En plus de réunir Peter Jackson, Kate Winslet, Fran Walsh sur un même projet, Créatures célestes est surtout un film crucial dans la carrière du réalisateur.
Alors que deux clans de spectateurs se sont affrontés autour de la série Les Anneaux de Pouvoir, tout le monde (ou du moins les gens recommandables) s’accorde à reconnaître que la trilogie du Seigneur des Anneaux est un chef-d’œuvre qui a révolutionné le cinéma et élevé Peter Jackson au rang de réalisateur iconique de la pop culture. Le cinéaste a en effet marqué des sphères obscures de cinéphiles grâce à l’humour trashouille des Feeble et au gore décomplexé de Bad Taste ou Braindead, mais aussi le grand public via des récits grandioses et épiques. De fait, la majorité de sa filmographie apparaît aujourd’hui comme incontournable.
Alors, comment comprendre que parmi ces œuvres, un film essentiel dans la carrière de Jackson soit toujours largement occulté ? Ce film de 1994 a révélé l’actrice Kate Winslet, a permis de fonder la boite d’effets spéciaux Weta Digital, a renforcé la collaboration du réalisateur avec la scénariste Fran Walsh et lui a apporté à une renommée critique sans laquelle il n'aurait probablement jamais pu réaliser son adaptation de Tolkien. Ce film, c’est Créatures célestes.
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Créatures célestes raconte l’histoire d’amitié passionnée, mais destructrice de deux adolescentes dans les années 50. Il est tiré d’un fait divers ayant eu un certain retentissement en Nouvelle-Zélande, à savoir l’affaire Parker-Hulme, inculpant Juliette Hulme et Pauline Parker pour avoir assassiné la mère de cette dernière, celle-ci s’opposant à leur relation. Cet évènement a été adapté une première fois au cinéma en 1971 avant que Peter Jackson ne s’en empare et relate une version plus sensible et proche de la réalité, tournée sur les lieux de la tragédie.
Le scénario de Créatures célestes est d'ailleurs basé sur le journal intime de Pauline Parker dont la caméra épouse le point de vue, donnant accès à ses pensées, ses émotions, ses ressentis, mais également à son imaginaire via les scènes de jeux et de rêveries.
Ainsi, le public pénètre d'emblée dans la psyché du film via une scène qui introduit et concentre à elle seule les enjeux principaux du long-métrage. Peter Jackson a recouru à un procédé pouvant s’avérer grossier s’il est utilisé sans talent : démarrer par la fin, tout en omettant consciemment certains éléments essentiels. Sous la forme d’un spot publicitaire, il donne à voir le décor, les lieux de vie du récit (l’école de filles, l’université) où tout est d’apparence lisse, idéale et normée. Dans cette perfection survient une cassure, un cri de femme, un brusque changement faisant osciller le quotidien tranquille de cette ville. De jeunes filles apparaissent, elles sont filmées de dos et semblent bouleversées.
La caméra vacille et peine à suivre la course effrénée des jambes ensanglantées. La scène ne dévoile pas encore la cause de cette fuite en avant, préférant faire perdre ses repères au spectateur qui est propulsé dans une position de voyeur. Cette course est entrecoupée de passages imaginaires en noir et blanc illustrant le rêve de Juliette et Pauline de s’enfuir en bateau.
Toujours sous un rythme effréné, le mouvement est cette fois-ci joyeux, synonyme de liberté et contraste totalement avec le réel. Les scènes sur le bateau symbolisent l’amour profond entre les protagonistes et la permission donnée à leur histoire. Elles sont également le déclenchement de la folie meurtrière à l’origine des évènements dramatiques dont le spectateur n’a pas encore conscience.
L’introduction se termine par un retour cruel à la réalité au travers de prises de vues subjectives qui témoignent de la fin de la course. Sont alors dévoilés les visages de Juliette et Pauline, recouverts de sangs et déformés par les cris. Là sont toute l’intelligence et la sensibilité de Peter Jackson. Au travers de ces scènes, il place spontanément le spectateur du point de vue de ses protagonistes et le plonge dans une empathie totale envers elles.
Le quotidien terne des jeunes filles les amène à fantasmer un monde parallèle, un refuge où elles s’inventent reines d’un royaume enchanté. Dans une œuvre qui se veut plutôt terre à terre, Jackson filme ces séquences avec une créativité accomplie et un plaisir non dissimulé, recourant à une mise en scène d’une grande inventivité. La dichotomie entre réalité et imaginaire permet aussi d’aborder la question de la santé mentale. Une sensation de mal-être est palpable, et ce depuis le début de l’œuvre.
