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Oubliez Roméo et Juliette : voici LA grande histoire d’amour scandaleuse du cinéma

Par Geoffrey Fouillet
5 août 2023
MAJ : 24 mai 2024
Harold et Maude : photo, Ruth Gordon, Bud Cort

Harold et Maude ou la comédie romantique qui fleure bon le Flower Power et le scandale, par le grand Hal Ashby.

Peut-être que ce petit classique de la comédie romantique vous a échappé, et on comprend facilement pourquoi. Son échec monumental au box-office (à peine plus de 1500 dollars de recettes pour un budget d'1,2 million) n'a pas aidé à sa visibilité, et la nature controversée de son histoire d'amour non plus. Harold et Maude poursuit ainsi ce que Le Lauréat avait pu toucher du doigt, c'est-à-dire une relation non platonique entre un jeune homme et une femme d'âge mûr, mais en ruant plus franchement dans les brancards.

Oubliez donc Roméo et Juliette ou Tristan et Iseult, les amants maudits qui méritent d'être reconsidérés, ce sont bien eux, et il faut rendre grâce à Hal Ashby, cinéaste lui aussi à réévaluer, qui les a immortalisés sur grand écran.

 

Harold et Maude : photo, Bud Cort, Ruth GordonL'union la plus amorale qui éclot dans l'édifice le plus moral (oui, c'est un comble)

 

AU DIABLE LA BIENSÉANCE !

Quand la passion naît de l'interdit, on sait à quel point les conséquences peuvent être terribles. Mais c'est aussi, il faut bien l'avouer, là où émergent les histoires d'amour les plus belles et intemporelles, et nous voilà devant un cas d'école en la matière. Commençons donc par les présentations. Lui, c'est Harold (Bud Cort). Il a 18 ans et trompe l'ennui en asticotant sa mère dans leur immense maison bourgeoise. Elle, c'est Maude (Ruth Gordon), une vieille dame excentrique de 79 ans vivant dans un wagon de train retapé en musée des curiosités. Aussi improbable que cela puisse paraître, ils sont faits l'un pour l'autre, et la bonne société ne va pas s'en remettre.

Oui, la transgression est partout et d'abord dans la malice incroyable des personnages, qui cultivent leur bizarrerie pour mieux défier l'autorité, quelle qu'elle soit. Les voir narguer un policier en moto en le semant par deux fois, au prétexte qu'ils doivent aller planter en urgence un arbre malade, a tout du jeu d'enfants, comme lorsqu'ils font croire à l'oncle d'Harold, un général manchot au patriotisme enflammé, que son neveu est devenu incontrôlable et veut s'enrôler pour récupérer des scalps. Non, rien ne les arrête !

 

Harold et Maude : photo, Ruth Gordon, Bud CortMamie fait de la résistance !

 

Toutes les institutions (familiale, militaire, médicale, religieuse) en prennent ainsi pour leur grade, le duo restant imperméable aux remontrances et leçons de devoir assénées par leur entourage, tout en se plaisant à ridiculiser les supposés gardiens de la moralité. La mère d'Harold est à ce titre l'exemple même de l'aristocrate insupportable, dissimulant son mépris de classe derrière des politesses infinies. "Les laides et les grosses ont été éliminées", dit-elle en aparté à son fils afin de le prévenir du profil des candidates qu'elle a sélectionnées comme potentielles épouses pour lui.

C'est cette hypocrisie ambiante qu'Harold et Maude cherche aussi à mettre au jour, et la chanson If you want to sing out, sing out de Cat Stevens (qui signe l'intégralité de la bande originale), entonnée par le jeune homme et la vieille dame à mi-parcours, en est l'illustration parfaite. Plus qu'un hymne pour les hippies, c'est un morceau qui redit l'importance de rester soi-même en toutes circonstances. Et la mélodie comme les paroles ne nous lâchent plus (vous êtes prévenus !).

 

Harold et Maude : photo, Bud Cort, Vivian PicklesUn regard caméra, et nous voilà complices

 

LA MORT NOUS VA SI BIEN

Dès le générique de début, le cinéaste suit Harold en plan-séquence, mais maintient son visage dans l'ombre ou hors champ. Le jeune homme est alors assimilé à un automate, anonyme, respectant un rituel bien précis : il enclenche le tourne-disque, écrit un message, allume les bougies du candélabre et... se pend. Rassurez-vous, il fait semblant. Oui, Harold met en scène ses propres suicides, c'est son passe-temps favori, et il ne manque pas d'imagination.

Mais plutôt que d'anticiper ce que fera Tim Burton plus tard, en illustrant le macabre de façon festive (regardez Les noces funèbres), Ashby invite ses personnages à frayer avec la mort pour mieux leur redonner le goût de vivre. Qu'ils se rendent spontanément à des enterrements montre bien qu'ils n'ont aucune forme d'aversion pour ce genre de cérémonies et ce qu'elles représentent. Mieux encore, leur présence à ces funérailles suffit à alléger la chape de plomb qui y est collectivement admise et même encouragée, et Maude est une championne à ce jeu-là (son parapluie jaune contrastant déjà volontiers avec le total look noir des familles endeuillées).

