Films

Chasseurs de Dragons : le Seigneur des anneaux version Tom & Jerry, oui ça existe

Par Ange Beuque
4 mars 2023
MAJ : 24 mai 2024

Oubliez les Vikings ringards de Dragons : pour de la fantasy animée au souffle épique, c’est aux Chasseurs de Dragons made in France qu’il faut faire appel.

Chasseurs de Dragons : photo

"Mais si, tu sais, ce film d'animation dans un monde de fantasy, paru à la fin de la décennie 2000, avec les dragons... — Ha oui, Dragons !" Eh bien non, pas seulement ! Certes, la production Dreamworks a marqué les esprits grâce à la richesse de son univers, son bestiaire chatoyant et sa narration efficace. Au point d'occulter, un peu injustement, son concurrent français sorti deux ans auparavant avec un thème similaire et de solides arguments artistiques :  Chasseurs de Dragons.

Force est d'admettre que l'animation offre un terreau propice à déployer un univers de fantasy, en relativisant (sans l'annuler) le coût nécessaire à la conception d'un monde de toutes pièces et à la mise en image de ses incongruités visuelles. Le dragon figure évidemment parmi les créatures incontournables du genre, et si les marionnettes géantes et autres prototypes en stop motion ont fait leur office (de Les Nibelungen de Fritz Lang à L'histoire sans fin), rien de tel que le numérique pour en représenter toute la puissance agile, la démesure et les pouvoirs divers,

Reste qu'en 2008, il vaut mieux être pourvu d'un plan de vol assuré et de crocs solides pour s'imposer sur le segment de l'animation : Pixar, Disney, Ghibli, Dreamworks (pour ne citer que les mastodontes) sont de la partie cette année-là. Mais dans ce contexte aussi fertile que concurrentiel, un postulant français compte bien accaparer une part du gâteau précalculé.

 

Chasseurs de Dragons : DragonQuand les dragons font cocorico

 

Un attelage excitant

À l'origine, Chasseurs de Dragons est une série télévisée produite par Futurikon et diffusée sur France 3 à partir de 2004. Réalisée par Jean-Charles Finck et Norman J. LeBlanc, et précédée d'un générique composé par The Cure, elle narre les mésaventures de deux énergumènes désargentés, Gwizdo et Lian-Chu, et de leur dragon de compagnie Hector, dans un monde perlé d'îles volantes.

Après 52 épisodes à traquer de la bestiole plus ou moins hargneuse, la série tire sa révérence. Flairant son potentiel cinématographique, les producteurs décident d'apposer son point final sous forme d'un long-métrage. Arthur Qwak et Guillaume Ivernel, qui ont contribué à sa direction artistique, en seront les réalisateurs.

Bien qu'étant déjà familiers de l'univers, ceux-ci n'ont guère de références à faire valoir : il s'agit pour l'un comme pour l'autre de leur premier long, même si Kwak, également coauteur du scénario avec Frédéric Engel-Lenoir, a pu se faire la main à la réalisation de quelques séries (Sonic le rebelle...). Un galop d'essai aussi ambitieux que piégeux, à en juger leur CV, qui s'est très peu étoffé depuis cette expérience...

 

Chasseurs de Dragons : photoTant qu'il y aura des moutons

 

Ivernel et Kwak s'emparent toutefois du projet et développent une vision attrayante. Leur objectif : assumer la singularité d'un univers fantastique grandiose, sans sacrifier le pragmatisme de pseudo-héros aussi préoccupés par l'état brinquebalant de leurs finances que par le sauvetage du monde. Ils résument cette volonté de contraste et cet appétit pour les ruptures de ton susceptibles de concerner tous les publics par cette note d'intention intrigante : livrer "une aventure de Tom et Jerry chez Le Seigneur des anneaux".

Pour nourrir leur projet, les deux coréalisateurs revendiquent nombre d'influences hétéroclites. Ivernel invoque pêle-mêle le romantisme allemand à la Gaspard Friedrich, les illustrateurs anglo-saxons des années 70, Moebius et l'animation japonaise, quand Qwak se réclame des vieux Disney, de Terry Gilliam et de Métal Hurlant.

