Bien avant Kaamelott, la quête de Perceval pour le Graal faisait l’objet d’un épatant film de chevalerie français : Perceval le Gallois d’Eric Rohmer.
En 1979, l’un des plus éminents romans du XIIe siècle trouve l’une de ses plus singulières adaptations avec le cinéma français. Perceval ou le Conte du Graal de Chrétien de Troyes a francisé le mythe de Peredur (devenu Perceval) et demeure l’un des plus importants piliers de la mythologie arthurienne telle qu’elle figure dans notre littérature. Comme beaucoup des récits des chevaliers de la Table ronde, celui qui concerne le jeune Perceval a survécu à l'épreuve du temps pour être aujourd'hui digne des salles de cinéma.
Il n’est jamais évident de s’attaquer à des textes classiques et anciens pour les transmettre aux nouvelles générations via un médium plus moderne. Mais grâce à une nouvelle mise en forme de celui-ci et un travail de réinterprétation, il est possible de rendre à nouveau accessible de tels contes médiévaux. Et c’est exactement ce qu’a décidé de ne pas faire Eric Rohmer, lorsqu’il a réalisé Perceval le Gallois.
Véritable OVNI dans tout le panorama du septième art, ce long-métrage de chevalerie, halluciné et hors du temps, est une adaptation radicale des textes de Chrétiens de Troyes jusque dans sa plus extrême (mais véritablement réjouissante) reconstitution.
"Je vais vous parler d'un film d'Eric Rohmer..."
Superflu, honni-sois-tu
Nous sommes donc en 1979 et Eric Rohmer, cinéaste de la Nouvelle Vague, mène quelques expériences. Jusqu’à présent, il s’était illustré avec des films de marivaudages (et il en fera bien d’autres), notamment avec ses Six contes moraux. Il est très attentif aux dialogues, aux badineries, mais aussi aux réflexions métaphysiques de personnages extrêmement ancrés dans le réel. On ne peut pas dire qu’on aurait pensé ensuite trouver Rohmer à l'assaut des films historiques ou chevaleresques.
Et pourtant, nous y voilà. D'autant qu'avec Perceval le Gallois, il n’en est pas exactement à son coup d’essai. En 1976, Rohmer réalise La Marquise d’O.. , adaptation d’un texte du très mésestimé Heinrich von Kleist. Il se place alors dans une entreprise similaire (mais moins jusqu’au-boutiste) de ce qu’il va ensuite faire avec le roman de Chrétien de Troyes. Il confie alors au Monde qu’il souhaite, avec ce film, "mettre en scène (et non pas adapter, interpréter) un texte privilégié." Les termes employés sont importants, car c’est avec cette démarche de "mettre en scène et non adapter", qu’il va compte ensuite s'occuper du cas de Perceval.
Alors c'est l'histoire de... alors, non pas lui
Pour le dire clairement dès le départ, Rohmer est d'une loyauté à toute épreuve quant au roman qu'il transpose au cinéma – mais il en supprime le superflu. Tout ce qui peut contrarier la fluidité du récit filmique, il s’en sépare. Son seul but est une reconstitution cinématographique de la poésie visuelle et verbale qui caractérise la langue de Chrétien de Troyes. C’est ce qui permet au monde si étrange et pourtant si évocateur de Perceval le Gallois d’exister et, surtout, d'avoir du sens.
Dès les premiers plans du film, on est immédiatement interloqué, ne serait-ce que face à ce chœur chantant et maladroit planté dans un décor bizarroïde et artificiel qui ne fait guère d’efforts pour avoir l’air réel. On a vite fait de se remémorer les spectacles de nos années d'écoles primaires où les châteaux étaient en cartons et l’horizon peint sur les murs. Néanmoins, une fois les moqueries faciles passées, il y a bien davantage à comprendre du parti pris esthétique du film. Encore une fois, la démarche du cinéaste est ici incroyablement précise.
Comme ce sera aussi le cas bien plus tard dans ses Amours d’Astrée et de Céladon (cette fois une adaptation de l’Astrée d’Honoré d’Urfé, en 2007) Eric Rohmer tend à capturer l’essence la plus pure du conte médiéval plutôt que de faire une reconstitution pseudo-historique. La création épique ne l’intéresse pas davantage, et il ne filme jamais avec dérision ou légèreté son sujet. C’est avec un total premier degré qu’il construit l’environnement de son film, en totale adhésion avec une iconographie proche des enluminures médiévales.