Tout dans ces jeunes filles est « trop ». Les réactions sont exacerbées, les émotions et sentiments amplifiés, elles bouillonnent et donnent le tournis à leur entourage. La caméra épouse par moment ce tourbillon émotionnel et parvient à faire tourner la tête du spectateur. Juliette et Pauline vivent aussi des périodes de déprime très intenses pouvant évoquer des troubles dépressifs voir psychotiques. Les personnages commencent à se replier sur eux-mêmes, perdre pied et peiner à garder une véritable accroche avec la réalité. La prestation des actrices est d’ailleurs impressionnante, tendant presque parfois vers le surjeu afin d’accentuer cette sensation de folie douce.
"Elles ont l'air d'être de très bonnes copines"
HISTOIRE DE FEMMES
Créatures célestes est un projet qui se révèle profondément féministe de par la place importante accordée aux femmes devant comme derrière la caméra. Le scénario donne la part belle à ses personnages féminins dans la société particulièrement conservatrice et culpabilisante des années 50. Du duo de copines à Madame Parker, la maman de Pauline, tous les protagonistes principaux sont des femmes.
Elles évoluent dans un monde de femmes, vont dans une école de filles et sont tantôt inspirées, tantôt rebutées par leurs professeures. Et quand les maris, en retrait, sont des freins à la narration, ce sont les mères et leur caractère qui font avancer le récit. Le cinéaste a d'ailleurs donné les premiers rôles aux débutantes Kate Winslet et Mélanie Lynskey (Up in The Air, Don't Look Up), rôles qui vont s’avérer de véritables tremplins pour leurs carrières respectives. Remercions Peter Jackson, car sans lui, il est probable que la Rose de Titanic aurait eu un tout autre visage.
La naissance d'une grande actrice
Peter Jackson filme le féminin fort, impudique et impertinent, celui qui n’hésite pas à faire fi des conventions, mieux, qui tente de les remettre en question et de s’en éloigner quitte à marquer une rupture avec le réel et trouver une échappatoire dans le monde onirique qu’elles ont créé de toute pièce. Là-bas elles ne se rêvent pas demoiselles en détresse, mais jouent les chevaliers et souverains sanguinaires. Elles osent s’attribuer et endosser des rôles puissants, des rôles traditionnellement d’hommes.
Alors que la bienséance de l’époque voudrait qu’elles se cherchent un mari, toute leur attention est focalisée sur leur relation et leurs futures carrières de romancières (qu’embrasera finalement Juliette Hulme sous le pseudonyme d’Anne Perry). Plus que l’amitié, une véritable sororité indéfectible est mise au premier plan.
Malgré les obstacles et les difficultés qu’elles rencontrent (maladie, tentatives d’éloignements, crises familiales) leur soutien ne vacille jamais, elles sont un roc dressé contre le reste du monde. Le film passe haut la main le fameux test de Bechdel, les filles ayant bien mieux à faire que de parler des hommes, ce qui est souvent rare dans les œuvres mettant en scène des adolescentes, il est donc important de le souligner.
Après la pilule rouge et la pilule bleue
UN HOMME SOUS INFLUENCE
Juliette ne fréquente aucun garçon, mais Pauline a, quant à elle, un flirt avec un étudiant logeant chez ses parents. Montrée comme anecdotique, cette amourette avec cet ado transparent ne passionne évidemment pas Pauline, dont les pensées sont consacrées à Juliette. Sous couvert d’amitié, Créatures célestes met plutôt en scène une relation amoureuse associée à la découverte du désir et de la sexualité – ou de l’homosexualité – qui doit être restreinte et punie, qu’elle soit tournée vers un homme ou vers une femme.
La première partie du film va effleurer cette idée du désir partagée par les jeunes filles (certains regards ne trompent pas) quand la seconde l’embrase de manière assumée, allant jusqu’à une scène de sexe explicite, mais ne cédant pas pour autant au voyeurisme facile. Un travers certainement évité grâce au regard féminin plein de justesse et de sensibilité de la scénariste Fran Walsh, également à l'origine du film.
"Elles ont VRAIMENT l'air d'être de très bonnes copines"
Fran Walsh a par ailleurs marqué à tout jamais la carrière de Peter Jackson, qu'elle suit en tant que scénariste attitrée et compagne. Passionnée par le fait divers, elle a proposé d’en développer une adaptation et s’est occupée de l’écriture de la majeure partie du scénario. Véritable pierre angulaire du projet, elle permet d’amener une touche de sensibilité nécessaire au traitement du sujet.
Elle fut d’ailleurs nommée à l’Oscar du meilleur scénario original pour Créatures célestes en 1995, bien que celui-ci fut obtenu par Roger Avary et Tarantino pour le culte Pulp Fiction. Depuis 1989 avec Les Feebles, la collaboration entre Fran Walsh et Jackson n’a jamais cessé, pilier de la filmographie du cinéaste.
Femme aux multiples talents et casquettes, elle officie aussi bien au niveau de la musique en tant que compositrice et parolière qu’à l’écriture et la production. Fran Walsh a accompagné son mari jusqu’en Terre du Milieu, travaillant de longs mois sur les différentes réécritures de l’adaptation de Tolkien, jusqu’aux paroles des chansons originales. Et pour l’anecdote, c’est même sa voix que Jackson a utilisée pour créer le cri perçant des Nazguls.
