Films

Avant Dunkerque, l’immense film sur la débâcle avec Belmondo

Par Léo Martin
7 mai 2023
MAJ : 24 mai 2024
Week-end à Zuydcoote : photo

Bien avant Dunkerque, le film d’Henri VerneuilWeek-end à Zuydcoote, filmait déjà la débâcle de la Seconde Guerre mondiale... avec un autre point de vue.

En 1940, l’armée allemande encercle les troupes britanniques et françaises dans le nord de l’hexagone. Alors que la reddition n’a pas encore été déclarée, les derniers efforts de guerre désespérés consistent à prendre la fuite grâce à la Manche. Ainsi, entre le 27 mai et le 7 juin, l’opération Dynamo consiste à faire évacuer vers l’Angleterre les troupes britanniques, puis éventuellement les soldats français dans la mesure du possible. 

Cet épisode de la Seconde Guerre mondiale, particulièrement marquant dans l’histoire des combats du XXe siècle, a évidemment inspiré le cinéma. En particulier, deux films de guerre britanniques, chacun intitulé Dunkerque, ont proposé une lecture de ces évènements sous le prisme de l’héroïsme et du patriotisme. Après la première version de Leslie Norman, en 1958, la deuxième est bien évidemment la plus célèbre puisqu’il s’agit de celle de Christopher Nolan, sortie en 2017.

Pourtant, un autre film sur le sujet, situé cette fois du point de vue français, gagnerait a être davantage connu. En effet, Week-end à Zuydcoote d’Henri Verneuil, sorti en 1964, ne manque pas non plus de virtuosité dans sa mise en scène... même s’il se refuse au ton épique du film de guerre classique.

 

Week-end à Zuydcoote : Photo Jean-Paul BelmondoBienvenue à Zuydcoote

 

gloire à l’anti-héroïsme

Week-end à Zuydcoote est l’adaptation du livre du même nom de Robert Merle, lauréat d’un Prix Goncourt en 1949. L’écrivain (qui a également participé au scénario du film) fut fait prisonnier durant la guerre, à Dunkerque même. À l’instar d’un romancier comme Erich Maria Remarque – qui a bâti son livre, À l’Ouest rien de nouveau, d’après son expérience durant la Première Guerre mondiale – Robert Merle a su être extrêmement précis dans sa reconstitution des évènements de l’époque grâce à ses propres souvenirs. 

Comme souvent avec les revenants du front, c’est le pacifisme, le dégoût des combats et le respect de la vie humaine qui résident au cœur de son récit. Pas de place pour l’esbroufe ou l’enthousiasme patriotique, Week-end à Zuydcoote est, dès son support original, une ode aux sacrifiés. Pour leur rendre hommage, il fallait ainsi restituer de façon naturelle le quotidien de ces soldats mis dos au mur. Une démarche dans laquelle s’inscrit Henri Verneuil dans son film et à travers les personnages qu’il nous montre. 

 

Week-end à Zuydcoote : photoLa débâcle

 

Au départ, l’objectif du film est similaire à celui du Dunkerque de 2017 : nous plonger en immersion totale dans la fuite des troupes alliées durant l’opération Dynamo. Toutefois, une différence nette au niveau du parti pris narratif met très rapidement Week-end à Zuydcoote aux antipodes du film de Nolan. Si le point de vue anglais (c’est le cas pour le Dunkerque de 1958 et pour celui de 2017) sur cet épisode est celui d’une armée vaincue seulement temporairement et de leur retraite héroïque ; le point de vue français est radicalement divergent.

Dans Week-end à Zuydcoote, fuir ne signifie pas mieux revenir. L’opération Dynamo est un chant du cygne, un crépuscule pour une guerre qui n’intéresse plus la majorité des soldats, tant ils ne rêvent que d’y échapper une bonne fois pour toutes. Il ne s’agit plus d’être brave, fort, vertueux... Il s’agit de survivre et rien n’est moins évident. La progression vers la mer salvatrice est à la fois ralentie par les assauts ennemis et par une évacuation laborieuse.

