Anthony Mann, une biographie

Patrick Antona | 16 mars 2006
Patrick Antona | 16 mars 2006

Né Emil Anton Bundesmann le 30 juin 1906 à San Diego en Californie, celui qui deviendra Anthony Mann se tourne très jeune vers les métiers du théâtre. Il exerce avec une grande facilité les fonctions de figurant, d'assistant de production, de décorateur jusqu'à finir comme acteur. À la fin des années 1920, il est le patron d'une petite troupe de théâtre puis deviendra metteur en scène de 1933 à 1938 au Federal Theatre de New York. David O. Selznick, grand découvreur de talents, le débauche et use de ses compétences artistiques dans la préproduction de Autant en emporte le vent puis sur Rebecca en 1939. Déjà grand touche-à-tout, il est crédité aux commandes d'un des premiers programmes télévisés tournés à New York. Puis il intègre la major Paramount et devient assistant réalisateur sur les films de Preston Sturges, entre autres. Il passe à la réalisation en 1942 et fait ses gammes sur un cycle de séries B (essentiellement des films musicaux) destiné à alimenter les séances de doubles-programmes. Il passe en 1945 chez la firme Republic, grande pourvoyeuse de films d'action et de serials depuis 1935.

Mais c'est dans le domaine du thriller qu'Anthony Mann va s'illustrer pour cette compagnie. Il y signe plusieurs films de courte durée (1h environ) dont on retiendra deux œuvres très intéressantes : The Great Flamarion (La Cible vivante,1945) avec un Eric Von Stroheim toujours impressionnant et Strange Impersonation (1946), dont l'histoire aux confins de la SF anticipe Volte/Face de John Woo. Puis c'est la rencontre avec celui qui sera l'un de ses collaborateurs les plus précieux : le directeur de la photo John Alton. Maniant le noir & blanc avec virtuosité, il conférera aux œuvres d'Anthony Mann un style et une ambiance qui seront pour beaucoup dans la renommée des films du réalisateur. Avec les polars « hard-boiled » La Brigade du suicide (T-Men,1947) et Marché de brutes (Raw Deal,1948), tournés pour la compagnie Eagle Lions, il s'affirme comme l'un des maîtres du genre. Avec à l'affiche des seconds couteaux comme Dennis O'Keefe, Jill Ireland ou Raymond Burr qui assurent dans les premier rôles, les films se distinguent de la vague de films noirs des années 1940 par un style âpre, proche du documentaire, et une violence assez extrême pour l'époque et le talent inégalé de John Alton « qui peint littéralement avec la lumière ».

Après une collaboration non créditée au générique de Il marchait la Nuit (He walked by Night,1948), traque policière d'un psychopathe interprété encore par Richard Basehart, le film étant signé Alfred Werker, puis le thriller historique Le Livre noir (Reign of Terror,1949) avec à nouveau Richard Basehart interprétant un Robespierre diabolique, les deux compères passent à la MGM. Ils sont associés coup sur coup sur Incident de frontière (Border Incident,1949), thriller policier sur le trafic des clandestins venus du Mexique aux fortes implications sociales, avec l'acteur latino Riccardo Montalban (le futur grand-père des Spy Kids) et sur La Rue de la mort (Side Street,1949), un nouveau film noir urbain avec Fairley Granger. En 1950, c'est le passage au western, genre qui restera indissociable du réalisateur pendant 10 ans. Premier essai, premier coup de maître avec La Porte du diable (Devil's Dorway), western antiraciste avec dans le rôle du métis défendant les siens, spoliés par les éleveurs de moutons américains, la star Robert Taylor. La sortie du film d'Anthony Mann précède de quelques mois l'autre grand film au sujet similaire, le coloré La Flèche brisée de Delmer Daves. Après avoir mis en scène le classique Les Furies (The Furies) qui verra la dernière apparition sur grand écran de Walter Huston, il s'attèle à la réalisation de Winchester 73, et ce toujours en 1950 ! C'est avec ce film qu' Anthony Mann devient l'un des maîtres du genre, à l'image de John Ford ou de William Wyler. Initialement prévu pour Fritz Lang, le scénario écrit par Borden Chase est une merveille, réussissant à dresser tout un portrait de l'Ouest américain (tel que le cinéma nous l'a représenté) par le biais du destin de la célèbre carabine qui passe de main en main, échappant sans cesse à son propriétaire initial, interprété par le farouche James Stewart, bien loin de ses rôles de candide dans les films de Franck Capra. Winchester 73 pose l'archétype du nouveau cow-boy solitaire et qui cherche à éviter la violence, tout en étant contraint d'y remédier in fine.


