Pourquoi convoiter le Seven américain de David Fincher quand on peut siroter l'équivalent fait maison : Les Rivières pourpres de Mathieu Kassovitz ? Alors pour savoir qui du duo Morgan Freeman/Brad Pitt ou de l'attelage Jean Reno/Vincent Cassel sortirait vainqueur d'un octogone au débotté, il est temps de voir en quoi cette adaptation de Jean-Christophe Grangé sortie en 2000 constitue le meilleur polar américain made in France.
Non, le policier francophone n'a pas à être cantonné au téléfilm pantouflard du samedi soir : c'est du moins ce qu'a dû se dire Mathieu Kassovitz en s'emparant de l’œuvre de Jean-Christophe Grangé avec l'intention de lui insuffler son exigence cinématographique. Auréolé du statut acquis depuis l'uppercut La Haine en 1995, le réalisateur entendait bien piétiner les plates-bandes américaines.
Le pari fut tenu, le box-office étranger ayant tout particulièrement fait honneur à ces Rivières pourpres. Certes, sa suite directe Les Anges de l'apocalypse, réalisée par Olivier Dahan (d'après un scénario original de Luc Besson), a laissé de glace. Mais la série du même nom, lancée en 2018 par Grangé lui-même, a connu quatre saisons avant de s'éteindre, assurant à cette franchise bien de chez nous une jolie longévité qui donne envie de replonger à la source.
La bannière étoilée pourpre
Si les fictions policières étaient plutôt populaires en France dans les années 90, le gros de la production était aimanté par les téléfilms et séries à l'ancienne (Navarro et compagnie) sans prétention artistique particulière. Il y eut bien sûr quelques percées sur grand écran, dont le peu convaincant Le Cousin ou Regarde les hommes tomber de Jacques Audiard, qui a permis en 1994 à un certain Mathieu Kassovitz d'obtenir le César du meilleur espoir masculin.
La représentation des tueurs en série francophones, pour intéressante qu'elle soit, repose principalement sur des biais décalés ou grinçants : Bernie, C'est arrivé près de chez vous... En adaptant le succès de librairie de Grangé, Kassovitz assume de s'attaquer frontalement à un genre phagocyté par l'Amérique dans l'imaginaire cinématographique.
Quand tu confonds rapt et RATP
Car de l'autre côté de l'Atlantique, la moisson des années 90 est fertile. Du Copycat de John Amiel au Bone Collector de Philip Noyce, l'Amérique semble réguler sa population à coups de serial killer. Mais le monument des nineties, c'est bien sûr Seven qui a su se démarquer par son ambiance poisseuse. Le chef-d’œuvre de Fincher constitue une inspiration si évidente que Les Rivières pourpres en copie quasiment une scène, lorsqu'à la suite d'une course-poursuite échevelée sous une pluie diluvienne, l'un des deux policiers isolé de son comparse se retrouve à la merci du revolver d'un assassin étonnamment magnanime.
En plus de prolonger la fascination pour les tueurs en série si magnifiquement capturée par Le Silence des agneaux, le film de Kassovitz évoque également le cadre glacial et enneigé de Fargo. On peut même remonter jusqu'à Shining, leurs ouvertures suivant une voiture sur une route de montagne en plan zénithal semblant se répondre. Ce n'est peut-être pas un hasard si Kassovitz enjambera l'Atlantique dès son prochain projet, se lançant dans l'aventure hollywoodienne avec les frustrants Gothika et Babylon AD.
Sous influences, Les Rivières pourpres peut capitaliser sur une recette qui a fait ses preuves à l'écran : une structure classique de deux enquêtes appelées à se rejoindre, menées par deux détectives aux méthodes antagonistes (un vieux de la vieille et un jeune impétueux prompt à la castagne), un assassin féru de jeux de piste macabres...
Kassovitz ambitionne un film court, tendu. Dans cette optique, Grangé met sa susceptibilité de côté et accepte les trahisons nécessaires de son matériau. L'auteur et coscénariste comprend d'autant mieux les spécificités du médium qu'il signe en parallèle le scénario du Vidocq de Pitof : le roman est sabré avec autant de pitié qu'un tueur amateur d'amputations à froid, avec pour seul mot d'ordre l'efficacité.
