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Cruising : le polar-porno gay renié par Al Pacino

Par Axelle Vacher
8 janvier 2023
MAJ : 24 mai 2024
Cruising : La Chasse : photo, Al Pacino

Après French Connection et L'Exorciste, William Friedkin se lance dans la réalisation de Cruising (ou La Chasse, en français), un polar gay porté par Al Pacino, hué à sa sortie en 1980.

Considéré comme l'une des pierres angulaires du Nouvel Hollywood entre les années 70 et 80, William Friedkin accède initialement à la renommée grâce à son adaptation du livre écrit par Robin Moore, French Connection. Après avoir remporté quelque cinq Oscars – dont celui du meilleur réalisateur – ce fils d'immigrants juifs ukrainiens continue de révolutionner le cinéma, et propose en 1973 le non moins culte Exorciste. Prétendant à 10 statuettes et lauréat de deux d'entre elles, le film jouira surtout des aléas tragiques survenus lors de son tournage pour nourrir sa propre légende.

À la fin des années 70 toutefois, l'image de Friedkin n'est plus au beau fixe. L'échec commercial de sa revisite du Salaire de la peur de Clouzot a lourdement plombé sa carrière. Désireux de renouer avec les lauriers de French Connection, le cinéaste souhaite se replonger dans une fiction policière, et décide pour cela d'adapter un roman de George Walker paru en 1970. Pour incarner son personnage principal, Friedkin choisit initialement l'acteur Richard Gere. Néanmoins, Al Pacino, qui a découvert le script entre temps, demande à jouer le personnage, ce que la production approuve vivement. Rapidement toutefois, l'un et l'autre déchantent, et le tournage se tourne en véritable enfer.

 

Cruising : La Chasse : photo, Al PacinoLa performance la plus étrange de la carrière de Pacino

 

Insertion progressive dans les annales

Friand d'intrigues provocatrices, Friedkin mêle à l'histoire de Walker une série d'homicides réellement perpétrés à l'encontre de la communauté homosexuelle new-yorkaise de l'époque. Six victimes ont ainsi été retrouvées mutilées, démembrées, les diverses parties du corps emballées dans des sacs plastiques et jetées dans l’Hudson River entre les années 1962 et 1979. Dans une approche quasi documentaire, le cinéaste implante avec un plaisir non dissimulé son dispositif au sein des leather bar, les "bars cuirs" de la ville, et y filme son personnage évoluer à tâtons dans ce milieu qui lui est alors inconnu.

Mais les ambitions honorables de Friedkin et la présence de la star du Parrain ne suffisent pas à assurer le succès du film, lequel accuse un tôlé critique retentissant à sa sortie. Considéré comme une farce pour les uns et un nanar inutilement provocant pour les autres, Cruising s'est surtout attiré les foudres d'accusations homophobes.

 

Cruising : La Chasse : photo, Al PacinoLe relou moyen en soirée

 

Si le passage du temps n'a pas toujours été clément avec le cinéma, il profitera néanmoins au film de Friedkin. Sa démarche authentique et le traitement de la communauté cuir homosexuelle, principal motif d'attaque dont le film a souffert à sa sortie, sont justement devenus les chevaux de bataille de ses défenseurs les plus aguerris. De l'aveu du cinéaste lui-même, il cherchait uniquement à diriger une intrigue policière, et non à réduire l'homosexualité à des conduites débridées et sadomasochistes. Le milieu dépeint dans le film n'est jamais que cela : un milieu, une toile de fond sur laquelle se déroule un récit aux retors méconnus des spectateurs de l'époque.

Avec le recul, Cruising peut également être revu aujourd'hui comme un récit presque précurseur ; la figuration sans détour d'un mal invisible sévissant au sein de groupes répudiés par la société fait aujourd'hui tristement écho à l'épidémie du Sida qui a ravagé le monde LGBTQ+. Ainsi nombreux sont les personnages en arrière-plan de l'action dont les acteurs ont été décimés par l'épidémie dans les années 80.