C’est pourquoi toutes les perspectives et les proportions sont aussi improbables dans ce monde ubuesque. L’artificialité des décors correspond à une déconnexion volontaire de la réalité vers une imagerie plus enfantine et plus onirique. Comme dans un vieux livre, conçu pour les plus jeunes, on aperçoit les images minimalistes, mais pourtant très impactantes d'une féérie miniature. C’est bien le résultat recherché par la mise en scène de Rohmer qui, donc, élimine l’inutile (et tout ce qui pourrait nous ramener à notre époque ou au réel) pour révéler l'essentiel.
...qui est dans de beaux draps
Pour tout sot, le verbe jaillit comme javelot
Si l’esthétique du film tranche totalement avec ce que l’on peut voir ailleurs, il en est de même pour tout le reste. On l’a évoqué plus tôt : le texte de Chrétien de Troyes est transposé tel quel dans la bouche des comédiens sous forme de prose et de chant, en son authentique vieux français. Les acteurs s'en donnent à coeur joie et s’évertuent en même temps à réciter leurs dialogues comme s’ils étaient en redescente d’acide, transcendés par la grâce lyrique – et finalement parfaitement à leur place dans toute cette fantasmagorie.
Fabrice Luchini vient bien évidemment en tête, ici révélé dans son tout premier rôle principal. Rohmer use de la totale candeur du jeune acteur pour dépeindre un Perceval à la fois touchant et cruel dans son innocence. Un rôle dans lequel ce Luchini débutant excelle tant il respire une joie inquiétante tout du long du film, jusque dans ses terribles actions et ses forfaits les plus discutables. Et ce jusqu’à un final franchement décapant. Il est aussi accompagné par d’autres visages connus comme ceux d’André Dussollier ou d’Arielle Dombasle qui ne dénotent pas non plus de la partition générale.
Pas mal ce château, hein ? C'est français.
Jusque dans sa conclusion semi-inachevée (comme l’œuvre d'origine), Perceval le Gallois s’applique ainsi à ne jamais déborder et à ne prendre aucune liberté vis-à-vis de ce qu'il raconte. En ressort ainsi une narration certes très fidèle, mais totalement déroutante, autant dans la forme que dans le fond. Les personnages sont tous à la fois conteurs, observateurs et acteurs du récit, ce qui provoque une confusion continuelle quant aux différents niveaux de diégèse du film. Alors cela profite à la nature mystique de ce que l’on regarde, mais coûte clairement à la lisibilité de l’histoire, et risque donc de très vite épuiser le plus grand nombre des spectateurs.
De la même façon, le rythme et le découpage du film ne sont pas épargnés. Les péripéties s’enchaînent comme dans le roman de Chrétien de Troyes, mais rien dans la mise en scène n’aide à les connecter entre elles d'une manière limpide. Les digressions (et aventures secondaires d’autres personnages) du film se confondent avec la trame principale qui elle-même n’est pas des plus évidente à suivre. Rien de plus normal : la façon de raconter une histoire au XIIe siècle est bien différente de celles que l’on connaît aujourd’hui, et la langue française de l’époque n’est pas d’un grand renfort.
Récitation de vieux français sur monochrome bleu = pur moment de ciné
Au final, la radicalité de Perceval le Gallois en fait une adaptation brillante (sous certains aspects du moins) de son support d’origine, tout en rendant totalement hommage au patrimoine culturel médiéval. C'est certain. Mais de la même façon, ses choix esthétiques et narratifs le rendent bien mal-aimable pour le commun des mortels. Ce n’est donc pas étonnant que malgré tout ce qu’il ose, cet audacieux long-métrage ne soit pas resté dans les mémoires et n’est même pas aujourd’hui considéré comme un immanquable de la filmographie d’Eric Rohmer.
Toutes ses singularités font indubitablement le charme et le lyrisme unique de l'œuvre, mais du même coup de marteau, en forgent aussi l’imperméabilité à un public de néophyte. Fort difficile d’accès, il rate toute sa dimension pédagogique à laquelle tenait pourtant beaucoup Rohmer (il avait fait projeter le film dans des écoles en priorité, à sa sortie). Difficile aujourd'hui pour un collégien de rester sérieux devant ses incompréhensibles discussions entre chevaliers, bouffons et chanteuses pucelles.
Celui avec le luth c'est le meilleur personnage
Belle histoire suffit-elle à divertir ?
Enfin, un autre souci de taille est soulevé par le parti pris de Perceval le Gallois. Sa puissance mythologie est inévitablement amoindrie. Même si Rohmer ne conçoit aucune satire dans sa façon de raconter son film, il invoque un véritable prosaïsme quand il s’agit de représenter des figures de légende ou de nous présenter des scènes spectaculaires. Le roi Arthur n’a l’air de pas grand-chose au creux de son château miniature et de ses chevaliers à la basse mine. Les actes de bravoure ou même d’ignominies sont aussi rendus triviaux.