Dans polar, il y a les lettres AOP
Le saisissement par l'effroyable
Dès son ouverture, Les Rivières pourpres annonce la couleur avec un générique principalement dédié à l’auscultation sous toutes ses coutures d'un cadavre supplicié. C'est aussi une manière de saluer la qualité du travail des accessoiristes français, le réalisme de ce corps en silicone ayant inspiré à Kassovitz l'idée de ces gros plans insistants.
L'adaptation assume son goût pour le glauque, exhibant lacérations, amputations et cautérisations sauvages, globes oculaires charcutés et autre putréfaction faisant le bonheur des insectes et des grouillants de toutes espèces. Chaque découverte d'une victime est ainsi l'occasion d'une nouvelle mise en scène macabre, suggestive ou graphique.
Cet attachement à l'effet-choc lui permet de compenser sa trame conventionnelle par le saisissement de l'abomination. Les Rivières pourpres décroche une interdiction aux moins de seize ans dans plusieurs territoires (moins de 12 en France, comme Seven), qui pour le genre constitue quasiment un label d'intégrité, la promesse pour le spectateur que le contrat sera honoré et qu'il obtiendra le frisson qu'il est venu chercher.
Même lorsqu'il s'agit d'interroger une religieuse, les ténèbres impénétrables qui l'enserrent la rendent bien plus impressionnante que La Nonne. Il délaisse toutefois la veine chrétienne des péchés capitaux au profit d'une effroyable thématique, avec son scénario qui joue sur les interdits éthiques à base de laboratoire secret et d'expériences douteuses autour de l'eugénisme, un sujet que Grangé prolongera notamment dans son roman Le jour des cendres.
Kassovitz tranche toutefois avec ses influences par l'apposition d'une patte plus personnelle. Il s'autorise une parenthèse méta : la scène de l'interrogatoire virant au combat d'art martial se revendique à ce point du jeu vidéo qu'elle s'ouvre par un plan d'une borne d'arcade et s'achève sur un Game over retentissant. Une manière de briser le quatrième mur qui peut paraître contradictoire avec le cahier des charges claustrophobe du polar, mais qui témoigne d'un appétit français pour l'hybridation que confirmera l'année suivante Le Pacte des loups de Christophe Gans.
Nos régions ont du talent
Quitte à jouer à domicile, Les Rivières pourpres s'empare avec gourmandise de nos riches paysages montagneux. De la vallée de la Maurienne à la France profonde iséroise en passant par les glaciers hauts savoyards, les nombreux plans d'hélico renvoient aux meilleurs épisodes de La Carte au trésor. Les extérieurs suintent l'authenticité franchouillarde, d'un village paumé à un garage de dépannage autoroutier : si TF1 Films Productions, entre autres, a mis au pot, c'est à se demander si le film n'aurait pas pu être directement subventionné par le journal de 13 heures de Jean-Pierre Pernaut.
Reste que techniquement, le long-métrage n'a pas à rougir de la comparaison avec ses modèles. Doté d'un budget de 13 millions d'euros, et grâce notamment au travail du chef opérateur de Luc Besson, Thierry Arbogast, il se drape d'une facture visuelle irréprochable. Les scènes d'alpinisme ou l'exploration de la grotte de classe marquent la rétine.
Sylvain ? T'es par là ? Où il a garé l'hélico ce con ?
Orage dantesque, nappe de neige immaculée et ombres monumentales assurent l'ambiance, rehaussée par des bruitages tonitruants et une musique angoissante à souhait. Kassovitz déploie une mise en scène inspirée, privilégiant les mouvements d'appareil et les effets démonstratifs aux champs-contrechamps paresseux.
Les acteurs sont au diapason : outre un tout jeune Laurent Lafitte, Jean Reno et Vincent Cassel ont indéniablement les gueules de l'emploi. Ce dernier est familier de Kassovitz, pour qui il a déjà joué dans Métisse et La Haine, et s'astreint à un entraînement rigoureux pour le rôle. Bien que le tournage marquera la fin de son amitié avec le réalisateur, l'acteur ayant peu goûté les incessantes réécritures, son engagement total lui vaudra un nez cassé pendant la scène d'arts martiaux.
Peu importe si sa narration trébuche dans son ultime acte montagnard plutôt confus : son avalanche finale symbolise l'ambition d'un film animé par une volonté de spectaculaire et un amour sincère pour le genre, susceptible de balayer les réticences du public. Après tout, Émile Louis et Guy Georges peuvent en témoigner, la France aussi sait traquer le tueur en série !