Après Le Grand Attentat (The Tall Target,1951), thriller historique sur une tentative d'assassinat sur le président Lincoln, le trio Anthony Mann/Borden Chase/James Stewart se reforme pour Les Affameurs (Bend of the River) en 1952. C'est une nouvelle réussite, où les grands espaces sont cette fois-ci magnifiés par la couleur, et où le personnage de héros westernien fatigué et acerbe porté par la grande carcasse de James Stewart s'affirme avec noblesse, avec comme opposant le solide Arthur Kennedy. Tout au long des années 1950, l'association entre le réalisateur et le grand acteur sera l'une des plus fructueuses du cinéma américain, avec pas moins de huit films, ne se confinant aucunement au western. En 1953, c'est le Port des passions (Thunder Bay), avec ses affrontements entre exploitants pétroliers du golfe du Mexique, en 1954, la rutilante biographie du musicien Glenn Miller avec Romance inachevée (The Glenn Miller Story) puis en 1955 l'hagiographique ode à l'aviation américaine Strategic air command qui complètent le cycle des westerns, mais eux seuls entreront dans la légende du cinéma.

L'Appât (The Naked Spur,1953) avec la française Corinne Calvet, Je suis un aventurier (The Far country,1955) et L'Homme de la plaine (The Man from Laramie,1955) imposent un style et une teneur jusqu'alors très peu en phase avec un cinéma américain plus respectueux de ses mythes, versant vers une vision violente et sans équivoque du Grand Ouest, faisant d'Anthony Mann le précurseur de Sam Peckinpah ou d'Arthur Penn. James Stewart est au diapason de son metteur en scène en éternel héros solitaire aux répliques cinglantes : « I don't need other people. I don't need help. I can take care of me », dans Je suis un aventurier . La critique française et ses jeunes loups (Jean-Luc Godard, Bertrand Tavernier, Eric Rhomer) s'emparent du réalisateur et en font un des chantres du vrai renouveau du cinéma américain à cette époque : « C'est ce que le genre a donné de plus parfait et de plus pur », pour citer Tavernier et Coursodon. Mais l'association entre James Stewart et Anthony Mann tournera court en 1956 sur le tournage du western Le Survivant des monts lointains (Night passage,1957), à nouveau sur un scénario de Borden Chase, qui sera terminé par le tâcheron James Neilson, plus tard abonné aux Disneyries.

Anthony Mann retourne un temps à ses premières amours, le film musical inoffensif et primesautier avec Serenade, avec le ténor Mario Lanza et la brune espagnole Sara Montiel, qui sera sa femme de 1957 à 1963, puis signe un nouveau chef-d'œuvre avec Cote 465 (Men in War,1957), film de guerre désespéré et intense sur la guerre de Corée, avec Robert Ryan et Aldo Ray. Mais Anthony Mann ne quitte pas pour autant son genre fétiche et s'adonne encore au western. Déjà en 1955, il avait signé le classique La Charge des tuniques bleues (The Last frontier), où Victor Mature interprétant un Indien qui hésite entre deux mondes puis c'est le retour à un style rappelant ses œuvres avec James Stewart, avec Du Sang dans le désert (The Tin star,1957), où l'on trouve Henry Fonda en tireur d'élite prenant sous son aile le jeune sherif interprété par Anthony Perkins. Mais c'est définitivement avec L'Homme de l'Ouest (Man of the West) en 1958, interprété par celui qui représente le cow-boy par excellence, Gary Cooper, qu' Anthony Mann démontrera à nouveau son savoir-faire, autant dans la peinture de caractères violents et sans concession que dans l'utilisation du cadre avec un superbe cinémascope. Toujours en 1958, Anthony Mann se lance dans l'adaptation d'un roman sudiste de Erskine Caldwell (auteur de La Route au tabac mis en image par John Ford en 1941). Si Le Petit Arpent du bon dieu (God's little acre,1958) n'évite pas la caricature dans cette peinture grossière de fermiers pauvres du sud des USA, l'interprétation fiévreuse et excellente d'Aldo Ray et celle plus troublante de la flamboyante et sexy Tina Louise seront pour beaucoup dans la renommée du film.

