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Invasion Los Angeles : le délire de John Carpenter qui a tout appris à Black Mirror

Par Clément Costa
3 novembre 2022
MAJ : 24 mai 2024
Invasion Los Angeles : photo

Le maître de l’horreur John Carpenter s’essayait à la satire avec Invasion Los Angeles. Un triomphe total mêlant critique sociale et plaisir régressif.

On connaît tous John Carpenter pour ses classiques horrifiques. Mais le cinéaste s’est essayé à bien d’autres genres, souvent avec une réussite artistique indéniable. En 1988, alors qu’il sort tout juste de la pépite sous-estimée Prince des Ténèbres, Big John s’essaie à la science-fiction satirique avec Invasion Los Angeles.

Le résultat sera un film absolument génial. D’une part un long-métrage en colère, qui ne cache à aucun moment ses métaphores (pas si) bêtes et méchantes. De l’autre une série B d’action qui prend le temps de divertir son spectateur avec une efficacité redoutable. Un film culte qui mérite largement la (re)découverte.

 

Invasion Los Angeles : photo Invasion Los angelesÇa vaut vraiment le coup d'œil ?

 

MALADIE MODERNE

Tout fan de John Carpenter l’aura forcément déjà lu : le cinéaste a toujours affirmé que Invasion Los Angeles est un documentaire et non pas une fiction. Pas question pour le film de jouer au petit malin avec des messages subtils. La métaphore est évidente en s’attaquant tout d’abord à la politique capitaliste et élitiste de Reagan. Difficile de passer à côté quand le film nous montre littéralement un monde dans lequel des extraterrestres maléfiques sont infiltrés dans toutes les strates du pouvoir en place avec pour but d’assujettir les plus pauvres.

La question de la pauvreté est d’ailleurs au centre du récit. Dès les premières séquences, le cinéaste s’attache à filmer les quartiers défavorisés de son Los Angeles dystopique comme des bidonvilles. L’image oppose de façon verticale cette humanité qui vit au milieu des ordures aux grandes villas luxueuses qui surplombent la vallée. Un contraste social par la représentation spatiale qui pourrait bien être une des inspirations du Parasite de Bong Joon-ho.

 

Invasion Los Angeles : photoUne verticalité écrasante

 

Invasion Los Angeles s’attaque également à la publicité, là encore de la façon la plus directe possible. John Carpenter a confié qu’il regardait beaucoup la télévision lorsqu’il préparait le scénario de son film. Il était alors sidéré par l’obsession télévisuelle consistant à toujours vouloir vendre un produit aux spectateurs passifs. C’est ce pouvoir magnétique des images commerciales qu’il interroge. L’utilisation cynique d’une vie idyllique fantasmée, la capitalisation sur un rêve américain en toc.

On a parfois employé le terme "film prophétique" pour décrire Invasion Los Angeles. Et il faut bien avouer que ses thèmes occupent encore largement le débat social de nos jours. Du consumérisme à l’exploitation des classes ouvrières, en passant par la précarité et la corruption politique. Difficile de ne pas y voir un reflet anticipé de notre époque.

 

Invasion Los Angeles : photoChoqué déçu

 

D’autant qu’on quitte le long-métrage avec un sentiment désagréable d’inachevé. Le faux happy-end nous montre une humanité enfin capable d’identifier les envahisseurs. Mais tout cela s’est négocié par le sacrifice de notre héros. Pire encore, à aucun moment le récit ne nous laisse entrevoir ce qui va se passer une fois le choc initial passé.

La véritable horreur de la situation pourrait se situer là, dans une potentielle habituation à ce système contre nature. Comme souvent chez John Carpenter, la fin ouverte et ambiguë nous offre bien plus de problèmes que de solutions. De quoi évoquer le souvenir du final glacial de The Thing.