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Le livre de C. Grangė est de 1997 et est excellent ! Après l’adaptation cinématographique……..
Les « accessoiristes Français » étaient en l’occurrence les artistes SFX Jean-Christophe Spadaccini et Denis Gastou. Également habitués des films de Jeunet et Caro, puis de Jeunet tout court. De très bons maquilleurs SFX. Oui, on en a !!
Sanchez, toi t’es mon pote.
J’en profite, de La Tribune d’écran large, pour passer une annonce, grand amateur de cinoche de genre transgression, lecteur fan de mad movies et impact, à mes heures perdues, j’écris des nouvelles, de tous genres confondues western, polar, héroïc fantasy, cyber punk, loup-garou, survival, home-invasion, et cherche à faire partager mes idées avec des passionnés, de tous bords, pour peu qu’ils soient désireux de créer, et de mettre sur la table sa sensibilité, je suis ouvert au dialogue.
Mon mail, n’ayant pas facebook:
emmanuel.03@laposte.net (mailto:emmanuel.03@laposte.net)
D’ailleurs le film de « je m’excuse d’être un bourge-blanc-gaucho-chetif »est nul.
Même période :SIX PACKS de Alain Berberian avec Anconina( un navet subatomique), SCÈNE DE CRIME de Schendoerfer avec Dussolier( un petit bijoux).
Leivre de Grangé est Sublime avec une fin nihiliste….rien à voir avec le climax m….dique du truc produit par Gaumont…
Un film sympatoche qui n’arrive pas à la cheville de ses modèles. A l’époque ça avait fait bonne impression parce qu’il y avait peu de film français comme ça , aujourd’hui il est tombé dans l’oubli.
«@M.X.
Nid de guêpe et total western , 2 films mal aimé qui pour moi sont cultes
Kassovitz donneur de leçon:
Le personnage principal est censé être un flic français intègre, arabe et musulman comme dans le super roman de Grangé…. à la place on a Cassel!
Ou comment un réal gaucho donneur de leçon n’a pas eu d’état d’âme pour ne pas prendre Rochdy Zem, Sami Naceri ou Saïd Taghmaoui( qui lui a reproché amèrement le choix de Cassel à l’époque,petit scandale d’ailleurs, mais personne n’avait moufté pour défendre Taghmaoui qui finalement a pris ses « clics et ses clacs » directs les states où il a tourné LES ROIS DU DÉSERT, GI JOE et MARRAKESH EXPRESS…entre autres car il est aussi devenu homme d’affaire ..)
Une honte pour cet imposture de Kasso.
un film à moitié réussi, très joli bo, jolis décors, mais des fautes de gôuts (la baston dans l’école, la fin).
Un article sur les films français suivants serait cools, nid de guêtes, de siri, total western, de rochant, ou encore les insoumis, avec richard berry, des dossiers pas si nul, pour nous faire revisiter des films bien cools;
Et pour les films us:
piège fatal, surveillance, outlander le dernier viking, l’île du docteur moreau, ultime décision.
J’adore ce film, plutôt unique dans le panorama français. Seule la fin est ratée et aurait mérité de coller à celle du livre, bien plus réussie mais radicale, fermant la porte à une suite. Cela dit, le film d’origine pensait-il à une suite (ratée, hormis l’utilisation de la Ligne Maginot) ? Visiblement oui, car elle ne fait sinon pas sens en mode adaptation (je ne pense pas que Kasso soit sensible au happy end). J’ai beaucoup aimé la série, globalement fidèle à l’esprit du film, si ce n’est quelques dérapages grotesques de la dernière saison.
Me souviens d’un kassovitz s entraver crechendo dans un scénario beaucoup trop complexe pour ses épaules. je ne l’ai vu qu’une fois au cinéma mais je me souviens par exemple d’une scène où ils cherchent un corps dans un caveau en mode grosse révélation qui n’avait absolument aucun sens qu il y ait un corp en charpie donc innidentifiable ou rien dedans.
S’était super propre techniquement mais pour être comparer à des chef d’œuvre comme seven ou memories of murders il y a un gros palier que kassovitz n’a jamais été capable de franchir.
Préférez the strangers de na hong jiin ou j’ai rencontré le diable de kim we wong qui peuvent goûter la comparaison en s essuyant les pompes sur kassovitz.
Un bon souvenir de ce film ! Merci pour cet article intéressant, je vais peut-être me le remater tiens…