 

Cruising : La Chasse : photo, Al Pacino"C'est lequel pour demander une augmentation de salaire ?"

 

Ce postulat à l'esprit, certains cinéphiles se sont ainsi attachés à considérer Cruising comme l'une des oeuvres majeures de Friedkin et d'en répandre la bonne parole. Quentin Tarantino par exemple, en est un amateur notoire, et n'a pas hésité à clamer haut et fort son amour du film dans le documentaire de Francesco Zippel, Friedkin Uncut.

Autre adepte et pas des moindres, l'acteur James Franco s'est quant à lui plu à fantasmer en 2013 les légendaires quarante minutes de contenu pornographique prétendument coupées au montage dans son propre docu-fiction Interior. Leather Bar.Cruising a ainsi fait l'objet d'une véritable réhabilitation publique, et a notamment profité d'une projection spéciale à la 60e édition du Festival de Cannes en 2007, ainsi, plus récemment, d'une réédition Blu-ray à l'image certes douteuse.

 

Cruising : La Chasse : photo, Don ScardinoEffusion de fluides

 

Chapeau melon et string de cuir

Inspiré par le cinéma de Costa-Gavras, William Friedkin retire de ses études une esthétique néo-réaliste, à laquelle se greffe une recherche perpétuelle de captation du réel. Il abhorre les effets stylistiques ostensibles ou encore les répétitions, qu'il ignore au profit d’échanges et d'expérimentations en plateau avec ses acteurs. Le cinéaste choisit alors d'investir pour son film le Mineshaft et le Eagle’s Nest, des clubs privés tenus par des familles mafieuses dont il a connaissance. Dans un effort de rendre l’atmosphère la plus authentique possible, Friedkin conclut avec ceux-ci un accord afin de filmer les bars en situation, incluant de fait les employés et les habitués à son récit.

Si ces hommes perçoivent des cachets au terme du tournage pour leur participation, ce ne sont nullement des figurants. Ils conscience d’être filmés, mais ces extras ne jouent pas des personnages, et continuent d’exister librement en arrière-plan de l’action. Ils ne portent pas de costumes, n’agissent ou ne se déplacent pas selon des instructions données au préalable, pas plus qu'ils ne cessent leurs activités à la fin d’une prise pour la reprendre au moment où la caméra tourne de nouveau. Ce qui, au vu de l'endroit, donne bien entendu lieu à quelques passages sulfureux. Interrogé sur les scènes de sexes non simulées figurées dans le film, le cinéaste justifie au Venice Magazine en 1977 : « Ils faisaient leurs trucs, et moi je me contentais de filmer ».

 

Cruising : La Chasse : photo, Al PacinoAmbiance

 

La recherche d'authenticité du cinéaste se retrouve également dans son traitement des acteurs. Si Friedkin ne les martyrise pas à proprement parler, il aime maintenir un certain climat de tension en plateau ; il a par exemple coutume, depuis le tournage de L’Exorciste, de garder un revolver sur lui, et de tirer un coup de feu (à blanc, bien entendu) en amont de ses prises pour mieux jouer avec les nerfs de ses interprètes. Il n’hésite pas non plus à les confronter, parfois violemment, à leurs choix artistiques, privilégier de temps à autre le conflit, ou encore s'amuser à rapprocher sa caméra au plus près des corps des acteurs dans le but d’inciter chez eux une certaine fébrilité. 

Friedkin s’inscrit donc dans un désir d'empreinte, et brouille sciemment la frontière entre fiction et réalité. Le but est de susciter une réaction viscérale chez le spectateur, de lui faire oublier le dispositif cinématographique à l'origine du film et le pousser à s'interroger sur la véracité des images qu'il consomme au quotidien. Le cinéaste poussera même le vice jusqu'à remanier son scénario en post-production afin d'obscurcir un peu plus son récit pour mieux désorienter son audience.