 

Chasseurs de Dragons : photoAu pays des aveugles, les bornés sont rois

 

Danger : Dragons Disproportionnés

Si la série télévisée bénéficie d'une animation traditionnelle, le choix est fait de créer son adaptation cinématographique en images de synthèse. L'effet de profondeur qu'induit la 3D est jugé idéal pour immerger le spectateur dans un monde fantastique : le joyau post-apocalyptique Numéro 9, développé dans les mêmes eaux, effectue le même choix. Cette technique permet également de ne rien sacrifier à la fluidité de l'action, que les marionnettes de Dark Crystal, la stop-motion de L'étrange Noël de Monsieur Jack ou Les Noces funèbres pouvait contraindre.

Reste qu'un tel parti-pris est ambitieux. La technique est relativement jeune à cette échelle (Toy Story n'a qu'une dizaine d'années), à plus forte raison en France : le premier film d'animation en 3D n'y a été réalisé qu'en 2003 avec Kaena la prophétie, issu des studios Shaman et passé inaperçu.

 

Chasseurs de Dragons : îlots flottantsPas mal ce niveau bonus de Super Mario Galaxy

 

Pour Chasseurs de Dragons, quatre studios se partagent le travail d'animation : outre Futurikon Films, Trixter et LuxAnimation, c'est Mac Guff Ligne qui assume l'essentiel de la fabrication. Si la société est reconnue pour son travail sur les nouvelles techniques d'effets visuels et a fourbi ses armes en contribuant à plusieurs longs-métrages en prises de vue réelles (de Les Visiteurs 2 à Blueberry), son seul film d'animation à date est Azur et Asmar : en dépit de son aspect 2D, la pépite de Michel Ocelot a bel et bien été réalisée en images de synthèse.

La société de production Futurikon n'a évidemment pas la capacité d'investissement de ses principaux concurrents américains. Plutôt habituée aux séries télévisées, elle n'a porté qu'un long-métrage jusque-là, Le Vilain Petit Canard et moi, sorti en 2007. Elle ne se distinguera qu'ultérieurement en transposant au cinéma son populaire Minuscule, dont la première adaptation récoltera un César du Meilleur Film d'Animation en 2015.

Avec son budget de 12 millions d'euros, Chasseurs de Dragons est donc loin de rivaliser avec les 180 millions de Wall-E, les 130 de Kung Fu Panda ou les 150 de Volt, Star malgré lui. Ça se ressent un peu à l'écran, avec une facture technique plus modeste, certaines textures simplistes et des modèles de personnage très rudimentaires.

 

Chasseurs de Dragons : DragonOui, ceci est un dragon

 

Gravitas

Dans de telles conditions, on pouvait redouter un crash artistique. Mais Chasseurs de Dragons échappe de beaucoup à la catastrophe, grâce à ses choix judicieux. Ainsi, le parti-pris cartoonesque des personnages camoufle leur simplicité. Jamais déshonorant dans son rendu, le film ne se défile pas au moment d'assumer son titre et ses ambitions de fantasy en proposant plusieurs espèces de dragons originales, qu'ils soient électriques, gigantesques ou composés d'une myriade de créatures volantes.

Surtout, il transcende ses limites techniques par une direction artistique enchanteresse, et se singularise en déployant un univers d'une puissante poésie. Ses îlots flottants et sa gravité qui n'a (littéralement) aucun sens se révèlent aussi propices à la contemplation mélancolique qu'à l'action. Une exposition accompagnera d'ailleurs la sortie du film à la galerie Arludik, afin de mettre en valeur le superbe travail préparatoire (dessins, story-board, peintures numériques en grand format) effectué par les artistes.

 

Chasseurs de Dragons : îlots flottantsJuste la fin du monde

 

L'action est tout entière concentrée aux confins du monde, et ne compte en guise de rôles secondaires qu'une poignée de paysans et un seigneur aveugle cloîtré avec son serviteur. Le peu de personnages apparaissant à l'écran, corollaire probable de ses moyens limités, participe in fine de son ambiance apocalyptique, qu'un chevalier réduit en cendre ou un autre frappé de folie renforce considérablement.