Dès lors, il est impossible de filmer l’action comme une course contre la montre, à l’inverse de ce que fera Dunkerque. Sur la plage de Zuydcoote, la fuite semble impossible, car tout est immobile. Les soldats attendent la mort, et meublent les heures lentes avec l’espoir dingue de s’y soustraire à la dernière minute.

 

Week-end à Zuydcoote : Photo Georges Géret, Jean-Paul BelmondoMorts sans sépulture

 

Dès les premières scènes du film et avant même d’atteindre la fameuse plage, tout est explicité au spectateur avec clarté. Ce bout de monde semble en proie à une apocalypse. L’on transporte des cadavres sur des chariots avec le flegme de l’Ankou, au milieu de voitures abandonnées sur les routes. Le chaos s’empare calmement des lieux, alors que l’on voit les villageois de Zuydcoote, observant de leurs fenêtres les bombardements, tandis que les soldats ont la mine basse et sont impuissants.

Comme guide de séjour pour ce week-end mortifère, le désabusé sergent Maillat, incarné par Jean-Paul Belmondo. Le comédien est par ailleurs très justement employé dans ce qui est peut-être l’un de ses rôles les plus sincères. La bonhomie de l’acteur est usée afin de dépouiller son personnage de toute trace de noblesse. Notre protagoniste est un humain ordinaire sans symbole à offrir. Un soldat inconnu. Il fait partie de la masse et sa volonté de décamper n’est pas celle des héros. Il erre sur une plage gigantesque, parfois paisible, parfois infernale, et nous entraîne dans la précieuse intimité de ses camarades, à l’humanité véritable. 

 

Week-end à Zuydcoote : Photo Georges Géret, Jean-Paul BelmondoDu beau temps pour un peu de camaraderie

 

Fin de partie

Il n’est donc pas question, avec Week-end à Zuydcoote, d’enjoliver ou de sublimer l’effort de guerre. Le film de Vernueil se refuse même, dans une certaine mesure, à être véritablement un film de guerre. Plantés sur le sable, Maillat et ses compagnons (l’abbé Pierson, Dhéry et Alexandre) n’ont du soldat que les uniformes et le protocole. Ils agissent plutôt comme des campeurs de fortune, cherchant à trouver les uns auprès des autres un peu de joie et de solidarité. Le film s’emploie ainsi à dégager de ces moments de complicité et de discussions tranquilles leurs individualités propres. 

De cette façon, une empathie naturelle se noue entre Maillat et ses compères, mais aussi entre nous, spectateurs, et ces personnages malchanceux. En dissipant le voile militaire de cette colonie perdue, c’est un pan d’humanité qu’on aperçoit bientôt. La plage (toujours épousée par la caméra dans ce qu’elle a de colossal, presque interminable) ressemble de plus en plus à un purgatoire où se mêlent les prêtres, les pêcheurs, les criminels... et même quelques innocents poussés dans leurs derniers retranchements.

 

Week-end à Zuydcoote : photoApocalypse Now

 

Maillat explique d’abord qu’il n’a jamais tué durant la guerre. Celle-ci est pour ainsi dire déjà finie pour lui et alors qu’il en fait le bilan, il réalise qu’il n’a commis aucun meurtre pendant son service. Est-ce une bonne chose ? Une honte ? Personne ne le dira. Au regard du film, cela devrait faire de Maillat un exemple. Pourtant, un peu plus tard, il va tuer deux soldats alliés (qu’il a surpris en train d’agresser une jeune femme) puis être tenté de commettre un viol. L’homme qui a traversé la guerre sans faire de mal se compromet soudain et toute illusion de vertu disparaît soudain.  