 

Cruising : La Chasse : photo, Henry Judd BakerIl y a une anecdote savoureuse sur ce personnage, mais c'est à vous de la découvrir

 

Bien que la polémique autour du film le desservira à sa sortie en 1980, les mouvements militants organisés afin d'enrayer le tournage plaisent toutefois beaucoup à Friedkin. Incitée par les colonnes du journaliste Arthur Bell à s'insurger contre le film pour son caractère réducteur et oppressif, la communauté LGBTQ+ multiplie ainsi les manifestations. 

Les protestants bloquent les rues, brandissent des miroirs pour réfléchir la lumière du soleil et désamorcer le travail du chef opérateur, clament à tue-tête des chants divers afin de ruiner le son des prises (un large travail de postsynchronisation sera ainsi requis pour sauver les prises). Si rien de tout cela n'apparait de façon tangible au spectateur lors du visionnage, ces éléments modulent toutefois largement la production du film, laissant sur le produit fini un dépôt de réalité apprécié du cinéaste. 

 

Cruising : La Chasse : photoJeu : prendre un shot à chaque paire de fesses

 

Role play gone wrong

Al Pacino est un adepte avéré de la méthode de Stanislavsky ; à travers une approche aussi physique que psychologique, l’acteur recherche une tension entre fiction et réalité en puisant dans sa propre émotivité pour créer celle de son personnage. Sans chercher à entrer dans une transe, il s'agit de créer le personnage en s'en appropriant les affects. C'est pourtant l'inverse qui se produit lors de la production du film Cruising, le malaise manifeste de Pacino transparaissant davantage à l'écran que celui de son personnage.

Il s'avérera en effet qu’Al Pacino est extrêmement inconfortable pendant le tournage. Comme expliqué précédemment, William Friedkin n’a pas souhaité reconstituer une réalité afin d’y faire évoluer une fiction, il s’est saisi de son dispositif cinématographique, l’a implanté en situation réelle, et a exigé de son acteur qu’il s’adapte à son environnement. « Tout ce qu’il se produit pendant les scènes de bar est réel ; je me suis contenté d’y placer Pacino. Il ne connaissait pas ce milieu et ne l’avait par ailleurs jamais fréquenté, et ça l’a pétrifié. S’il y a une note qui s’apparente à de la peur dans sa performance, alors cette peur était là pour de vrai » révèle le réalisateur dans le même entretien à Venice Magazine.

 

Cruising : La Chasse : photo, Al PacinoQuand tu réalises dans quoi tu t'es mis

 

Al Pacino n'est pas de ses acteurs à prétendre à un dédoublement de personnalité lorsqu'il incarne un rôle (est-ce un tacle à l'encontre de Jared Leto ? Assurément). Il est important pour lui de rester maître de sa compréhension du réel et du fictif afin de garder une certaine forme de recul sur les évènements auxquels il donne corps. Dans le cas de Crusing néanmoins, toute notion de distance par rapport au personnage a disparu tandis que l'acteur succombe à son inconfort. 

Ce dernier était pourtant initialement très emballé par le scénario, dans lequel il retrouvait plusieurs similitudes avec son personnage Frank Serpico dans le film éponyme de Sydney Lumet. L'exaltation initiale de l'acteur tourne cependant rapidement au vinaigre ; dès les premiers jours de tournage, de nombreux différends artistiques explosent entre le cinéaste et lui. Dépassé par les méthodes peu orthodoxes de son employeur, Pacino oublie régulièrement son texte et multiplie les improvisations, tant et si bien que Friedkin le comparera à Marlon Brando sur le tournage d’Apocalypse Now. Si le cinéaste apprécie l'authenticité, le comédien lui paraît alors bien trop en roue libre et menace selon lui le bon déroulement du projet.

 

Cruising : La Chasse : photo, Al Pacino"J'ai pas signé pour ça moi ok"

 

À l'issue du tournage, Friedkin et Pacino se quittent en mauvais termes ; le cinéaste le considère comme une erreur de casting monumentale tandis que l’acteur renie tout simplement le film. Il refusera même de mentionner quoi que ce soit en entretien, secoué par les évènements et la controverse qui ne tardent pas à s'emballer en amont de la sortie de Cruising.

