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Pump Up the Volume : Harry La Trique, la voix de la révolution en marche

Par Axelle Vacher
26 mars 2023
MAJ : 24 mai 2024
Pump Up the Volume : Affiche officielle

La critique sociale et systémique au cinéma ne date pas d'hier, mais Pump Up the Volume a mis un point d'honneur à ce qu'elle reste d'actualité.

"Être adolescent, ça craint". Nul besoin d'être né hier pour savoir qu'il s'agit-là d'une vérité quasi universelle. Par-delà le bouillonnement hormonal régissant les corps et les esprits, les dentitions recouvertes de bagues métalliques, ou encore les collections de coupes de cheveux fort douteuses, cet âge disgracieux se veut également prompt aux envies de décapitation en place publique.

Une tendance à la rébellion principalement due à l'inévitable réalisation que les différents systèmes du quotidien sont non seulement imparfaits, mais surtout, faciles à corrompre et abuser. Son spleen jouvenceau et une poignée de griefs passés sous le bras, le cinéaste et scénariste Allan Moyle décide alors d'aboutir à un récit aussi opiniâtre que révolté. Son Pump Up the Volume, diffusé au crépuscule de l'âge d'or des teens movies et autres coming of age, se veut ainsi le testament d'une génération désenchantée, et plus largement, assoiffée de liberté. 

 

Pump Up the Volume : photo, Christian Slater, Samantha Mathisdésillusion.wav

 

We live in a society

"Ça vous arrive d'avoir la sensation que tout le système américain est complètement foutu ?", demande une voix off déformée par un vocodeur. Rien ne s'affiche encore réellement à l'image, si ce n'est un long mouvement de caméra braqué sur un ciel d'encre. Il est un peu plus de dix heures du soir, et Happy Harry Hard-On (ou Harry la Trique en version française) déclame sans filtre toute sa haine du système social d'un ton faussement rauque et blasé.

Puis, des accords de guitare électrique, des bus de ramassages scolaires plus jaunes qu'une armée de Minions, un gros plan sur la fille populaire conduite dans la Mercedes laquée de son riche papa. D'autres plans, d'autres ados, et enfin, le vif du sujet : la station radio pirate et les premiers accords d'Everybody Knows de Leonard Cohen. Un teen movie oui, mais avec du goût, s'il vous plaît. Et beaucoup de nihilisme, tant qu'on y est. 

 

Pump Up the Volume : photo, Christian SlaterEmotional Support Lizard

 

Au moyen de son micro, d'un amas de câbles et d'une playlist éclectique, le personnage de Christian Slater déblatère toutes les pulsions adolescentes qui lui traversent l'esprit. Entre deux sessions de branlettes savamment simulées (après tout, il s'agit de vivre à la hauteur de son alias), Mark Hunter a.k.a Harry enchaîne dénonciations sociales, questions existentielles, incertitudes relatives au futur et pléthore de monologues à rendre fier Dostoïevski. 

Si le film de Moyle peut être lu comme une critique acerbe du système éducatif, il serait finalement regrettable de l'y réduire. Entre les lignes des doléances que scande Harry à l'encontre de son lycée reposent de plus vastes protestations sociales. La structure lycéenne peut ainsi se concevoir comme un microcosme au sein duquel les étudiants représentent un peuple abusé et l'administration scolaire, un gouvernement sourd et véreux se jouant du sort des plus vulnérables.

 

Pump Up the Volume : photo, Ellen GreeneDame de fer et compagnie

 

Consumés par leur spleen, leurs doutes et leurs angoisses, terrassés par le silence auquel ils sont contraints, les adolescents sont aussi fragiles qu'à vif. Aussi, le point de rupture semble inévitable. Un jeune auditeur de l'émission pirate décide de mettre fin à ses jours peu après être passé à l'antenne d'Harry/Mark. Les raisons sont aussi simples que le geste est tragique ; la solitude tue. Il n'y a vraiment pas à chercher midi à quatorze heures.

Le décès de son camarade de classe agit comme une prise de conscience pour Mark. Le personnage réalise la portée, mais également l'impact de ses paroles sur ceux qui l'écoutent. Terrifié par ce postulat, il décide de tout arrêter, mais la machine est bien trop lancée pour que tout défilement soit désormais possible.

 

Pump Up the Volume : photoOn ne dira rien sur le gilet

 

Alors Harry/Mark reprend l'antenne, livre un monologue mi-désespéré mi-sarcastique sur la simplicité apparente du suicide. "Soyez fou.", conclut-il."Faites un truc dingue. Ça aura toujours plus de sens que de se faire exploser la cervelle". Le discours est exaltant, la tirade, entendue. Plus encore, elle n'en sera que plus pertinente au vu de la non-gestion absolue de la situation par les adultes.