D’ailleurs, Le Seigneur des Anneaux a définitivement prouvé que Peter Jackson sait s’entourer de femmes talentueuses. Philippa Boyens, scénariste et fan hardcore de la première heure de l’univers de Tolkien, a rejoint le couple et à eux trois, ils ont écrit ce qui est sans doute la saga cinématographique la plus importante des années 2000.
Yes - Peter Jackson and Fran Walsh. pic.twitter.com/WN1zSKxhC5
— Johnny Andrews (@mrjohnnyandrews) April 26, 2021
POSTÉRITÉ
Créatures Céleste semble vraiment à part dans la carrière de son réalisateur, lui qui est plus habitué aux bisseries décalées et aux épopées épiques. Ici, point de rats zombies tueurs, de marionnettes libidineuses ou de singes géants, mais une histoire à taille humaine et ancrée dans la réalité. L’humour assumé dans une bonne partie de sa filmographie est cette fois plus en retrait, le ton étant plus dramatique et cruel. Peter Jackson oblige, le film est toutefois teinté d’onirisme et de poésie, ce qu’on a ensuite retrouvé dans son émouvant Lovely Bones (qui possède pas mal de points communs avec notre film : fait divers, meurtre, ancrage dans une certaine réalité, recours à l’imaginaire, importance du féminin).
Ce film a surtout marqué un tournant majeur dans la carrière de Peter Jackson. Le succès critique du long métrage ainsi que les diverses récompenses prestigieuses obtenues (Lion d’Argent au Festival de Venise, Grand Prix au Festival de Gérardmer, mais surtout une nomination à l’Oscar du Meilleur scénario) ont propulsé Jackson au rang des réalisateurs qui comptent et lui ont ouvert les portes d’Hollywood. Le ton dramatique du film a prouvé aux studios qu’il possède les épaules pour réaliser des projets sérieux et de plus grande ampleur.
C’est grâce à cela qu’il a pu financer et lancer son film suivant, Fantômes contre Fantômes, une grosse production chapeautée entre autres par Robert Zemeckis. Malgré de gros moyens mis en place ainsi qu’un casting alléchant (Michael J Fox pour ne citer que lui), Fantômes contre Fantômes s’est avéré être un échec au box-office. Heureusement la renommée de son film précédent suffisait à ne pas entraver la confiance des producteurs et a permis à Jackson de mettre en projet Le Seigneur des Anneaux auprès de Miramax Film. Miramax finit par le lâcher et c’est finalement New Line Cinéma qui a porté la trilogie jusqu'à nos écrans.
Afin de concevoir les effets visuels de Créatures célestes, Peter Jackson a fondé en 1993 le studio d’effets spéciaux Weta Digital, studio qui fut à l’œuvre sur des projets d’envergure comme Le Seigneur des Anneaux et Le Hobbit, mais aussi La Planète des singes et Avatar. À la pointe de la technologie et développant des techniques innovantes, voire révolutionnaires en termes d’images de synthèses, Weta Digital a impacté considérablement l’industrie cinématographique et reste encore aujourd’hui une des boites les plus importantes du secteur.
Malgré son ampleur créative et technologique, Créatures célestes est aujourd’hui écrasé sous le poids des superproductions iconiques de son réalisateur. D’apparence anodine, on lui confère injustement une place mineure dans sa filmographie et le grand public semble l’avoir occulté. Peut-être que les préoccupations féministes déstabilisent, peut être que le ton dénote ou que les partis pris esthétiques sont trop osés. Soit, mais son influence sur le cinéma et son industrie est telle qu’il est important de ne pas le laisser tomber dans l’oubli.
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Film sublime, sans aucun doute pour moi le meilleur film d’un Peter Jackson et d’une Fran Walsh alors en état de grâce . Je me souviens qu’il y a quelques années, un site très complet qui s’appelait « Heavenly Creatures rocked my world » était dédié au film et à l’histoire dont il s’inspirait. Malheureusement il a aujourd’hui disparu de la toile.
Je me souviens également que, Juliet Hulme a été identifiée depuis la sortie du film. Elle a changé d’identité après sa sortie de prison et est devenue la romancière à succés Anne Perry, Elle s’est d’ailleurs exprimée au sujet de cette triste affaire. Vous en parlez peut-être dans l’article mais n’étant pas abonné, je n’ai pas pu le lire.
Pas oublié non plus, mais ça n’est pas bien grave. Il est tjrs bon de découvrir ce bijou.
Un sujet fort intéressant malheureusement plombé par d’innombrables fautes de syntaxe et une qualité d’analyse particulièrement sommaire !
Il faut aller plus loin !
Bravo pour ce premier article et cette belle plume ! Cela donne envie de découvrir cette oeuvre !