À tout moment, un pan de décor peut se disloquer dans le cadre : la destruction du monde n'est pas imminente, elle est déjà à l’œuvre et instille une mélancolie teintée d'angoisse plus franche que dans dans la plupart des productions similaires. La réalisation, tour à tour alerte et planante, et les compositions de Klaus Baldet couronnent superbement ce ballet de particules pulvérulentes. Point d'orgue du film, la dérive aussi littérale que métaphorique de Gwizdo, sublimée par l'atmosphérique Lotus de Jalan Jalan, reste en mémoire.

 

Chasseurs de Dragons : photoPlus chevalier Gollum que chevalier gothique

 

Pour appâter le chaland, le film fait le choix de faire interpréter ses héros par des voix plus identifiées que celles de la série animée. Outre Amanda Lear (curieusement castée dans le rôle du serviteur) et Philippe Nahon, Vincent Lindon prête son phrasé stoïque au sensible Lian-Chu, que Forest Whitaker se chargera d'assurer en anglais. Il retrouve son partenaire de Paparazzi, Patrick Timsit, rompu au doublage (Hercule, Atlantide, l'empire perdu, Azur et Asmar...) et très à son aise dans la peau du comparse aussi couard qu'attachant.

Soucieux de s'adresser au plus grand nombre, Chasseurs de Dragons déploie un scénario linéaire, articulé autour d'un enjeu limpide : aller détruire le Bouffe-Monde en surmontant quelques obstacles sur la route. Il en tire une portée universelle, une simplicité dans la plus noble acception du terme qui le place du côté du conte. Certes, ni son comic relief animalier, ni son alliage de gros costaud et de petit teigneux et leur posture d'outsiders ne révolutionnent la formule, mais leur écriture laisse poindre une tendresse perceptible.

 

Chasseurs de Dragons : photoPatrick Team-sit down and don't help

 

Afin de ne pas écarter les adultes, cette pureté se double d'un regard plus distancié, à la lisière du pastiche. L'héroïsme de Lian-Chu et Gwizdo tient avant tout à la crédulité, ou plus exactement à la volonté obstinée d'y croire de Zoé, la jeune fille combative qui les « recrute » : le premier est obsédé par le tricot et le rêve d'une vie de paisible fermier, quand la lâcheté du second dépasse le simple gimmick comique pour confiner à la faute morale.

Malheureusement, cet alliage d'audace technologique, d'engagement artistique et d'épure narrative ne lui permettra pas d'empocher davantage qu'une douzaine de millions d'euros au box-office mondial ni de résister dans l'inconscient collectif à l'irruption de son concurrent américain deux ans plus tard.

S'il est un peu tombé dans l'oubli, le film a contribué à aguerrir les équipes de Mac Guff Ligne puisque la société s'est retrouvée dans la foulée à travailler sur Moi, Moche et Méchant (oui, les Minions, c'est un peu leur faute). Mais si aujourd'hui l'animation made in France se risque (parfois) à des propositions audacieuses (la pépite J'ai perdu mon corps de Xilam) ou ose se confronter à la 3D (les excellents Astérix de Louis Clichy et Alexandre Astier), elle le doit en partie à ses pionniers Chasseurs de Dragons.

La suite est réservée à nos abonnés. Déjà abonné ?

Lisez la suite pour 1€ et soutenez Ecran Large

(1€ pendant 1 mois, puis à partir de 3,75€/mois)

Abonnement Ecran Large
Rédacteurs :
Tout savoir sur Chasseurs de Dragons
Vous aimerez aussi
Commentaires
2 Commentaires
Le plus récent
Le plus ancien Le plus populaire
Commentaires en ligne
Afficher tous les commentaires
Carlito B.

Un excellent dessin animé avec des dialogues et des acteurs au top !

Zedd

Ah mais c’était français !! Je l’avais trop aimé quand j’étais petit, j’ai toujours pensé que c’était un film d’animation étranger