Incapables (ou indisposés) de se poser les bonnes questions, ces derniers ne chercheront nullement à adresser le réel problème de fond : celui du profond mal-être gangrénant peu à peu leurs enfants. "Pensez quelques instants à la vie d'un adolescent. [...] La terrible vérité c'est qu'être jeune est parfois bien moins drôle qu'être mort". Eh bien. Voilà qui donne le ton.

 

Pump Up the Volume : photo, Christian SlaterJ'accuse 2.0

 

Okay, then fuck society

Si le film est loin de réinventer la roue au département des désillusions adolescentes, il est toutefois l'un des premiers à rendre compte la mort du rêve américain auprès des plus jeunes. Déçue par la société, et plus globalement, les différents systèmes en place, la jeunesse des années 90 se caractérise par un scepticisme maladif. 

De fait, Pump Up the Volume, c'est avant tout le manifeste d'une génération qui se languit d'être comprise, écoutée, prise au sérieux par les adultes qui administrent leur quotidien. Ils rêvent d'une voix, d'un porte-parole qui saura exorciser leur malaise collectif. Il ne faudra donc pas attendre bien longtemps avant que Mark et son alter ego en deviennent bon gré mal gré le représentant officieux.

 

Pump Up the Volume : photo, Christian SlaterRéforme de la jeunesse

 

Celui-ci parle un langage que ses pairs entendent avec soulagement, lit leurs lettres sans chercher à exécuter un jugement quelconque et leur pourvoit  ipso facto la chance d'être eux-mêmes entendus des autres. Après tout, il s'agit d'une époque préinternet où Twitter ne permettait pas encore à tout un chacun de déblatérer publiquement sa verve à tout va.

Les multiples monologues d'Harry/Mark – que délivre par ailleurs un tout jeune Christian Slater avec une habileté déconcertante – sont autant de prismes au travers desquels Moyle s'adresse directement à son audience. Le message est clair : oui, le monde est injuste, cela n'a malheureusement rien de bien nouveau. Mais plutôt que de s'enfoncer bêtement dans un discours misérabiliste, le cinéaste prête à son personnage la voix de l'espoir, celle prônant le changement, si tant est que ceux qui le désirent soient enclins à le réclamer.

 

Pump Up the Volume : photoHaut les coeurs

 

Le film d'Allan Moyle a donc beau se rattacher au genre du teen movie, son récit ne cherche nullement à travestir la cruauté de son propos sous couvert de bienséance. Outre la thématique du suicide, d'autres sujets difficiles sont abordés sans détour tels que les agressions sexuelles, les questions de genre et d'identité, ou encore la difficulté inhérente des rapports intersubjectifs. Une démarche qui, avant même de séduire un public, a dans un premier temps conquis le casting.

Il est aujourd'hui coutume pour les studios de choisir des acteurs plus vieux que les personnages qu'ils incarnent. Dans le cas de Pump Up the Volume toutefois, les acteurs n'étaient pas beaucoup plus vieux que leurs différents personnages. Samantha Mathis, laquelle prête ses traits à la jeune Nora Diniro, était alors âgée de dix-neuf ans au moment du tournage, et n'a pas cherché à dissimuler son engouement vis-à-vis du scénario :

 

Pump Up the Volume : photo, Samantha MathisLe crush de toute une génération

 

"J'avais la sensation que ce film se dirigeait sciemment vers une réalité brute, celle de la condition adolescente dans un monde où nous sommes témoins de tant de choses horribles et ressentons un profond cynisme envers la société", a-t-elle confié lors d'un entretien accordé à The Ringer en 2020.

Hollywood oblige, Pump Up the Volume a néanmoins bel et bien subi le joug de producteurs impatients d'en expurger le récit en vue de plaire au plus grand nombre. Moyle n'a cependant pas souhaité en démordre, et au vu du résultat final, il est clair qu'il est parvenu à obtenir le dernier mot à bien des niveaux. Il a malgré tout confié avoir été contraint de sacrifier certaines idées plus expérimentales sur l'autel de l'accessibilité.

 

Pump Up the Volume : photo, Ellen Green, Ellen GreeneQuand le producteur te dit non

 

Talk hard or go home

La dualité du personnage Mark/Harry nourrit en grande partie le scénario de Moyle. Dérivé des alter ego héroïques tels que Clark Kent et Superman ou Myley Stewart et Hanna Montana, pour ne citer que les plus évidents, le personnage assume une double identité selon les circonstances. La partition confiée à Christian Slater, étudiant timide et binoclard le jour, anarchiste libidineux la nuit, oscille entre gaucherie sociale et désir de rébellion.

Initialement dépassé par l'ampleur de son émission, le culte que lui vouent l'ensemble des autres étudiants, puis les inévitables poursuites judiciaires qui lui pendent au nez, Mark ne sait plus comment réagir. C'est bien sûr sans compter sur son désir viscéral de renversement social. Il réussit à surmonter ses peurs, jusqu'à rompre son anonymat au terme une séquence de course-poursuite aussi datée qu'improbable. 