 

The Thing : Photo Kurt RussellUn final complètement givré

 

BOYS JUST WANT TO HAVE FUN

Invasion Los Angeles aurait pu opter pour une approche moralisatrice et des grands discours alarmistes, comme l'a souvent fait Black Mirror des années plus tard. Mais Carpenter refuse de faire de la science-fiction pseudo-intellectuelle visant à éclairer son spectateur qui vit dans une société. Son projet est avant tout une petite série B d’action et il l’assume complètement.

Le film va ainsi enchaîner les dialogues cultes, à l’image du fameux "bubble gum" qui marquera des générations entières d’amateurs du genre. Malgré un budget limité, le cinéaste n’oublie pas d’être généreux et d’offrir de belles séquences explosives. Au final, il nous livre un spectacle qui s’adresse bien aux classes populaires plutôt que de flirter avec une élite en quête d’une audace propre et lisse qui ne parle à personne.

 

Invasion Los Angeles : photoGod bless America

 

Appliquant la logique de sa démarche de bout en bout, John Carpenter a fait appel au catcheur Roddy Piper pour le rôle principal. C’était l’occasion selon les dires du cinéaste d’aller chercher un jeu brut, moins professionnel. Bien évidemment, l’atout n’est pas négligeable pour les scènes de combat au corps à corps. Mais l’idée était surtout d’aller chercher un vrai visage de combattant, une gueule cassée comme on n’en trouve que très rarement chez les têtes d’affiche à Hollywood.

Dans sa quête d’hommage à la culture populaire, le réalisateur mêle de très nombreuses inspirations pour l’écriture du scénario. C’est notamment l’occasion rêvée pour lui de déclarer une fois de plus sa flamme à l’auteur H. P. Lovecraft. Carpenter a d’ailleurs signé le scénario sous le pseudonyme Frank Hermitage (nom qu'il donnera également au personnage incarné par Keith David), en référence évidente à Henry Hermitage, personnage alter ego de Lovecraft dans sa nouvelle L’Abomination de Dunwich.

Mais outre le clin d’œil malin, toute la thématique principale du film rappelle l’œuvre de l’auteur américain. Après tout, Invasion Los Angeles s’intéresse à des forces imperceptibles d’un autre monde qui complotent contre l’humanité tout entière. Subtilité intéressante cependant, John Carpenter dirige cette paranoïa vers une réflexion politique pertinente plutôt que de flirter dangereusement avec le sous-texte raciste de Lovecraft.

 

Invasion Los Angeles : photoLe danger ne vient pas (totalement) d'ailleurs

 

L’IMAGE EST UNE ARME

Là où de nombreux cinéastes se seraient contentés d’empiler les références pop pour dissimuler la vacuité de l’écriture, John Carpenter voit toujours plus loin. Il questionne notre rapport au cinéma et le rôle du média dans la propagation d’une idéologie. On peut penser par exemple au contraste passionnant qu’il fait entre le monde de propagande en couleurs et celui de la triste réalité, en noir et blanc sous le prisme des lunettes de soleil. Une transition sous forme d’hommage au classique Le Magicien d’Oz de Victor Fleming.

Mais plus qu’un joli hommage, c’est une réflexion possible sur le mensonge éhonté du cinéma haut en couleur de l’époque. En effet, en plein boom du blockbuster reaganien, l’industrie Hollywoodienne affirmait plus que jamais son mépris de la terne réalité. La machine à rêves devenait plus que jamais un instrument de propagande à la gloire du pouvoir dominant.

 

Invasion Los Angeles : photoJe vois la vie en gris

 

Le simple fait d’utiliser les lunettes de soleil comme vecteur de découverte du grand complot a quelque chose de purement cinégénique et métaphorique. C’est par l’objectif de la caméra que le réalisateur et son public peuvent accéder à une forme de vérité. Le héros le fera lui aussi sous un prisme optique. Mais John Carpenter nous rappelle qu’il s’agit avant tout d’un choix personnel.

Notre héros devra choisir de porter ces lunettes de vérité ou pas. Il va même jusqu’à se battre (très) longuement avec son ami Frank pour qu’il les porte à son tour lors d’une séquence devenue culte. Il en est de même pour le cinéma. Le public et les réalisateurs ont le choix d’aller à contresens de l’idéologie dominante ou de s’y plier docilement.