En 1959, Mann est engagé par Kirk Douglas pour porter à l'écran la destinée de l'esclave Spartacus qui mena une révolte qui fit trembler l'Empire romain. Mais il se fait renvoyer par la capricieuse star (seul le début du film et la scène d'évasion dans la mine de sel sont à porter à son crédit) au bout de quinze jours de tournage et est remplacé au pied levé par Stanley Kubrick, qui ne s'entendra pas mieux non plus avec le fils du chiffonnier (« Stanley Kubrick est un sacré con mais un sacré con qui a un sacré talent », pour citer Kirk Douglas). À ce jeu de chaises musicales géré par des producteurs hollywoodiens de plus en plus soucieux de tenir les délais, Anthony Mann remplace Charles Walters aux commandes de La Ruée vers l'Ouest (Cimarron,1960), remake luxueux d'un classique du western des années 1930. Bien que le résultat artistique et le succès public ne soient pas fameux, Anthony Mann va enchaîner sur une nouvelle superproduction parrainée par le mogul Samuel Bronston et tourné en Espagne, Le Cid (El Cid). Formidable film épique et violent, avec dans les premiers rôles Charlton Heston en Rodrigue et Sophia Loren en Chimène, Le Cid est un triomphe phénoménal à sa sortie en 1961, porté par la musique immortelle de Miklos Rozsa et les scènes d'action supervisées par Yakima Canutt (le grand spécialiste de la seconde équipe à Hollywood). Il est désormais considéré comme un classique du cinéma de chevalerie, mais aussi comme étant plus une œuvre de son producteur que de son réalisateur. Samuel Bronston tentera à nouveau de reformer le couple Heston/Loren pour La Chute de l'Empire romain (The Fall of the Roman Empire) en 1963 mais il se heurtera à un refus définitif de la star masculine, qui sera remplacée par Stephen Boyd (son adversaire dans Ben-Hur !). Appelé au dernier moment, Anthony Mann accouchera du monument en 6 mois, un exploit à l'époque : « Il fallait un bulldozer pour porter l'entreprise à son terme en six mois. On m'a demandé d'être ce bulldozer, je l'ai été ! » Résultat : un nouveau chef-d'œuvre violent et intelligent, qui fournira la matière pour le Gladiator de Ridley Scott en 2000, mais qui ne rencontrera pas le succès public espéré, l'absence d'une figure comme Charlton Heston lui ayant été sûrement préjudiciable ainsi que les effets d'une critique plutôt hostile. L'échec de la production (qui affichait le budget titanesque de 20 millions de dollars pour l'époque) signifiera par là la fin du péplum à Hollywood.


Anthony Mann, ne se sentant plus à l'aise dans une production américaine qui ne lui laisse plus les coudées franches, s'expatrie à Londres où il tourne en 1965 un nouveau film de guerre, Les Héros de Télémark (Heroes of Telemark), avec Kirk Douglas et Richard Harris. Tiré de faits historiques réels, à savoir la lutte d'agents britanniques et de résistants norvégiens contre l'élaboration de la bombe atomique nazie, histoire déjà à la base de La Bataille de l'eau lourde réalisé par Jean Dréville en 1948, le film ne remporte pas le succès espéré, mais Anthony Mann continue de travailler en Europe. La mode étant aux films d'espionnage réalistes, à l'instar de L'Espion qui venait du froid, Anthony Mann entame le tournage de Maldonne pour un espion (A Dandy in Aspic) en 1967 d'après un roman de Derek Marlowe, histoire d'un agent double traqué par les services secrets russes et britanniques. Le 29 avril 1967, pendant le tournage, à Berlin, Anthony Mann est victime d'un arrêt cardiaque et décède peu de temps après. Le film sera terminé par la star principale, Laurence Harvey et distribué en 1968 dans une relative indifférence. Après sa soudaine disparition, un culte lui sera voué en France, Les Cahiers du Cinéma éditant dès le mois de mai 1967 « Entretien avec Anthony Mann » sous la houlette de Jean-Claude Missiaen, et petit à petit, un retour en grâce posthume s'amorcera aux USA où il passera du statut d'artisan efficace à celui de «Géant » d'Hollywood .

La Cinémathèque de Paris lui a rendu un vibrant hommage pendant les mois de février et de mars, en diffusant ses films les plus célèbres, ainsi que certains de ses inédits des années 1940.

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