En quelques minutes, tout bascule : meurtre, trahison, agression. C’est d’autant plus troublant qu’il protège puis attaque celle qui jusque là était sa protégée ; Jeanne, une jeune femme qui refuse de quitter sa maison malgré les bombardements. Le film nous montre sans compromis la nature ambivalente et parfois terrifiante de personnages qu’on pensait être dignes dans l’horreur. Dans l’antichambre de la mort, ceux-là sont capables du pire, et leur morale ne les préserve pas de devenir des criminels de guerre. Le chaos ambiant change constamment la nature des choses et des gens et plus l’étau se resserre autour de la poche de Dunkerque, plus l’arbitraire et l’absurde envahissent Zuydcoote.

 

Week-end à Zuydcoote : Photo Catherine Spaak, Jean-Paul BelmondoDans un autre lieu, à une époque, peut-être...

 

Alors que Maillat vide sa conscience auprès de ses amis, l’un d’eux lui déclare que ça ne fait rien ; que "la guerre ce n’est pas quelque chose de propre." Le jugement est terrible d’indifférence, d’autant que chacun y consent silencieusement. Les pires crimes sont tolérés – même considérés comme des choses acceptables – puisque tout fait partie du désordre désormais. Si un jugement doit être rendu sur cette plage, il châtiera de la même façon tous ceux qui la peuplent, peu importe leurs actes ou leur innocence. On ne différencie pas les cadavres entre eux sur le sable. 

Les obus enfouis dans le sol sont des pièges qui tuent au hasard et les bombardements aériens frappent sans prévenir. C’est bien l’aléatoire qui décide de qui vit et de qui meurt, tandis que l’administration humaine désigne qui pourra s’en sortir et qui devra patienter dans l’abattoir. Par malchance, Alexandre, ami de Maillat, périt en allant chercher de l’eau à la place de ce dernier. Maillat aurait pu être puni pour ses crimes à ce moment-là ; mais par un pur concours de circonstances, c’est un autre qui tombe. Lui devra encore attendre.

 

Week-end à Zuydcoote : Photo Jean-Paul BelmondoUn à un, les maillons de l’espoir cèdent

 

Vous qui finirez ici

La production colossale du film permet de restituer l’écrasante pression que ressentent les soldats au moment où les avions s’approchent de leurs positions. Lorsqu’on les entend, tout se fige. On suspend les discussions amicales, les considérations philosophiques, les plaintes ou les disputes, pour se plaquer au sol et peut-être sentir sa fin arriver. Et quand les bombardements secouent la terre et la mer, la violence des frappes est d’autant plus phénoménale qu’elle vient brutalement interrompre des tranches de vie extrêmement crédibles. 

En plus de ses amis et de Jeanne, Maillat va croiser la route de bien d’autres personnages, criants de réalisme dès le premier coup d’œil. Tous ont pour point commun d’affronter l’incertitude de leur avenir proche tout en formant la même file d’attente désespérée vers la mer. Entre autres, il fait la rencontre d’un officier français qui le menace d’une arme avant de sympathiser avec lui ; un couple formé d’une Française et d’un Anglais qui ne souhaitent pas être séparés par l’évacuation ; ou encore un capitaine britannique, aussi résigné que sympathique.

 

Week-end à Zuydcoote : Photo Jean-Pierre Marielle, Jean-Paul BelmondoL’invincible mort venue du ciel

 

Tous ses résidants temporaires de Zuydcoote ont des existences tangibles, Maillat n’étant le témoin que de quelques minutes de la vie de chacun. Parmi eux, il croise aussi plusieurs fois l’excentrique Pinot – un fusilier zélé grâce à qui Maillat va gagner un laissez-passer pour les bateaux anglais – qui est le seul à contre-courant des autres, portés par une volonté de faire la guerre et qui s’éloignera volontairement de la fuite pour reprendre les armes. Malgré la rage dont il fait preuve, lui non plus n’est pas mis en marge du film ou stigmatisé. 