 

Invasion Los Angeles : photoSeuls face au monde

 

Dernier choix fort en symbolisme, le cinéaste a écrit un héros relativement banal. Il n’est pas l’élu du destin et ne survivra même pas à sa lutte acharnée pour la liberté. C’est une revendication claire pour un cinéma politique nouveau. Un cinéma qui ne cherche pas désespérément une figure de leader autoritaire, mais vise à éveiller une révolte collective et populaire. Invasion Los Angeles nous montrait qu’un autre héros américain était possible. Difficile à imaginer dans une époque où des myriades de super-héros déifiés servent à maintenir l’équilibre plutôt qu’à le renverser.

C’est au final ce cocktail incroyable qui fait de cette œuvre un énième film culte signé John Carpenter. L’équilibre lui permettant d’être à la fois une petite série B furieusement efficace, un grand film politique et une réflexion passionnante sur le cinéma. Alors qu’un épuisement créatif semble régner à Hollywood, il est peut-être plus que jamais temps de revoir Invasion Los Angeles pour réfléchir à ce que pourrait devenir le cinéma de demain.

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Commentaires
17 Commentaires
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Le chat machine

Pour moi le trio gagnant de big john c’est They live, New York 1997 et Jack Burton, trois classiques indémodables.

Mx

Haha, carrément, vive les révolutionnaires, c’est eux qui font vraiment avancer le monde!!

zetagundam

Probablement mon Carpenter préféré sûrement dû à mon côté anarchiste des bacs à sable

ZakmacK

Film excellent, effectivement dans son jus des années 80. On peut dire qu’il a vieilli, que la baston est trop longue (c’est vrai) que c’est une série B, mais je prends toujours autant de plaisir à le regarder. Ce qui me fait bien rire aussi c’est que je l’avais découvert sur M6 gamin, et que j’en possède maintenant une édition collector « cahier du cinéma ». Dans le genre grand écart…

Mouais Bof...

Encore n film culte avec un scenario du réalisateur culte par excellence.
Inutile derevenir sur ce scenario de folie , la scene interminable de la baston entre Rody Pipper Et Keith Davis résume ce long metrage bourrin satirique.
Et le doigt d’honneur de Rody à la toute fin. Joussif

Big John the best …

Hasgarn

Avec Prince des ténèbres, They Live est le plus grand cri de colère de Big John.

Prince des ténèbres est sa suite hommage à the Thing, dans la continuité de la thématique de la prolifération du mal. C’est pas anodin qu’il ait choisi de faire ce film après Big Trouble. Je l’interprète comme un rappel de ce qui aurait dû être sa consécration.

They Live est le cri de colère logique. Vous êtes trop formater pour comprendre l’évidence. La, il ne prend plus de gant. Il tape sur les gens.

Ces 2 films sont des bijoux qu’il a réalisé en indépendant et bordel, ils sont le tournant dans sa carrière. Après ça, il fera soit des chefs d’œuvres, soit ses films les plus faibles.

alulu

@M.X.,

Le charisme se trouve ici. https://www.youtube.com/watch?v=lSKz8xndBYQ&t=215s

Dans le docu, il y a un passage. Je crois que ça se passait au Mexique et Rody Piper s’adresse aux spectateurs et annonce qu’il va jouer l’hymne Mexicain à la cornemuse. Et là, les Mexicains la main sur le cœur entendent la cucaracha 🙂

Xcice

C’est une étude sociologique ce film 😉

Ash77

J’adore celui ci. Comme la plupart des films de John Carpenter d’ailleurs…

Mx

Exactement, mon pote, ce que j’adore avec ce film, c’est comment les anti-conformistes luttent contre l’envahisseur qui assomme le peuple et le transforme en mouton, message qui est et sera toujours d’actualité, , c’est un fait.

Allulu il est excellent, dans ce film, piper, charisme de dingue, toujours la punchline qui faut au bout moment, il en impose sans forcer, donc oui, il est très bon, dans son rôle.