 

Pump Up the Volume : photo, Christian SlaterThe best of both worlds

 

Indubitablement, il se dégage de Pump Up the Volume un besoin sincère de rendre la parole à cette jeunesse dont elle a trop longtemps été privée. Une revendication tout droit tirée de l'adolescence du réalisateur, dont les stigmates ont impacté jusqu'à la production du film. Son scénario, sinon tout à fait autobiographique, est par exemple largement inspiré de ses blessures passées. Aussi, la mort tragique d'un camarade n'a malheureusement rien de fictif. 

Lui-même un fervent partisan du droit à l'individualité, Moyle à pour habitude de prôner l'improvisation sur son plateau. Il n'est de fait pas rare qu'il laisse l'émotion naturelle de ses comédiens faire le travail, quitte à abandonner certains dialogues, ou actions. La comédienne Lala Sloatman a ainsi déclaré à The Ringer que le cinéaste préférait laisser le champ libre à ses acteurs : "Il nous a laissés faire tout un tas de trucs un peu fou. Je me suis sentie tellement libre en faisant ce film". En d'autres termes, l'expression passe avant le scénario.

 

Pump Up the Volume : photo, Christian Slater, Samantha MathisKaraoke gone wrong

 

Il ne fait aucun doute que Pump Up the Volume a été écrit et dirigé avec l'idée d'être un hymne à la jeunesse, à la turbulence, au débordement, une ode à la parole libérée. Il n'y a pas de petite tyrannie, et pas de petite révolution selon Allan Moyle ; tout du moins, c'est ce que son film laisse entendre. Aussi, peut-être s'agit-il moins d'un film sur le désir adolescent que sur la nécessité de résister à toute forme de contrôle arbitraire. Les individus ne sont pas nés pour servir, mais plutôt, pour créer des liens au fil de leurs existences.

Certes, le trait est bien souvent grossi par le récit, le propos, matraqué avec la subtilité d'un semi-remorque sur un rond-point étroit. Eh oui, certains personnages ou certaines répliques ont largement de quoi susciter l'embarras. Mais là encore, une répétition n'a jamais fait de mal à personne : l'excès est le propre de l'adolescence. Et puis, inutile de reprocher ses abus à un film dont la bande-son est aussi iconique.

 

Pump Up the Volume : photo, Christian Slater"Talk Hard"

 

Il est regrettable que Pump Up the Volume n'ait pas fait de miracle au box-office. La faute, il fallait s'y attendre, à la classification R Rated (soit, interdit aux mineurs de moins de 17 ans non accompagnés d'un adulte) dont le projet a écopé à sa sortie. Si son budget demeure publiquement inconnu, nul doute que les 11,5 millions de dollars récoltés sur le territoire nord-américain n'ont pas suffit à en faire une production à succès.

Les aficionados du film trouveront toutefois un certain réconfort à savoir que c'est à l'issue de sa diffusion en salles que le film est parvenu à trouver son public, en particulier grâce aux locations propres aux enseignes Blockbuster Video de l'époque.

Heureusement, l'adolescence touche un jour à sa fin. Néanmoins, la vie est courte, aussi est-il important de demeurer fidèle à soi-même et ses convictions dans un monde où l'intégrité devient chaque jour un peu moins évidente. À l'instar du film, ce seront donc là les mots de la fin : "Dites des horreurs".

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8 Commentaires
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Altaïr Demantia

C’est le film qui m’a donné envie de devenir DJ et producteur/animateur radio. À voir en V.O.

L'autre

Superbe film avec un BO d’enfer (j’ai découvert moult artistes grace à lui).Dommage qu’il soit un peu oublié car je trouve qu’il représente bien une époque. Merci à Ecran Large pour cet article !

Bubble Ghost

La b.o. de ce film est juste légendaire. Soundgarden, Beastie Boys et Pixies. Un vrai point de repère culturel majeur des années 90.

tal'lulu

merci pour ce dossier!!!
film que j’avais adoré a l’epoque. j’ai usé la VHS quand je l’avais enregistré sur canal!!
j’etais au lycée a ce moment la et ça me parlait a mort
TALK HARD!!

Sanchee

Souvenir d’ado

galetas

Vraiment chouette film. Découvert à l’époque sur canal jimmy.

Kojak

J’avais aussi aimé ce film, j’étais ado-jeune à l’époque et il m’avait parlé. Moi de mon côté je faisait dans la BD porno clandestine qui mettait en scène des profs, je vous passe les détails mais ça rencontrait du succès dans mon collège et tout le monde se demandait qui était le dingo qui faisait ça. C’était comme avoir une identité secrète, comme Marc Hunter alias Harry la Trique. Pourquoi, mais pourquoi donc la carrière de l’excellent Christian Slater s’est elle étiolé d’un coup ??

Ray Peterson

Il me manque mon Christian Slater! Un super film avec la mimi Samantha Mathis. J’adore le ^lan final du film;
A quand une belle édition Blu-Ray ?