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Rendez-vous : oubliez (un peu) La vie est belle avec ce chef-d’œuvre de Lubitsch

Par arnold-petit
20 décembre 2022
MAJ : 24 mai 2024
Rendez-vous : photo

Plutôt que de regarder La vie est belle encore une fois, entrez dans la boutique de Matuschek & Cie et découvrez un autre miracle de Noël avec James Stewart : Rendez-vous d'Ernst Lubitsch.

Lorsqu'il s'agit de trouver un classique de Noël en noir et blanc réalisé pendant l'âge d'or du cinéma américain, un film drôle et mélancolique, dans lequel James Stewart apparaît comme un brave type, La vie est belle est généralement cité en premier, et le film de Frank Capra sorti en 1946 est incontestablement une merveille.

Mais plus tôt dans la décennie, James Stewart avait déjà joué dans un autre film qui se déroule pendant les fêtes de fin d'année et qui est tout aussi touchant et réconfortant que celui de Capra (si ce n'est meilleur) : Rendez-vous d'Ernst Lubitsch (The Shop Around The Corner dans sa version originale), un chef-d'oeuvre de comédie romantique sorti en 1940 qui ne cesse de faire rire, de surprendre et d'émouvoir à chaque fois.

 

Rendez-vous : photoJoyeux Noël !

 

Dans l'Arrière-boutique

"Pour la comédie humaine, je n’ai rien produit d’aussi bon. Je n’ai jamais fait non plus un film dans lequel l’atmosphère et les personnages étaient plus réels que dans celui-ci" a déclaré Ernst Lubitsch à propos de Rendez-vous. Pourtant, s'il est effectivement vu aujourd'hui comme une de ses plus belles réalisations et une oeuvre fondatrice dans l'histoire de la comédie romantique américaine, ce film que le cinéaste allemand considérait comme son préféré est plutôt atypique dans sa filmographie..

Le scénario de Samson Raphaelson (qui a travaillé avec Lubitsch sur Ange ou Haute Pègre) est adapté de la pièce de théâtre Parfumerie de l’auteur américano-hongrois Miklos Laszlo et raconte une histoire d'amour entre deux personnes que tout oppose : deux employés d'une maroquinerie qui se détestent, Alfred Kralik (James Stewart) et Klara Novak (Margaret Sullavan), mais qui entretiennent une relation épistolaire sans le savoir. Alors quand Alfred découvre que l'inconnue qu'il aime est sa collègue, il met tout en oeuvre pour se rapprocher d'elle.

 

Rendez-vous : photoDe l'amour à la haine, il n'y a qu'un pas

 

Alors que les films de Lubitsch décrivent généralement la grande bourgeoisie, l'aristocratie et ceux qui vivent dans le luxe et l'insouciance, le réalisateur s'intéresse cette fois à de petites gens, des bourgeois minables et des personnes issues de la classe moyenne, loin des monarques du Prince étudiant et de l'univers traditionnel de ses autres films. Mais le monde de la maroquinerie Matuschek et Cie de Budapest dans lequel il entraîne le spectateur est tout aussi fascinant que les palais et les casinos.

Après avoir quitté l'Europe pour s'installer à Hollywood à la disparition du muet à la fin des années 20, Ernst Lubitsch s'est rapidement affirmé comme un maître de la technique et un cinéaste réputé pour son détachement, sa retenue et son regard aussi sophistiqué que sarcastique. Ses admirateurs ont baptisé ce talent particulier la "Lubitsch Touch", c'est-à-dire une façon de traiter la séduction, le désir et les rapports les plus subtils entre les hommes et les femmes avec un raffinement, une ironie dissimulée et un art du dialogue et du récit (et donc de la mise en scène) lui permettant de bousculer et de renverser les attentes du public en même temps que les moeurs rétrogrades de la comédie américaine.

 

Rendez-vous : photoCultiver l'art de la surprise, du secret et du mystère

 

À côté de ses musicals (Parade d'amour, Le Lieutenant souriant, Une heure près de toi…) et de ses autres comédies (Sérénade à trois ou encore Ninotchka, qu'il venait d'achever pour la MGM), Rendez-vous apparaît donc comme un film plus "petit" et plus classique que les productions fastueuses qu'il a réalisé à la Paramount dans les années 30.