Week-end à Zuydcoote ne cherche jamais à provoquer, par son message pacifiste, un schisme d’idées. Les fuyards ne valent pas mieux que les va-t-en-guerre. Peu importe les actes ou l’idéologie, tout le monde est logé à la même enseigne lorsque le carnage survient. Toutes les vies sont brisées de la même façon, et c’est grâce à ce pur constat (épuré de toute morale, comme on l’a vu avant) que l’horrifiante nature de la guerre et de sa conclusion sanglante est dévoilée. 

 

Week-end à Zuydcoote : Photo Jean-Paul BelmondoTendre la main, malgré tout

 

Au milieu de toute la confusion, le seul espoir est donc un retour à la normale. C’est l’objectif auquel s’accroche irréductiblement Maillat, malgré les tragédies. De toutes ses forces, il tentera de se créer un passage dans un navire anglais pour quitter ce sol maudit. Le cadre de la mer lui offre perpétuellement une porte de sortie rêvée, qui demeure néanmoins inaccessible, tels un supplice de Tantale ou un gardien qui le rejetait dans le purgatoire. Même lorsqu’il arrive enfin à embarquer sur un navire, celui-ci coule aussitôt et il doit revenir à la nage sur la plage, sous les bombardements. 

Lorsqu’il retrouve Jeanne, il conçoit de séparer la jeune femme de sa maison dans laquelle seule la mort l’attend. Malgré ses crimes, il ne peut se résoudre à la laisser et parvient à la convaincre de le suivre dans sa fuite. Et alors qu’il accomplit cette bonne action en réparation de la mauvaise, il périt aussitôt sur les dunes. Le hasard frappe de nouveau et rappelle au spectateur, malgré tout l’attachement qu’on avait pour le personnage de Belmondo, que Maillat n’était finalement qu’un soldat parmi d’autres, et n’était pas protégé par son statut de protagoniste. Comme les autres, il est ainsi sacrifié sur la plage de Zuydcoote. 

 

Week-end à Zuydcoote : Photo Jean-Paul BelmondoLe dernier jour des condamnés

 

Ainsi, Week-end à Zuydcoote réussi à être un film historique sur un épisode de la guerre, sans être véritablement un film de guerre. Malgré ses impressionnantes scènes de bombardement, tous ses figurants et sa production généreuse, il ne verse pas dans le ridiculement spectaculaire. Verneuil se refuse à l’héroïsme, au grandiose et au lyrisme galvanisant, pour s’attarder sur des personnages ordinaires, qui tuent le temps dans une salle d’attente pour l’abattoir.

Très éloigné d’une geste militaire essoufflée à la Dunkerque, on a plutôt ici un immense monument dédié aux derniers jours d’anonymes sacrifiés. Week-end à Zuydcoote est aussi une œuvre rare qui donne le change des longs-métrages patriotiques et manichéens sur la guerre.  

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Flo1

Un très grand film de Verneuil, comme un pendant inverse au précédent (« Cent mille dollars au soleil ») : la fameuse évacuation de Dunkerque du point de vue de soldats français, avec une unité de temps et de lieux bien balisée. Cette fois c’est le Belmondo désenchanté qu’on y retrouve, en mal d’aventures (déçue), de camaraderie réconfortante (déçue), de romantisme (déçu, ou presque)… même s’il est déjà bondissant, toutes jambes en l’air.
Les bombes tombent à intervalles réguliers, on ne sait jamais à l’avance qui va s’en prendre une, quel bateau et quelle maison vont sombrer. Et la guerre et la mort sont moches et sales comme jamais.
Pourtant, des fois, y a de beaux moments… C’est le calme avant la tempête, ou l’œil du cyclone si on veut.

Ethan

L’actrice qui a le rôle de jeanne est morte l’année dernière. Film très poétique qui sans les acteurs dans les rôles du prêtre, de julien, jeanne, alexandre, pinot n’auraient pas eu la même saveur

Il mériterait de repasser au cinéma

alulu

Supérieur au film de Nolan.