Fatalement, le visionnage du produit fini, lequel n'a plus grand-chose à voir avec le scénario d'origine, n'arrangera nullement l'amertume ressentie par Pacino, qui ne cherchera pas à dissimuler sa colère à Friedkin. Et bien qu'avec le temps ce dernier révisera son jugement avec douceur, admettant lors d'un entretien accordé à Transfuge en 2014 qu'« avec le recul des années, je trouve que Pacino n’est pas si mal dans le film », l'acteur refusera de revenir sur le sujet, et aurait même demandé à effacer le film de sa filmographie. 

 

Cruising : La Chasse : photoTrauma

 

Initialement considéré comme un étron homophobe, Cruising a depuis su regagner en popularité auprès des spectateurs, lesquels y ont découvert, avec le temps, une métaphore sociale et systémique où le milieu gay est dépeint comme une toile de fond plutôt qu’un sujet en soi. Les précisions de Friedkin au regard du récit et de son envers ont également joué en faveur du film sur la durée, et participé à renouveler le genre dont il bouleverse les codes.

Et s'il va sans dire que Cruising est loin d'être un chef-d'oeuvre (ce que confirmera probablement Pacino qui, après tout, a toujours le film en travers de la gorge), il s'agit de se rappeler que son contenu subversif, dans le fond comme dans la forme, a participé à retranscrire le quotidien de marginaux à une époque en pleine mutation.

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9 Commentaires
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Pat Rick

Un excellent film de Friedkin.

alulu

De Montanus à Montana, il est très fort ce Pacino 🙂

Boddicker

Même daté et un poil inégal ça reste un film fascinant et marquant parmi les meilleurs Friedkin.
Le salaire de la peur n’est pas un revisite du film de Clouzot mais une adaptation du roman de Georges Arnaud… Comme le film de Clouzot 🙂
Cheers.

warriors

Du trés grand Friedkin

galetas

FRIEDKIN raconte dans ses mémoires qu’il a modifié au cours du montage ses intentions au sujet de l’identité du/des assassin(s) et PACINO ,qui a basé tout son travail d’interprétation dans une autre direction à l’origine, s’est effectivement senti trahi. Ca n’empêche qu’il boude le film depuis malgré ses énormes qualités.

Ray Peterson

Pas le meilleur Friedkin mais effectivement la fin ambiguë mérite le visionnage de ce film qui a pris cher pour son sujet alors que bon….
Karen Allen est formidable et Joe Spinell trimballe sa belle carcasse.
E

Kyle Reese

Découvert très tardivement, il y a 5 ans, car l’ambiance cuir moustache très peu pour moi … Mais comme c’est Friedkin fallait bien que j’y fasse un tour et puis il y a le très grand Al.
Donc petit tour dans ce macho-man land et finalement pas mal du tout avec cette ambiance faite de mâles en rut aux muscles saillant, à la peau luisante et aux regards de braises (baises?) avec un Pacino complètement perdu sûrement autant sur le tournage qu’à l’écran. Il y est très touchant. Le film est assez sulfureux et semble correspondre pas mal à l’idée que l’on se fait de l’ambiance de ces boites gay « cuir » (en version soft) avec ses back rooms bien sombres remplis d’effluves et de moiteurs masculines. Je n’ai pas été vérifié, le film m’aura suffit. ^^

Pacino ne devrait pas renier le film. Il est excellent dedans.

Sanchez

Excellent souvenir et une fin magnifique

Flash

Cuir, cuir moustache !
Il faudrait que je le revois à l’occasion.
Je me souviens même plus du dénouement.
Par contre je me souviens bien de Power Boothe expliquant à un Pacino largué, la signification de la couleur des foulards que les gays cuirs portaient à leurs jeans.
A revoir, mais ça a sans doute pris un coup de vieux.