En octobre 1939, juste avant de commencer le tournage, Lubitsch avait clairement exprimé son ambition dans une interview : "Nous ne pouvons plus désormais tourner des films dans un espace vide. Nous devons montrer des gens qui vivent dans un monde réel. Autrefois les spectateurs n’avaient pas besoin de se demander quelle vie menaient les personnages d’un film, pour peu que les films soient assez distrayants. Maintenant, ils y réfléchissent. Ils voudraient voir des histoires qui aient quelque chose à voir avec leur propre vie."

 

Rendez-vous : photoDans le petit monde de la maroquinerie Matuschek & Cie

 

Je t'aime, moi non plus

Dès la séquence d'ouverture, Lubitsch caractérise tous ses personnages et les présente comme des êtres vrais, simples et crédibles. Avec une finesse et une facilité déconcertantes, la caméra du réalisateur réussit à donner vie à cette boutique et à ses employés en moins de cinq minutes : M. Pirovitch, vendeur et père de famille gentil et lâche, Pepi, jeune coursier truculent, M. Vadas, lèche-bottes et opportuniste, les autres vendeuses, Flora et Ilona, Alfred Kralik, qui impose immédiatement par sa taille et son charisme, et enfin M. Hugo Matuschek, un gérant aussi dur que charmant.

 

Rendez-vous : photo"Tu ferais mieux d'enlever ta main, camarade"

 

À première vue, l'intrigue amoureuse semble être ce qui intéresse le plus Lubitsch et le cinéaste use de plusieurs gags théâtraux (double énonciation, comique de situation, de geste, de verbe ou de répétition) pour inscrire sa comédie dans un registre burlesque, voire loufoque, comme avec cette boîte à cigares musicale qui revient de façon inattendue et récurrente tout au long du film.

En plus du quiproquo épistolier formant le noeud de l'histoire, le scénario multiplie les traits d'humour, les retournements de situation et les malentendus, mais sans lourdeur ou exagération. Une fois que le réalisateur a posé les éléments du récit, Klara Novak entre dans la maroquinerie, et dès son apparition, son désespoir et son audace placent une barrière entre elle et Alfred Kralik, qui constituera le coeur du film.

 

Rendez-vous : photoFace-à-face en équilibre

 

Avec la même virtuosité que dans ses autres films, Lubistch joue alors avec les portes, les escaliers, le décor et les limites du cadre pour rythmer le récit, créer des effets comiques ou trouver une manière originale de présenter une situation connue. De la boutique à la réserve, de la réserve au bureau, du bureau à l'extérieur et ainsi de suite, les changements de pièces symbolisent le changement de rôle et de statut des personnages, et les portes qu'ils ouvrent et qu'ils ferment viennent révéler leurs différentes facettes.

En entrant dans la boutique, Klara devient tour à tour une cliente ordinaire, une femme à la recherche d'un emploi, une cliente privilégiée, puis une employée entreprenante, tandis que, dans le même temps, Alfred passe du vendeur expérimenté à l'employé offusqué quand la jeune femme lui avoue qu'elle ne veut rien acheter avant d'être surpris par M. Matuschek et de finalement faire preuve de compassion avec Klara.

 

Rendez-vous : photoPris sur le fait

 

Alfred Kralik est un héros romantique, doux et maladroit, qui essaie d’aimer et d’être aimé de tous, un homme porté par un idéal que James Stewart incarnait déjà à la perfection dans M. Smith au Sénat. Klara Novak, elle, est une femme forte qui ose s'affirmer dans la vie comme au travail, parfois avec une pointe d'insolence et de méchanceté, mais toujours en rêvant du grand amour avec un sourire adolescent et une sensibilité que Margaret Sullavan réussit parfaitement à retranscrire.

Au fond, avec Rendez-vous, Lubitsch retravaille finement les thèmes du quiproquo, de l'apparence et du faux-semblant propres à son cinéma, mais en y ajoutant un esprit doux-amer qui rend le film encore plus beau et émouvant.

 

Rendez-vous : photoQui aime bien châtie bien

 

Chère amie

À travers la description de ce microcosme, Lubitsch propose une galerie de portraits savoureux et montre des personnages fragiles et profondément attachants, avec des peurs, des idéaux et des désirs simples, mais universels.

