inferno, autre réussite, déjà plus mineure, d'Argento. Quant à la Mater Lacrymarum, elle a attendu 2007 pour apparaître dans Mother of Tears, nanar symptomatique de la déchéance d'un réalisateur désormais totalement en roue libre. Un remake de Suspiria est actuellement en développement, avec Natalie Portman en remplaçante de Jessica Harper. David Gordon Green (Délire express) remplacera Argento derrière la caméra.

On raconte que le film contient des images d'apparition fantomatiques dans les arrière-plans de certaines scènes. Votre serviteur, grand fan de l'œuvre devant l'éternel, les cherche encore... Mais cette légende est représentative de l'aura de Suspiria, projet malade, inspiré par l'abus de substances illicites. Un grand chef-d'œuvre vraiment fou, unique en son genre, dont « les seules minutes plus effroyables que les 12 dernières sont... les 92 précédentes... »

 
 
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