 

Harold et Maude : photo, Bud Cort, Vivian PicklesComment noyer sa solitude

 

Pour autant, si Harold et Maude outrepassent les règles, ils le font en priorité afin d'insuffler un vent nouveau sur la morne plaine qui leur sert de cour de récréation. Entre les collines parsemées de tombes et les terrains vagues où s'amoncellent les épaves de voitures, la légèreté a déserté, et le duo n'a pas l'intention de se laisser rattraper par toute cette morosité. Tous deux ont vécu la perte d'un être proche, un parent pour le jeune homme ou un amant pour la vieille dame (également déportée, comme en atteste un tatouage furtivement aperçu sur son avant-bras gauche), et leur besoin de revanche l'emporte donc naturellement sur le reste.

"N'est-ce pas merveilleux ? Toutes ces choses autour de nous, vivantes !", s'exclame Maude, dans la forêt, en faisant référence aux arbres et aux plantes qui les encerclent, Harold et elle. Oui, aucun doute là-dessus, on nage en plein Flower Power, et au fond, le couple se contente uniquement de déterrer un idéal d'insouciance que le monde dit civilisé portait encore aux nues quelque temps auparavant. Le parallèle à faire avec la fin du rêve hippie, survenue en décembre 1969 lors de la tuerie orchestrée par Charles Manson et ses adeptes, est bien sûr évident, même si jamais explicite.

 

Harold et Maude : photoUn champ comme un autre, n'est-ce pas ?

 

HUIT JOURS À TUER

À l'instar des grandes tragédies romantiques, Harold et Maude s'attache à raconter l'attraction immédiate de deux âmes solitaires, vouées à s'aimer pour le meilleur et pour le pire. Sauf que dans le cas présent, les personnages restent maîtres de leur destin, aucune entité supérieure ne vient les punir ou précipiter leur disparition dans un bain de sang ou une explosion. L'humour noir du film vient aussi largement de cette propension à vouloir nous faire croire que les personnages vont au-devant d'un grand danger alors qu'il n'en est rien, typiquement la dernière séquence que Thelma et Louise citera à sa façon des années plus tard.

Et si le voyage du duo ne se fait pas sans accroc, il ressemble surtout à ces virées adolescentes, brèves, mais intenses, que l'on emporte avec soi comme un moment-clé de son existence. Il suffit de voir Harold et Maude danser dans l'herbe et folâtrer sur fond de ballade folk pour comprendre à quel point ces instants passés ensemble, en apparence anodins, sont aussi déterminants pour l'un que pour l'autre, Harold entrant dans l'âge adulte et Maude revivant ses jeunes années.

 

Harold et Maude : photo, Bud CortMétaphore niveau 1 : l'amour est une bulle

 

Reste que la passion est aussi affaire de désir, et le jeune garçon comme la vieille dame vont bel et bien conclure sur le plan charnel. C'est déjà en germe très tôt dans le film, notamment lorsque Maude présente à Harold l'une de ses sculptures et l'intime à la palper. Un érotisme qui va grandissant jusqu'à cette fameuse scène où on les retrouve tous les deux dans le lit, dénudés, lui, fier de ses exploits, et elle, endormie et satisfaite. Alors oui, c'est osé, mais quand on sait que le réalisateur envisageait de filmer leurs ébats frontalement au départ, avant de devoir se raviser sous la pression des producteurs, on se dit qu'on n'est pas passés loin du crime de lèse-majesté pour toute une frange de spectateurs.

On retiendra néanmoins l'aplomb avec lequel Ashby est parvenu à donner vie à cette histoire d'amour. "J'espère seulement que nous pourrons utiliser tous nos talents et notre créativité au service de la paix et de l'amour", avait-il déclaré lors de son discours de remerciement aux Oscars en 1967, après avoir remporté la statuette du meilleur montage pour le film Dans la chaleur de la nuit. Et on ne saurait trop lui donner raison.

 

Harold et Maude : photo, Bud Cort, Ruth GordonBefore sunset

 

Harold et Maude est donc à la fois un cri du cœur et un appel à la résistance, une sorte de matrice qui aurait synthétisé avant l'heure Lost in Translation et Little Miss Sunshine (comment donner envie, n'est-ce pas ?). Et cette saveur douce-amère, devenue monnaie courante dans le cinéma indépendant américain, ne nous a peut-être jamais autant marqués qu'ici.

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Commentaires
4 Commentaires
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Truc Bidule

Vu a la télé, il y a tres longtemps.
Très bon souvenir.

Rom

Ça vaut pas Karate kid

Ray Peterson

L’une des plus belles histoires d’amour du cinéma jamais racontée, ni plus ni moins.
D’une douceur et d’une mélancolie rarement égalée. L’un des plus beaux plans de fin pour un film, une interprétation de génie, une BO de dingue. Ce film me fait toujours autant pleurer que me donner la patate en même temps.

T’es trop fort Hal Ashby. Et tu mérites une plus grande reconnaissance (Shampoo, Bound For Glory, The Last Détail, Coming Home, Being There : put*** que des chefs d’oeuvre des 70’s!!!!).
Même son pas bon « 8 millions de façon de mourir » j’arrive un peu près à le défendre et le re-regarder.

Faurefrc

Hal Ashby ou le grand oublié du Nouvel Hollywood. A l’inverse des Copolla, Scorsese, De Palma, Lucas ou Spielberg, aucun de ses pourtant bons films n’est entré aux panthéon des films cultes…