Le cinéaste était particulièrement attaché au scénario et avait expliqué son intérêt pour cette histoire dans un autre entretien : "J’ai connu une petite boutique exactement comme celle-ci. Les rapports qui existent entre le patron et ses employés sont, me semble-t-il, à peu près les mêmes dans le monde entier. Tout le monde a peur de perdre son emploi et sait combien les petites misères peuvent affecter son travail. Si le patron a un peu de dyspepsie, il vaut mieux ne pas lui marcher sur les pieds ; mais quand tout va bien pour lui, le personnel au complet reflète sa bonne humeur."

Cette "petite boutique" dont il parle est sans doute celle qu'il a connue plus jeune, quand il était commis dans l'atelier de manteaux pour dames de son père, et plusieurs passages du film portent une nostalgie et une langueur presque autobiographiques qui donnent encore plus de poids et de sincérité au film et à la démarche du réalisateur.

 

Rendez-vous : photoPepi, livreur ambitieux qui est toujours là au bon moment

 

En filigrane, Rendez-vous décrit avec acuité un contexte social pesant, un mal-être sous-jacent, mais sans pour autant verser dans le mélodrame. Par-delà les apparences et les gags burlesques, Lubitsch décrit des personnages préoccupés par la précarité de leur situation, des gens qui vivent la tristesse, la solitude et la crainte de perdre leur emploi ou leur boutique.

Le fait que M. Pirovitch prenne la fuite à chaque fois que M. Matuschek demande "un avis sincère" est un ressort comique fabuleux, mais illustre aussi parfaitement l'inquiétude du vendeur : être mis à la porte est ce qui peut arriver de pire, alors il garde son avis pour lui, par peur d'être licencié. Même Alfred Kralik, employé modèle et intègre depuis près de 9 ans, peut perdre sa place du jour au lendemain et sans raison dans ce monde du travail frappé par la crise économique.

 

Rendez-vous : photoAdieux forcés

 

À partir du moment où Alfred est renvoyé, le film prend un tournant un peu plus dramatique, et avec une tendresse et une empathie inhabituelles, Lubitsch s'attarde alors sur la maladresse, l'amour, la fierté ou la retenue de ses personnages. Tous plus humains les uns que les autres dans leurs qualités comme leurs défauts, les employés de la maroquinerie apparaissent alors comme les membres d'une famille recomposée avec M. Matuschek en tant que figure paternelle bienveillante. Et c'est cet humanisme lucide et honnête qui donne toute sa force au film.

Au bout du compte, Rendez-vous fait l'éloge de la bonté, du sens de la communauté et de tous ces gestes de solidarité et de sincérité, comme s'ils constituaient un remède aux maux de cette société opulente et irresponsable qu'il tournait en dérision et en satire dans ses précédents films.

Une fois que la boutique ferme et que chacun part célébrer le Réveillon de Noël, M. Matuschek attend chacun de ses employés devant la porte de son magasin pour s'assurer qu'ils ne seront pas seuls pour les fêtes, sans dire qu'il espère que l'un d'eux sera libre pour passer la soirée avec lui.

 

Rendez-vous : photoOn va s'aimer

 

Alfred et Klara restent tous les deux dans la boutique, et la dimension sociale laisse alors définitivement place à la sphère intime. Avec ce petit monde qu'il décrit dans une Europe centrale de 1940 déjà frappée par la guerre, la violence et l'occupation nazie, Lubitsch vient nous rappeler qu'il faut se raccrocher aux petites attentions, aux sentiments fragiles et voir plus loin que les apparences et les préjugés.

D'une certaine manière, l'humanisme de Rendez-vous se rapproche de celui qui caractérise l'oeuvre de Frank Capra et le film réalisé Lubitsch annoncerait presque La vie est belle, que ce soit pour son propos, James Stewart ou son histoire qui traite du capitalisme et des inégalités sociales dans un miracle de Noël universel et intemporel. Mais alors que la lumière envahissait la dernière scène de La vie est belle, le film de Lubitsch, à l'inverse, se conclut dans l'obscurité de la petite boutique, où les deux amants peuvent enfin se découvrir et s'unir dans une dernière étreinte.

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