Si la poésie est précieusement sauvegardée, l’héroïsme est balayé d’un revers. Et malheureusement, c'est elle qui incarne le pivot du divertissement quand on parle de contes arthuriens, désormais. C’est là la conséquence inévitable de tous les choix de Rohmer : l'abandon de l'aspect divertissant de son mythe, pour épouser toute sa fibre esthétique. Résultat des courses : Perceval le Gallois sacrifie bien toute une part prépondérante de la mythologie qu'il révère pour le conduire dans une impasse artistique. Celle qui conduit la majorité des spectateurs à rebrousser chemin.
Perceval le Gallois, sacrifié pour nos pêchés
Disons-le, le film de Rohmer est passionnant. À la fois très stimulant pour ce qu’il réussit et aussi pour ce qu’il rate. Il est un exemple si extrême et si unique, en termes stylistiques, d’une adaptation littéraire, qu’il en devient richissime d’enseignements. Perceval le Gallois est ce qu’on pourrait nommer une œuvre secrètement superbe. En s’ouvrant les portes d’un lyrisme infini et d’une reconstitution idéale du verbe médiéval, il a fermé quasiment toutes les autres portes. Le film s’adresse à des sensibilités trop rares et des niches de passionnés médiévistes trop spécifiques pour être un film capable de survivre au temps, comme les récits de Chrétien de Troyes l'ont fait. C’est une malheureuse conclusion...
Néanmoins, il faut absolument le voir. Par amour pour Rohmer, par passion des films de chevalerie ou par simple curiosité, il faut que vous lui laissiez sa chance. Perceval le Gallois comble un vide du septième art de par sa simple existence. Il est nécessaire que son héritage subsiste et son visionnage s’impose pour quiconque voudrait explorer toutes les façons possibles de mettre en scène de la mythologie au cinéma.
Les légendes arthuriennes ont notamment une jolie collection de films à leurs actifs, chacun proposant une nouvelle méthode pour les traduire sur grand écran. On peut citer le sublimissime Excalibur et le récent (et magnifique) The Green Knight, qui sont tous deux de chaudes recommandations. Kaamelott incarne également une autre vision de la quête du Graal, moderne et rafraîchissante. En tous les cas, si le voyage intemporel vers le calice d’éternité vous inspire, il serait bon qu'il ait Perceval le Gallois comme point de départ... ou point d’arrivée.
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Pour moi, ce film, c’est le souvenir d’une crise de rire épique. Celle d’avoir vu un pote ultra fan d’heroïc fantasy qui a vu 10 fois Excalibur et Conan et qui se pointe avec une VHS (oui, on est dans les années 80) des étoiles dans les yeux en hurlant « on m’a passé un film, ça s’appelle Perceval le Gallois, on le mate !! ». Moi j’avais vu le film. J’ai pas regardé l’écran, mais son visage se décomposer au fur et à mesure des premières minutes. Ça me restera gravé à jamais. le film aussi… pour d’autres raisons. Mais c’est… une expérience.
@tous
C’est pas faux
Sa-Tante-à-Bide : Mais moi aussi je t’aime mon p’tit poulet. Gros bisou baveux sur la fesse gauche hein ^^
Bubbler Ghost: « une curiosité perdue » ???? Mais tu as quel âge ? Tu connais quoi au cinéma pur dire une ânerie pareille ??
J’avoue avoir tenté de le voir, il y a fooooort longtemps ; j’étais jeune c’est dire ! À l’époque, je n’avais pas du tout – mais du tout ! – accroché. Je ne l’avais pas trouvé lent mais mou, ce qui n’est pas la même chose, et à vrai dire, les partis pris de mise en scène et de jeu d’acteur surtout m’avait semblé assez ridicules. Oh mon dieu, cette diction !
Aurais-je plus d’intérêt pour la chose aujourd’hui que je suis un spectateur plus mûr ? Je ne sais pas, l’expérience d’y revenir ne m’a jamais travaillé et ne s’est pas présentée.
Et puis, il y a Arielle Dombasle ! Il y a des limites à ce qu’on peut demander à un homme de supporter.
Alors là, vous avez vraiment déniché une curiosité tellement perdu, que j’en ai juste entendu parlé qu’une seule fois, dans une émission de FilmoTV. C’est dire si ça s’adresse à un public pointu ^^